12 mars 1939

Élection du pape Pie XII

Le 12 mars 1939, les cardinaux réunis en conclave au Vatican élisent Eugenio Pacelli (63 ans) à la succession du vieux pape Pie XI (81 ans), mort quelques semaines plus tôt, le 10 février.

Le nouveau pape est intronisé dix jours plus tard sous le nom de Pie XII.

André Larané
Un moment crucial

Eugenio Pacelli était le cardinal le plus connu de la planète du fait de ses nombreux voyages en qualité de secrétaire d'État (ministre des Affaires étrangères) du Vatican. Il prend le nom de Pie XII. Son intronisation se déroule sous les acclamations de plusieurs centaines de milliers de fidèles.

La cérémonie, pleine de magnificence, est pour la première fois radiodiffusée dans le monde entier. Elle est à l'image du nouveau pontificat.

Avec l'élection de Pie XII, l'Église catholique semble atteindre le summum de son autorité morale et spirituelle.

Le catholicisme réunit à cette époque 500 millions de fidèles sur un total de 2 milliards d'hommes (le quart de la population mondiale). Mais au-delà des apparences, l'élection amorce le déclin de l'Église triomphaliste héritée de Pie IX.

De l'autre côté des Alpes, au même moment, un dictateur furibond (Hitler) dépèce ce qui reste de la Tchécoslovaquie et s'apprête à porter la guerre dans le monde entier...

Né pour la papauté

Eugenio Pacelli a vu le jour à Rome le 2 mars 1876, dans une famille d'avocats attachés au Saint-Siège, qui ruminent leur désolation depuis la prise de Rome par l'armée italienne et l'enfermement volontaire du pape au Vatican.

Au séminaire, pour des raisons de santé, Eugenio Pacelli échappe au lot commun et obtient de rentrer chaque soir au domicile parental. Notons que, devenu adulte, il entrera très tôt dans la diplomatie vaticane et n'aura pas davantage l'occasion de côtoyer le peuple, si l'on excepte les domestiques à son service. Il ne connaîtra jamais les hommes ordinaires qu'à travers les dossiers. Mais, polyglotte, il connaîtra jusqu'à six langues.

Dès l'âge de 25 ans, il est remarqué par un fonctionnaire de la secrétairerie d'État et va rapidement grimper tous les échelons de cette institution. C'est ainsi qu'il devient nonce (ambassadeur) en Bavière puis à Berlin en 1920 (en 1915, il est chargé de présenter à l'empereur Guillaume II les plans de paix de Benoît XV). Pour finir, il devient secrétaire d'État en 1930 et va le rester jusqu'à son élection à la papauté en 1939. Fin diplomate, charismatique et séducteur, élégant dans la pourpre cardinalice, Eugenio Pacelli sait recevoir ses interlocuteurs dans ses résidences de Munich comme de Berlin.

En 1919, comme Munich est livrée à une bande de révolutionnaires brutaux qui se réclament du communisme, le nonce est heurté dans sa chair par ces individus qui le menacent de leurs fusils. Il doit être hospitalisé pour dépression nerveuse. De cette expérience, il va conserver une méfiance viscérale à l'égard des communistes.

Dans les années 1920, il prépare d'arrache-pied un Concordat entre le Vatican et les Allemands qui donnerait au Saint-Siège la haute main sur les nominations d'évêques. Mais les négociations achoppent sur des broutilles. Rappelé en 1929, Eugenio Pacelli reçoit le chapeau de cardinal et succède au cardinal Gasparri comme Secrétaire d'État.

Finalement, le Concordat avec l'Allemagne sera signé le 20 juillet 1933 avec le gouvernement dirigé par Hitler, celui-ci s'étant habilement servi de son vice-chancelier, le conservateur Franz von Papen, pour endormir la méfiance du Vatican.

Cinq mois après son arrivée au pouvoir, Hitler gagne avec le Concordat la légitimité internationale qui lui faisait encore défaut. Dans le même temps, à Berlin, Monseigneur Ludwig Kaas, chef du parti catholique du Centre, le Zentrum, vote les pleins pouvoirs à Hitler puis saborde son parti. Plus tard, les détracteurs du futur pape soupçonneront celui-ci d'avoir poussé son ami Ludwig Kaas à voter les pleins pouvoirs en contrepartie du Concordat. Aucune preuve, toutefois, ne vient corroborer ces accusations, note l'historien John Cornwell (Le pape et Hitler , Albin Michel, 1999).

Dans les faits, le pape Pie XI et son secrétaire d'État, pas plus que leurs contemporains, auraient été bien en peine en 1933 de discerner la nature foncièrement criminelle du nazisme. Mais dans les mois et les années qui suivent l'accession de Hitler au pouvoir, ils prennent très vite conscience de la monstruosité du régime. Qui sait d'ailleurs si la lettre adressée par la philosophe Edith Stein au pape en avril 1933 n'a pas contribué à cette prise de conscience ?...

Dès février 1934, le pape dénonce la fierté raciale et la même année, à Pâques, dans une lettre écrite de sa main à la jeunesse catholique allemande, il s'en prend à « cette nouvelle conception de vie s'éloignant du Christ et ramenant au paganisme».

Sa dénonciation du nazisme culmine avec l'encyclique Mit brennender Sorge (Avec un souci brûlant). Ce texte, écrit avec le concours d'Eugenio Pacelli, dénonce avec virulence l'idéologie de la race. Publié en allemand le 14 février 1937, il est lu en chaire le 21 mars 1937 dans les église catholiques d'Allemagne.

Entre temps, le 19 mars, le pape Pie XI a publié une encyclique en latin (Divini Redemptoris) pour dénoncer parallèlement le communisme athée (on est à l'époque des grands procès de Moscou et les victimes de Staline se comptent déjà par millions). Mais il a aussi approuvé la conquête de l'Éthiopie par l'Italie fasciste, bourde que son Secrétaire d'État Eugenio Pacelli a eu le plus grand mal à rattraper.

« Protestez !»

En 1939, à la mort de Pie XI, Eugenio Pacelli est de tous les papabile le favori. Il est élu sans surprise au trône de Saint Pierre au terme du conclave le plus bref des trois derniers siècles ! Mais pour nous qui connaissons la suite de l'Histoire, il ne fait guère de doute que ce n'était pas l'homme de la situation.

Pie XII s'avère plus proche de ses contemporains Chamberlain et Daladier, partisans d'un accommodement avec Hitler, que de Churchill, partisan de la rupture. Deux mois après son accession au pontificat, il adresse au Führer une lettre on ne peut plus conciliante : « Nous désirons rester liés par une intime bienveillance au peuple allemand confié à vos soins».

Mais le 28 décembre 1939, pour sa première visite au Quirinal, le palais royal, il supplie Victor-Emmanuel III, roi d'Italie, de s'abstenir d'entrer en guerre aux côtés des Allemands. Il se fait éconduire et cet échec va dès lors le décourager de toute intervention trop voyante dans les affaires politiques.

À l'approche de la Seconde Guerre mondiale, il hésite à protester contre les persécutions que les nazis infligent aux institutions catholiques d'Allemagne dans la crainte d'occasionner de plus grands torts à ses fidèles. D'un autre côté, en 1940, il s'entremet imprudemment dans un complot secret contre Hitler, à la demande d'amis allemands antinazis.

Après l'invasion de la Yougoslavie par Hitler et la création d'un État croate fantoche, le Vatican tarde à prendre ses distances avec les Oustachis, bandes de criminels responsables d'innombrables atrocités contre les Juifs et les Serbes.

Quand arrivent les premières informations sur l'extermination programmée des Juifs en Europe centrale, le pape, pas davantage que quiconque, n'est disposé à y croire. Certains responsables le pressent néanmoins de parler. Parmi eux l'ambassadeur britannique auprès du Saint-Siège, lord Osborne.

L'appel vient enfin dans l'homélie de Noël 1942. Le pape évoque le sort des personnes persécutées en raison de leur naissance ou de leur race (mais par un excès de prudence diplomatique, il évite de nommer les Juifs et les nazis). Son message tient en quelques mots, après le voeu de ramener le monde à la loi divine : « L'humanité doit ce voeu aux centaines de milliers de personnes qui,sans aucune faute de leur part, parfois seulement en raison de leur nationalité ou de leur race, sont destinées à mourir ou à disparaître peu à peu». Le pape n'osera pas en dire plus. Sa réserve diplomatique suscitera plus tard des interrogations légitimes.

Mais est-il sûr que des appels pressants de sa part eussent brisé le mur d'incrédulité et de propagande de l'époque ? Ceux-ci n'eussent-ils pas entraîné au contraire un redoublement de répression des organisations catholiques, en première ligne dans l'aide aux Juifs et aux persécutés ? Le pape en est convaincu à la lumière du drame hollandais : en août 1942, les évêques de ce pays ayant publiquement dénoncé les persécutions, celles-ci redoublèrent aussitôt d'intensité et, en une nuit, les nazis raflèrent 40 000 Juifs, y compris dans les institutions catholiques (dont Edith Stein) !

Se taire ou parler au risque d'aggraver les choses ? Le dilemme devient pathétique le samedi 16 octobre 1943. Mussolini ayant été renversé, les Allemands occupent Rome. Un détachement de SS rafle le matin de ce jour les juifs romains. Trois mille trouvent refuge dans les couvents qui leur ouvrent les portes. Mais un millier sont embarqués par les SS et prennent la direction du camp d'extermination d'Auschwitz. Les convois passent devant la basilique Saint-Pierre.

Convoqué par le secrétaire d'État du Vatican, l'ambassadeur allemand Van Weizsäcker l'aurait encouragé à mots couverts à réagir. « Protestez !» lui aurait-il dit à plusieurs reprises, suggérant que lui-même saurait faire relâcher les Juifs en cas de protestation claire du pape. Mais ni le pape ni son secrétaire d'État, le cardinal Maglione, ne dénoncent publiquement la rafle...

Un pape adulé

Une fois le nazisme vaincu, Pie XII devient le pape de la lutte contre le communisme. Il pèse de tout son poids pour que la Démocratie chrétienne l'emporte aux élections de 1948 en Italie. En 1949, il excommunie les catholiques membres du parti communiste...

Notons que Pie XII a joui pendant son pontificat comme après sa mort (8 octobre 1958) d'une immense ferveur populaire. Chacun lui a été reconnaissant d'avoir porté le message de l'Église pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les représentants juifs n'étaient pas en reste. Le 29 novembre 1944, une délégation de 70 rescapés exprima à Pie XII, au nom de la United Jewish Appeal, sa reconnaissance pour les institutions catholiques qui ont accueilli, aidé et caché les juifs persécutés dans toute la mesure du possible. Le grand rabbin de Rome alla lui-même jusqu'à se convertir et prendre le prénom d'Eugenio.

L'aura du pape s'est accrue pendant les dernières années de son pontificat, jusqu'en 1958. L'israélienne Golda Meir déclara à sa mort, le 9 octobre de cette année-là : « Pendant la décennie de terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du pape s'est élevée pour condamner les persécuteurs et pour invoquer la pitié envers leurs victimes.... Nous pleurons un grand serviteur de la paix».

C'est en 1963 seulement que le doute sur l'action de Pie XII s'est insinué dans l'opinion publique avec la sortie en Allemagne de la pièce de théâtre Le Vicaire (Der Stellvertreter). L'auteur, Rolf Hochhuth, est un dramaturge allemand au parcours ambigu (membre des Jeunesses hitlériennes dans son enfance, plus tard défenseur du « négationniste» David Irving !). De la pièce, le cinéaste Costa-Gavras a tiré en 2002 le film Amen.. Une inscription du mémorial Yad Vashem, à Jérusalem, illustre ce nouveau regard sur l'action du pape Pie XII.

Commentaire : trompeuse prophétie

Pie XII a témoigné d'indéniables qualités à l'origine de son immense popularité : une piété parfois ostentatoire dans sa manière de bénir à tout propos, une humilité sincère, une immense capacité de séduction, une vive sensibilité aux peines de ses interlocuteurs... Mais il avait aussi des faiblesses non moins indéniables. Enfant de la bourgeoisie, éloigné du peuple et mûri dans la haute diplomatie, il était porté à préférer les conversations entre gens bien élevés aux harangues populistes.

Le contexte antidémocratique de son époque a encouragé Pie XII à prendre sa place au sommet de la structure pyramidale du Saint-Siège, voulue par Pie IX et renforcée par ses successeurs. Il était tout le contraire d'un tribun et on l'imagine mal, comme son successeur Jean-Paul II, lançant un appel à l'insoumission.

Le pape Pie XII a été, d'une certaine manière, leurré par la fausse prophétie de Malachie qui désignait le 260e pape (lui-même) sous le surnom de Pastor angelicus (pasteur angélique). Il s'est appliqué à aligner son comportement sur cette appellation. Il a même fait réaliser au plus fort de la guerre un film de propagande tout simplement intitulé « Pastor angelicus».

Le pape aurait peut-être agi autrement face au nazisme si la prophétie l'avait désigné par exemple sous l'appellation de Lion féroce ainsi que le suggère l'ambassadeur anglais auprès du Saint-Siège ?... Mais rien ne permet d'affirmer que cela aurait modifié l'attitude vis-à-vis de la Shoah de ses contemporains.

Bibliographie

Sur l'itinéraire de Pie XII, son portrait psychologique et son attitude vis-à-vis du nazisme, on peut lire l'essai de John Cornwell : Le pape et Hitler, l'histoire secrète de Pie XII (Albin Michel, 1999).

On regrette le parti pris systématique de l'auteur, son ignorance du contexte (le rôle de la Curie - le gouvernement du Vatican -, et l'attitude des autres dirigeants de l'époque) et la sous-estimation du rôle de Pie XI, prédécesseur de Pie XII. On peut déplorer aussi quelques erreurs manifestes de l'auteur, lorsqu'il s'éloigne de son sujet, et des indications bibliographiques presque exclusivement anglo-saxonnes.

Sur un ton plus convenu, on peut lire : Pie XII et la Seconde Guerre Mondiale, de Pierre Blet, chez Perrin.

À retenir enfin un excellent document historique sur la diplomatie vaticane depuis Pie IX (milieu du XIXe siècle), par un témoin de premier choix qui fut conseiller des éditions de la Bibliothèque vaticane et des Archives secrètes : Histoire secrète de la diplomatie vaticane, d'Eric Lebec (320 pages, Albin Michel, 1997).

Publié ou mis à jour le : 2019-04-29 11:02:51

 
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