Premier des grands compositeurs allemands, Jean-Sébastien Bach n'est pas venu à la musique par hasard. C'est le moins qu'on puisse dire. Il appartient à une dynastie de musiciens de Thuringe qu'on peut faire remonter à Veit Hans Bach, né environ un siècle avant Jean-Sébastien.
On compte au total plus de 80 Bach musiciens dont la moitié sont des organistes. Ils ont exercé principalement autour d'Eisenach, la ville de Luther, et eux-mêmes étaient de fervents luthériens.
Fidèle à cette prestigieuse ascendance, Jean-Sébastien Bach n’a guère lâché ses instruments de musique tout au long de sa vie. Marié successivement à deux femmes aimantes, avec quatorze enfants à nourrir, le musicien n’avait pas droit au repos.
Surtout connu des élites et des cours princières et considéré comme un organiste et très bon exécutant, apprécié pour les concerts qu’il donnait, il n'en composa pas moins une œuvre vite devenue le couronnement de ce baroque (dico) qui enchantait le début du XVIIIe siècle.
Redécouvert grâce à Mendelssohn 80 ans après sa mort, il nous séduit aujourd'hui plus que jamais. Ne dit-on pas que « Bach est la preuve que Dieu existe » !
Merci les ancêtres !
C'est l'histoire d'une famille qui commence au fil de l'eau, celle du moulin que surveillait l'aïeul Veit Hans Bach en jouant du cistre, dans les années 1550. Faut-il y voir l'origine de son patronyme, « ruisseau » en français ?
En tous les cas la tradition était lancée : luthiers ou organistes d'église, musiciens de cours ou violoneux de bal... Chez les Bach, on est musiciens de père en fils !
L'arbre généalogique, qui s'enracine au cœur de l'Allemagne historique, ne compte que fort peu de rebelles.
C'est dire si Jean-Sébastien, lorsqu'il naît à Eisenach le 31 mars 1685, avait peu de chances d'échapper à la bonne fée Musique qui s'est tout de suite penchée sur son berceau.
Son père Johann Ambrosius, « musicien de la ville », à la tête de huit enfants dont quatre morts jeunes, lui met vite entre les mains un violon mais aussi une Bible puisque la foi protestante rythme également la vie de la maisonnée.
Ce n'est pas un hasard : Luther n'a-t-il traduit le Nouveau Testament dans cette même ville ?
Le petit Jean-Sébastien va donc donner de la voix pour chanter l'Évangile, suivant en cela les préceptes protestants.
Rapidement, ce garçon avide d'apprendre montre une bonne maîtrise du latin mais aussi de l'orgue que lui enseigne son oncle.
L'avenir se présente bien ! Mais en 1695, alors qu'il n'a que 9 ans, il perd successivement sa mère puis son père.
Écrite entre 1703 et 1707, la Toccata et fugue en ré mineur de Bach est une de ses compositions de jeunesse les plus connues. Si son but originel était de permettre à l'organiste de se dégourdir les doigts, elle a fini par faire les beaux jours du cinéma muet puis parlant (Fantasia, 1940, La Famille Adams, 1991) grâce à l'atmosphère inquiétante qu'elle crée inévitablement. Les amoureux de la télévision se souviennent peut-être qu'elle magnifiait également le générique de l'émission Il était une fois l'Homme (1978) :
De l’or sous les doigts
Le salut vient de son frère aîné, Jean-Christophe, lui-même organiste à Ohrdruf. Il le recueille alors que lui-même peine à faire vivre son jeune ménage. Jean-Sébastien n'est encore qu'un gamin qui aime fouiller dans les tiroirs, et parfois y trouver des trésors, comme cette liasse de partitions des plus grands maîtres ! Pendant des nuits, il va recopier les notes avant que son oncle ne les lui confisque. Trop tard ! L'amour de la composition ne le quittera plus.
En 1700, il est admis à l’école Saint-Michael de Lünebourg qui accueille des enfants démunis à condition qu’ils aient des rudiments de musique. Ce sont 350 km parcourus à pied ! Dans cette école il apprend le latin et le grec et même les bases du français. Il intègre aussi le chœur le plus renommé de la ville, le Mettenchor. Pour peu de temps car l'âge venant, la belle voix de soprano de l'adolescent ne tarde pas à s'envoler.
Mieux vaut se remettre à la pratique instrumentale : à lui le clavecin, le violon, l'alto... Et l'orgue ! C'est l'instrument de cœur de Bach, celui auquel il s'est formé en priorité. Cela tombe bien, on cherche un volontaire pour essayer le nouveau bijou de la ville d'Arnstadt.
Le public est stupéfait : le jeu de Jean-Sébastien est tellement incroyable qu'on lui offre de suite le poste d'organiste officiel. Rien de tel pour éblouir sa cousine Maria Barbara qu'il envisage sérieusement d'épouser, situation faite.
Avant cela, il doit se perfectionner, et donc aller à la rencontre des plus grands maîtres. Tant pis si l’organiste Dietrich Buxtehude officie à Lübeck, à 400 kilomètres : une petite marche à pied lui fera du bien pour oublier l’insupportable chœur qu’il refuse désormais de faire travailler. Trop médiocre pour lui !
Même lorsque l'on a du talent, à 20 ans on ne peut pas prendre toutes les libertés... Bach l'apprend à ses dépens lorsque, revenu d'un séjour à Lübeck plus long que prévu, il est convoqué par les membres du conservatoire d'Arnstadt pour s'expliquer.
Ils en profitent pour lui faire remarquer qu'il aurait pu « éviter d'appeler ‘’vieille chèvre’’ le basson de Geyersbach, car bien des ennuis proviennent de ce genre de railleries, et cela d'autant qu'il [Bach] a la réputation d'être en mauvais termes avec les élèves et qu'il prétend que son travail ne concerne que les chœurs et non les pièces musicales, ce qui est faux, puisqu'il doit apporter sa contribution à toutes les parties de la musique » (Procès-verbal du conservatoire d'Arnstadt).
Ledit-basson s'étant senti fort insulté, il entreprit un soir de bastonner Bach qui répliqua en tirant son épée. Heureusement, l'intervention de passants mit fin à une altercation qui aurait pu être catastrophique pour l'histoire de la musique !
Le jongleur de notes
Bach aurait dû revenir ravi de son séjour à Lübeck où Buxtehude lui a proposé de prendre sa suite. Mais le prix était trop lourd à payer : un mariage avec la fille fort peu séduisante du maître !
Il préfère s’unir à Maria Barbara en 1707, après avoir accepté un poste mieux payé à Mülhausen. Le voilà, à 22 ans, enfin casé. Au travail ! Et pas question de se contenter de jouer tranquillement de l'orgue. Il copie et recopie encore des partitions lorsqu'il ne crée pas ses propres cantates.
Mais face à des autorités qui regardent d'un mauvais œil ses innovations, il préfère en 1708 lever le camp, arguant que, mal récompensé de ses efforts, il a « grand peine à vivre ».
Cette fois, il trouve un mécène digne de son talent : le duc de Saxe-Weimar. Pour cet homme profondément religieux, la musique est un moyen de s'élever dans la foi, et Bach l'homme idéal pour y parvenir. Il lui passe donc toutes ses fantaisies, l'encourageant à aller faire connaître dans les autres cours la force de son talent.
Et il ne passe pas inaperçu : « Ses pieds volaient par dessus les pédales comme s’ils avaient eu des ailes, et des sons puissants grondaient comme le tonnerre à travers l’église. » (Constantin Bellerman). Mais les témoignages d'admiration sont loin d'émouvoir ce modeste qui ne cesse de répéter, persuadé qu'il ne fait qu'être au service de Dieu : « Vous n'avez qu'à frapper la note qu'il faut au moment qu'il faut ! » Simple, non ?
Petites pages de bonheur
Désormais « maître des concerts » du duc, Bach a l’obligation de composer une cantate par mois pour l'orchestre de chambre avec chanteurs qu'il dirige au son de son violon. Cela ne l’empêche pas de continuer à étudier, notamment ces concertos qui viennent d’Italie, et dont la forme vient à peine de s’imposer.
L’influence de Vivaldi et consorts lui permet d’apporter pureté et précision à ses compositions qui deviennent de plus en abouties. Comment parvient-il à trouver la concentration dans une maison où les bambins lui grimpent sur les genoux et où les jeunes élèves ne cessent de se relayer ? Mais, suivant les concepts luthériens, partager et transmettre restent ses priorités, et il se met donc avec plaisir à la composition d'un Petit livre d'orgue (Orgelbüchlein, 1708-1717), véritable collection de préludes de chorals.
En 1717, Bach décide de quitter son duc avec lequel la lune de miel est bel et bien terminée. La rupture est douloureuse avec un passage par la prison pour notre musicien qui profite de ce mois de repos forcé pour sereinement corriger son Petit livre.
À Köthen, chez le prince Léopold, changement d'ambiance : on est en pays calviniste, la musique n'est pas la priorité. Le désormais « maître de chapelle » y multiplie pourtant les concerts et les créations pour violon et violoncelle. C'est une époque heureuse où il peut se féliciter des progrès de ses fils, en particulier de son aîné le « cher Friede » (Friedemann) pour lequel il crée un Petit livre de clavier (1720-1725).
En juin 1720, Bach est invité à accompagner le prince à Karlsbad, pour prendre les eaux. Impossible pour Léopold de se passer de ses concerts quotidiens ! Mais le musicien regrettera toute sa vie ce séjour : à son retour, Maria Barbara est déjà morte depuis quelques jours. Le temps n'est plus à la fête, mieux vaut pour le compositeur de 35 ans trouver du réconfort auprès de la musique religieuse et de son instrument fétiche, l'orgue.
« Un médiocre... »
Travailler, travailler encore... En 1721, Bach parvient au bout de ses Concertos brandebourgeois qu'il qualifie de « concerts avec plusieurs instruments », dont un soliste. L'année suivante est celle de son Clavier bien tempéré et ses 24 préludes et fugues « dans tous les tons et demi-tons », destinés aux meilleurs élèves.
Anna Magdalena, sa toute nouvelle épouse, se fait un plaisir d'accueillir tout ce beau monde malgré les grossesses qui s'enchaînent : pas moins de 12 entre 1724 et 1742. Si on compte les 8 enfants que lui avait déjà donnés Maria Barbara, Bach aura été père 20 fois ! Seule la moitié survivront... Pour l'heure, il doit faire face au « bonnet de nuit » qui vient d'entrer dans la vie du prince Léopold. Cette nouvelle épouse, totalement indifférente aux charmes de la musique, le pousse à faire une fois de plus ses valises. Direction Leipzig, où un poste de cantor vient de se libérer.
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'y est pas attendu les bras ouverts : « Nous devons nous contenter d'un médiocre, » explique le Conseil de la ville, sans craindre de se ridiculiser !... Tant pis si l’emploi est moins prestigieux et les conditions de travail déplorables. C'est l'occasion pour lui de se remettre à la musique sacrée et pour ses fils de poursuivre leurs études.
Le poste consiste à gérer toute la musique de la ville, tâche déjà ardue que l'enseignement quotidien pour 55 élèves peu motivés, la création à la chaîne de cantates et les chamailleries avec les collègues rendent particulièrement pénible. On vit même un jour la perruque du maître jetée à la tête d'un organiste incompétent !
Mais Bach sait aussi retrouver la sérénité nécessaire pour créer les Passions selon saint Jean puis saint Matthieu (entre 1725 et 1729) dont la grande force expressive s’appuie sur la simplicité des airs. Même si ces œuvres sont mal accueillies par des « autorités d'humeur bizarre qui favorisent peu la musique », il n'a pas la possibilité de quitter son poste.
Des chiffres partout !
En ce XVIIIe siècle des Lumières, on aime les superstitions, les jeux intellectuels et les chiffres. Mélangez-les et vous comprendrez le succès de la numérologie à laquelle Bach, lui aussi, a cédé. Son nombre fétiche ? Le 14, que l'on retrouve en rusant un peu dans l'addition des lettres de ses prénom et nom suivant leur place dans l'alphabet, mais aussi dans ses compositions (thèmes à 14 notes, texte du chœur à 14 lettres...).
Pour Bach, cette manipulation est loin d'être un jeu puisqu'elle lui permet avant tout de rappeler l'harmonie du monde créé par Dieu. Porté par la religion, il s'attache naturellement à reprendre les chiffres qui ont déjà une valeur symbolique dans la Bible : ainsi le 13, chiffre de la trahison, est-il omniprésent dans le choral « Mon Dieu, moi, pauvre pêcheur » (cantate BMW 25). Ce n’est pas pour rien qu’il a souvent été dit que Bach, par sa maîtrise de la composition savante, aurait pu être un mathématicien de génie.
Plongée dans les ténèbres
Enfin ! En 1729, l'arrivée d'un recteur mélomane lui permet de souffler un peu. Il peut délaisser ses heures de cours pour assurer la direction du Collegium Musicum de la ville, institution qui propose des concerts de musique profane comme cette Cantate du café (1734) écrite pour le célèbre café Zimmermann.
La musique sacrée n'est pas oubliée avec une Grand-Messe (1733-1749) destinée au culte catholique, commencée en 1733 à l'intention de Frédéric-Auguste II de Saxe pour obtenir un nouveau poste. Bach a en effet bien senti que sa tranquillité allait être de courte durée ; d'ailleurs, quelques mois plus tard un nouveau recteur vient rouvrir les hostilités. Ce n'est pas juste une querelle d'hommes : c'est toute l'œuvre de Bach qui est remise en cause par la jeune génération qui trouve ses compositions « enflées et artificielles, […] extrêmement difficile[s] à jouer ». Bref, sa musique est dépassée.
Ce n'est pas l'avis de Frédéric le Grand qui le reçoit à Postdam en 1747. Le roi de Prusse, grand amateur de musique, s'amuse à jouer au pianoforte un thème à partir duquel le musicien doit improviser. Aucune difficulté pour Bach qui crée au pied levé une fugue à trois voix.
C'est donc un peu par hasard, après une réécriture de deux mois, que naîtra L'Offrande musicale (1747), une des plus grandes œuvres du compositeur. Rien de semble impossible pour Bach qui, à près de 65 ans, se lance dans un nouveau défi, à l'initiative de la Société des sciences musicales : une série de variations sur le même thème et la même tonalité. Cet Art de la fugue (1740-1745), d'une grande complexité, restera inachevé.
Le compositeur, désormais aveugle après l'échec de deux opérations ratées de la cataracte, continue pourtant à dicter ses compositions jusqu'à sa mort, le 28 juillet 1750. Si quatre de ses fils auront une belle carrière de musiciens, sa deuxième épouse, la fidèle Anna Magdalena, mourra dans la plus totale pauvreté dix ans plus tard.
4 et 3 lettres pour une œuvre magistrale
Jean-Sébastien qui ?... Après sa mort, en 1750, Bach est presque oublié, à l'exception des spécialistes comme Mozart (1756-1791) qui écrit à son père en 1781 son admiration pour le Clavier tempéré.
Il faut attendre 1829 pour que le jeune compositeur Felix Mendelssohn Bartholdy (1809-1845), remette le Cantor sur le devant de la scène en faisant jouer la Passion selon Saint-Matthieu à l’église Saint-Thomas de Leipzig. Suite à une vaste et efficace campagne d’information, il rejoue la Passion selon Saint-Matthieu le 11 mars 1829 à la Sing-Akademie de Berlin. L’engouement est tel que l’on refuse mille personnes.
Pour les romantiques, ravis de voir le formalisme classique mis à bas, c'est un coup de foudre. Sont enfin remises à l'honneur et étudiées les œuvres de cette époque baroque que l'on fait désormais terminer à la mort de Bach, comme s'il n'était plus possible de dépasser le maître.
Il faut dire qu'avec ses 224 cantates, ses préludes, passions et autres messes qui composent une œuvre de plus de 1000 morceaux catalogués, le musicien a pu montrer toute l'étendue de son talent !
Qui d'autre peut revendiquer une telle maîtrise de l'art du contrepoint, c'est-à-dire de la superposition et de l'entrelacement des mélodies pour élaborer des structures particulièrement complexes ? Mais Bach n'est pas qu'un technicien : il parvient à faire passer dans ses notes une émotion profonde.
Que ce soit la joie dans les Concertos brandebourgeois ou la pitié dans les Passions, les sentiments du cœur humain sont pour lui une source d'inspiration qui doit permettre au public de se rapprocher de Dieu. Sont là pour le prouver les lettres S.G.D. présentes sur ses partitions majeures pour rappeler qu’il ne compose que pour la gloire de Dieu, Soli Gloria Deo.
Lui-même aimait à le rappeler : « Je joue les notes comme elles sont écrites, mais c'est Dieu qui fait la musique ». Ce fut pourtant à partir des lettres de son propre nom (correspondant aux notes si bémol, la, do, si) qu'il composera le thème de sa 28e fugue, inachevée au moment de sa mort.
En 1742, les nuits sont longues pour le comte Kayserling. Pour les occuper, il demande à Theophilus Goldberg, un virtuose du clavecin, de lui jouer les « Aria avec quelques variations pour clavecin à deux claviers » composées par Bach deux ans avant. Si l'anecdote est peut-être fantaisiste, elle illustre en tous cas le succès que rencontrèrent les « Variations Goldberg ». Cette œuvre complexe, totalement baroque par sa recherche de la variété, s'appuie sur des modifications de la mélodie ou encore du rythme. Deux siècles plus tard, le jeune pianiste Glenn Gould s'en emparera pour en faire une des plus grandes réussites de l'histoire du disque de musique classique.
Notons que Glenn Gould a également largement participé à la postérité d'un autre morceau, le Prélude en C major :
Bibliographie
Paule Du Bouchet, Magnificat. Jean-Sébastien Bach, le cantor, éd. Gallimard (« Découvertes »), 1991.
Collectif, Jean-Sébastien Bach, éd. Du Chêne (« Génies et réalités »), 1985.




naissance de Jean-Sébastien Bach









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JMK (19-04-2026 18:00:36)
Absolument remarquable cette courte biographie du grand JS BACH. Cela me donne envie de réécouter ses œuvres chorales (les 2 passions) et surtout ses œuvres pour clavier (piano et orgue). Un gra... Lire la suite