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2001-2011

2001-2011 : la décennie la moins violente depuis 1840


Ouvrons le journal, allumons la télé. Nous voilà inondés de mauvaises nouvelles. Serait-ce que le monde va de mal en pis ? Nous avons voulu y voir plus clair et nous avons mesuré la violence guerrière de Napoléon à nos jours.

Surprise. Nous découvrons que les attentats du 11-Septembre, si spectaculaires qu'ils fussent, ont inauguré la décennie la plus pacifique qu'ait connue le monde depuis 1910, voire 1840, avec une baisse significative du nombre de victimes par rapport aux décennies antérieures...

[article en espagnol]                   [version anglaise]

Notre enquête porte sur la violence d'État. Elle inclut toutes les violences qui résultent d'une décision politique ou idéologique : guerres civiles, invasions, famines organisées, terrorisme et attentats.

Elle exclut les violences domestiques et la criminalité ordinaire, ainsi que les autres sources du malheur humain : misère, injustice sociale, violence économique (pour cause de sous-développement, d'oppression ou d'exploitation), sans compter les catastrophes (tremblements de terre, accidents d'avions...).

Pour une comparaison pertinente de décennie à décennie, nous nous en sommes tenus au nombre de tués imputables à cette violence (civils, militaires, francs-tireurs, mercenaires). Cet indicateur est le seul qui soit à peu près objectif et fiable. C'est de ce même indicateur que l'on se sert pour  mesurer aussi la criminalité ordinaire, la violence routière ou encore l'importance relative d'une catastrophe.

Les sources auxquelles nous nous référons donnent des évaluations approximatives, dans des fourchettes plus ou moins larges. Même en considérant le haut de la fourchette, notre constat est sans appel : la violence d'État a causé moins d'un million de tués en 2001-2010 ; nettement plus dans chaque décennie antérieure depuis 1840 (à l'exception de la décennie 1900-1910).

Les drames de l'année 2011 n'ont pas inversé la tendance : très médiatisés, les conflits en Côte d'Ivoire, en  Syrie, au Yémen et en Libye ont fait au total quelques milliers de victimes « seulement ». C'est beaucoup moins que par exemple la criminalité ordinaire au Brésil (50.000 homicides) ou en Afrique du Sud dans la même année.

Voici le décompte des victimes de la violence d'État, décennie après décennie.

La guerre aujourd'hui

En cette première décennie du XXIe siècle, nous recensons trois zones de conflits :

- la région Irak-Afghanistan :
En Irak, depuis l'invasion du 20 mars 2003, le bilan, très variable selon les sources, peut être estimé à 200.000 décès (*),
En Afghanistan, depuis l'invasion du 7 octobre 2001, les victimes se recensent surtout parmi les civils (sources imprécises ; environ 100.000 décès).

- le Proche-Orient :
Le retentissement médiatique des affrontements israélo-palestiniens est sans commune mesure avec leur violence meurtrière, heureusement très modeste.

- l'Est du Congo :
Des groupes tutsis et hutus venus du Rwanda voisin s'affrontent encore dans cette zone ; c'est peut-être la plus conflictuelle à l'heure actuelle mais à coup sûr la moins médiatique (quelques dizaines ou quelques centaines de victimes civiles chaque semaine, après un pic dans la décennie précédente).

Rappelons aussi le drame du Darfour, en voie de résorption (200.000 à 300.000 victimes).

Notons encore la Somalie, un territoire sans gouvernement livré aux bandes et aux pirates, et des conflits mineurs. La guerre de Géorgie a par exemple occasionné quelques centaines de victimes. En Occident, la vague de terrorisme islamiste s'est soldée par un total d'environ 4000 assassinats de 2001 à 2005 (New-York et Washington, Madrid, Londres).

L'actualité se nourrit également de conflits mineurs : émeutes à Lhassa et Maputo, bombes à Bilbao, guerre en Libye, coups d'État ou révolutions ici et là. D'une décennie à l'autre, ces conflits se soldent  au total par quelques milliers de drames individuels ; ils ont une grande résonance médiatique mais constituent sur le plan statistique un « bruit de fond »  insignifiant, y compris par rapport à la violence ordinaire (homicides, violence routière...).

L’essayiste Jean-Claude Guillebaud a relevé cette distorsion entre la résonance médiatique et la réalité statistique : « En 2004, par exemple, selon les statistiques du Département d’État américain, le monde a connu six cent cinquante-cinq attentats terroristes, qui ont fait mille neuf cent sept morts et quelque sept mille blessés. La même année, les guerres et les massacres en Afrique (Congo, Soudan, etc.) faisaient des centaines de milliers de victimes » (Le commencement du monde, Gallimard, 2008).

Faisons le récapitulatif de la violence d'État : Irak (200.000), Darfour (200.000 à 300.000), Afghanistan (100.000), Congo (100.000 à 200.000), autres conflits et troubles (100.000).

En prenant en considération les importantes incertitudes sur les recensements des victimes, ces conflits et drames, si intolérables soient-ils, aboutissent tous comptes faits en 2001-2010 à moins d'un million de morts au total.

[cliquez sur la frise et suivez les événements de 1990 à 2011]

Le passé plus meurtrier que le présent

Bien plus bellicistes apparaissent les décennies précédentes avec à chaque fois un total supérieur à un million de morts (deux millions de morts ou davantage dans la plupart des cas, y compris les années 1990) :

- années 1990 :  Tchétchénie, Rwanda et Grands Lacs (800.000 victimes du génocide et 2 à 5 millions dans la guerre qui s'en est suivie au Congo-Zaïre), Liberia, Érythrée-Éthiopie, Yougoslavie, guerre du Golfe et blocus de l'Irak, offensive des talibans en Afghanistan.

La dernière décennie du XXe siècle fut d'une violence sans proportion avec la première du XXIe ; si nous l'avons déjà oublié, c'est sans doute que les conflits du coeur de l'Afrique ont eu moins de résonance médiatique que les attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain.

- années 1980 : Irak-Iran (près d'un million de morts), guerre d'indépendance de l'Érythrée, invasion de l'Afghanistan par les Soviétiques (environ 100.000 morts), gerre des Malouines...

En dépit du très meurtrier conflit Irak-Iran, cette décennie apparaît comme la moins meurtrière du XXe siècle.

- années 1970 : Vietnam, Cambodge (1,5 à 2,2 millions de victimes), Angola, Bangladesh...

- années 1960 : guerre Chine-Inde, guerre du Vietnam, Indonésie, Révolution culturelle (Chine, plusieurs millions de victimes), Congo, Biafra (près d'un million de victimes)...

- années 1950 : Corée (2 à 5 millions de victimes), Indochine, Algérie, Grand bond en avant (Chine, plusieurs millions de victimes)...

Est-il utile de s'étendre sur le début du XXe siècle ?

- années 1940 : la Seconde Guerre mondiale (50 millions de tués) est suivie de la scission indo-pakistanaise (un million de morts)  etc.

- années 1930 :  Goulag en URSS, famine en Ukraine (6 millions de morts), guerre civile et invasion japonaise en Chine, guerre d'Espagne, guerre du Chaco... 

- années 1920 : guerres civiles en Russie, en Chine, en Hongrie, au Mexique...

- années 1910 : c'est évidemment la Grande Guerre (10 millions de tués) et quelques conflits secondaires (guerres balkaniques).

1910-2010 : le siècle des extrêmes

Le tiers de siècle 1914-1947 est la période la plus meurtrière de toute l'Histoire de l'humanité avec 100 à 200 millions de morts violentes sur une planète alors peuplée d'environ 2 milliards d'êtres vivants. 

Si l'on rapporte le nombre de décès pour cause de guerre à l'ensemble des décès de cette même période, on obtient un taux exceptionnel de 5 à 10%. En d'autres termes, la violence d'État a directement frappé un vingtième à un dixième des êtres humains morts dans la période 1914-1947. C'est dix fois plus que les grandes périodes de guerre habituelles (époque napoléonienne, guerres du XVIIIe siècle...).

Il s'ensuit un étonnant contraste avec notre époque actuelle et, pour résultat, que toute personne qui est née au début du XXe siècle et a pu atteindre le XXIe siècle aura tout à la fois traversé la génération la plus meurtrière de toute l'Histoire (1914-1947) et la décennie sans doute la moins violente (2001-2010).

La première décennie du XXe siècle (1900-1910), que l'on appellera plus tard la « Belle Époque », est plutôt calme si on la compare aux décennies suivantes du XXe siècle. 

Le continent européen  connaît de fortes tensions sociales mais ses élites profitent d'un bien-être sans précédent dans un monde très ouvert. Les principales guerres se tiennent comme aujourd'hui à la périphérie des empires :  guerre des Boers en Afrique australe, guerre russo-japonaise, massacre des Hereros... Elles font moins d'un million de tués au total.

L'accalmie après Napoléon

Il faut en définitive remonter aux années 1815-1840 pour discerner un niveau de violence internationale aussi bas qu'aujourd'hui (environ un million de victimes par décennie).

En effet, après les guerres napoléoniennes (1 million de morts rien qu'en Europe, de 1804 à 1814), le monde n'a plus affaire qu'à des conflits mineurs, modérément meurtriers : Amérique latine, Grèce, Serbie.

Mais cette accalmie ne dure pas et les choses se gâtent à nouveau dans les années 1840 en Europe et dans le reste du monde. La Chine entre dans une période de graves turbulences : guerre de l'opium, Taiping (20 millions de victimes), Boxers... dont elle ne sortira que dans les années 1970.

Dans le même temps, les Occidentaux se lancent dans des entreprises coloniales coûteuses en vies humaines (Indes, Mexique, Afghanistan - déjà -, Algérie, Afrique australe...) sans parler des guerres internes : guerre de Sécession (600.000 morts), guerre de Crimée etc.

Pour mieux apprécier le faible niveau actuel de violence, considérons qu'il se rapporte à une population mondiale de 6,5 milliards d'êtres humains, tandis que les guerres napoléoniennes ou la guerre de Sécession se rapportent à seulement un milliard d'êtres humains : dans ce dernier cas, le rapport du nombre de tués à l'ensemble des décès « pèse » d'autant plus.

Une violence devenue insupportable

Après le constat ci-dessus, comment expliquer que nous ayons aujourd'hui le sentiment d'une violence sans pareille?

Sans doute sommes-nous d'autant plus sensibles à la violence que celle-ci est devenue plus rare (paradoxe mis en lumière par Tocqueville à propos des droits féodaux : ceux-ci n'ont plus été tolérés à partir du moment où ils sont devenus marginaux).

Peut-être aussi sommes-nous victimes d'une forme de saturation médiatique ? Jour après jour, les journaux et la télévision doivent remplir leurs pages et leurs tranches d'actualités, de sorte que l'arraisonnement d'un cargo humanitaire par les Israéliens en vient à occuper autant de pages dans les journaux du monde entier qu'en 1943 la bataille de Stalingrad (2 millions de morts).

André Larané
Les raisons de la paix

Laissons aux sociologues le soin d'identifier les raisons de la paix retrouvée, si relative soit-elle (*).

- Peut-être sont-elles dans l'incroyable croissance économique dont bénéficient les pays asiatiques, sud-américains et dans une moindre mesure, africains et orientaux ? Les statistiques (mortalité infantile, espérance de vie, illettrisme, famines) attestent que la violence économique s'atténue en ce début du XXIe siècle, nonobstant les menaces qui pèsent sur l'humanité (désordres financiers, réchauffement climatique).

- Peut-être sont-elles dans la « modernisation » des moeurs avec des indices de fécondité qui rejoignent les indices occidentaux en Asie comme au Moyen-Orient ? On est sans doute moins disposé à faire la guerre quand on a seulement un ou deux enfants et un espoir raisonnable de leur offrir un avenir prospère.

Quoi qu'il en soit, notre constat rejoint l'analyse prémonitoire de l'historien Emmanuel Todd (Après l'Empire, 2002, Gallimard) sur un monde en voie d'apaisement. Il est de nature à réconforter les hommes et les femmes de paix qui se battent sans trêve dans la vie quotidienne, les gouvernements et les institutions internationales pour étouffer autant que faire se peut les germes de conflit.

Restons cependant vigilants. Si l'on se tue assez peu dans le monde actuel, celui-ci n'est pas pour autant devenu pacifique. Les tensions sociales et les déséquilibres internationaux, notamment démographiques, sont plus grands que jamais. 

L'égoïsme des possédants atteint des sommets qui rappellent les injustices de la « Belle Époque ».  Or, si cette première décennie du XXe siècle fut relativement paisible, n'oublions pas aussi qu'elle précéda la Grande Guerre et la révolution bolchévique.

Publié ou mis à jour le : 2014-09-14 17:27:46

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