La première escadrille d’aviation de chasse au monde a été créée en 1915 à l’initiative du commandant de Tricornot de Rose. L’année suivante, il y a tout juste cent-dix ans, celui-ci engageait à Verdun la première bataille aérienne de l’Histoire, pendant laquelle il allait trouver la mort. Charles de Rose est le héros d’un court roman, Cavalier du ciel (Julliard, 2024). Son biographe Jean Rousselot nous raconte ce destin hors norme.
Un homme de conviction
Né le 14 octobre 1876 à Paris, Charles, dit Carlo, baron de Tricornot, marquis de Rose, est l’héritier d’une longue lignée d’officiers de cavalerie.
Sorti de Saint-Cyr puis de Saumur, il espère lui aussi s’inscrire dans ce parcours prestigieux. Lieutenant de cavalerie au 9ème Dragons de Lunéville au moment de la loi de séparation des Églises et de l’État, il reçoit l’ordre d’aller forcer la porte de l’église d’un petit village lorrain voisin, à Haussonville. Fervent chrétien, et pleinement conscient au moment des faits des conséquences de son acte, il désobéit et refuse d’exécuter l’ordre.
Arrêté et emprisonné, jugé en conseil de guerre, il est rendu à la vie civile. Curieux des évolutions techniques de son temps, il travaille dans une entreprise qui produit des moteurs d’autobus et s’intéresse aux débuts de l’aviation.
Réintégré dans l’armée trois ans plus tard, il se porte volontaire pour suivre la formation des premiers pilotes militaires.
Il rejoint l’école Blériot à Pau, au pied des Pyrénées. Entraîné par Collin, mécanicien de Blériot lors de la première traversée de la Manche, Charles de Rose passe le brevet civil, puis tente le brevet militaire. Il est le premier à le réussir et reçoit le brevet n°1 de l’aviation militaire.
Avec ses camarades, il est aussi le premier homme à survoler les Pyrénées. Puis, dans le sillage du capitaine Georges Bellenger, il est encore le premier à voler de Pau à Vincennes.
Rejoignant le commandant Estienne à Vincennes, et chargé des avions légers pouvant soutenir la cavalerie, il mène avec Bellenger des expériences visant à armer les avions. Il rédige pour l’état-major des rapports qui ne reçoivent aucune réponse. La préparation du combat aérien en vue d’un conflit n’intéresse pas le commandement des armées. Rose travaille avec Roland Garros au tir synchronisé entre les hélices. Pas d’écho.
L’invention du combat aérien
Quand la guerre éclate, de Rose rejoint la Vème Armée, d’abord à Rethel, dans les Ardennes, puis à Jonchery-sur-Vesle, dans la région de Reims. Il fait de fréquents vols de reconnaissance pour rapporter à son commandement le positionnement et les effectifs des forces ennemies.
Le 5 novembre 1914, le sergent Frantz, pilote, et le caporal Quenault, son mécanicien, remportent le premier combat aérien de l’histoire en abattant un Aviatik allemand entre Jonchery-sur-Vesle et le village de Muizon. Le 10 novembre 1914, le général Joffre écrit dans une note : « L’avion a le devoir de pourchasser et de détruire les avions ennemis. » Les événements semblent donner raison à Rose.
Début 1915, Charles de Rose obtient enfin ce qu’il demande : la création de la première escadrille de chasse. Celle-ci est basée à Muizon. C’est la MS12, nommée ainsi en référence aux constructeurs des avions qui l’équipent, les frères Léon et Robert Morane ainsi que Raymond Saulnier.
Le modèle est le Morane Saulnier Parasol, un monoplan ainsi appelé en raison des différents filins d’acier rejoignant un mât, qui tient ensemble les ailes, et peut évoquer la forme d’un parasol. Ce modèle, au moment de sa mise en service, peut aller un peu plus vite que les modèles allemands. Il est donc idéal pour la chasse.
De Rose recrute les pilotes et les observateurs-tireurs parmi lesquels on trouve Navarre, Pelletier-Doisy alias Pivolo, et d’autres noms qui vont entrer dans l’Histoire aux côtés de Guynemer...
Il recrute aussi les mécaniciens, essentiels à la réussite de l’entreprise. D’abord observateur-tireur avant de devenir pilote, René Chambe fait également partie de cette toute première escadrille de chasse. Il rapporte dans son ouvrage, Au temps des Carabines, le discours de Rose à ses hommes aux premiers jours de mars 1915 et la méthode qu’il préconise.
Ce briefing a lieu dans le bureau du commandant de Rose, à Jonchery-sur-Vesle. Les hommes sont réunis autour de lui et de leur chef d’escadrille qui fait passer les ordres de Rose, le lieutenant de Bernis. La méthode parait toute simple : les équipages pilote-tireur, une fois qu’ils ont repéré l’ennemi, doivent venir se placer dans son dos, à cent trente kilomètres à l’heure, se rapprocher à moins de dix mètres et faire feu. Pas de mitraillette encore, l’observateur-tireur sera équipé de sa carabine quatre coups. « C’est trois de trop, » conclut de Rose.
Après quelques semaines de mauvais temps (les aéroplanes de l’époque sont tributaires, pour voler, des conditions météorologiques, le brouillard empêchant par exemple toute possibilité de suivre une direction quelconque), la MS12 remporte ses premières victoires.
S’envolant du terrain de Muizon, les pilotes et observateurs-tireurs Navarre, Jacottet, Robert, Pelletier-Doisy, Chambe, Bernis, et Mesguich sont les auteurs de ces premiers combats aériens remportés par la MS12. Quatre sont prouvées. Le haut commandement reconnaît l’excellence du travail accompli. Le commandant de Rose est fait officier de la légion d’honneur et reçoit la Croix de guerre.
Au mois de mai 1915, la MS12 change de terrain d’aviation. Après Muizon, c’est à Rosnay qu’elle s’installe, sur un plateau près de la ferme du Moulin à Vent. Des tentes sont installées en bordure de la piste. C’est là que travaillent les mécaniciens, aussi appelés les « rampants », dont dépendent la survie de ceux qui s’envolent. C’est là qu’ils entretiennent et réparent les avions, que les pilotes et tireurs attendent entre les missions. À la fin de cette année, le commandant de Rose change les Morane-Saulnier durement éprouvés par des Nieuport X. La MS12 devient la N12.
Fin janvier 1916, les avions de la région fortifiée de Verdun annoncent des mouvements de troupe. Le chef militaire demande des renforts. Le généralissime Joffre refuse de les lui donner, ne voulant pas affaiblir d’autres positions. Côté allemand, on réunit toute une armée autour de Verdun. L’objectif ? « Saigner » l’armée française et affaiblir l’Angleterre. L’Allemagne réunit le plus grand nombre d’avions de bombardement et de chasse jamais assemblés. Près de trois cents appareils. Les avions français sont cernés par le surnombre de l’ennemi. Les deux escadrilles de la région de Verdun sont balayées. Les Allemands prennent Douaumont.
Le colonel Joseph Barrès, directeur du service aéronautique au grand quartier général, conseille au général Joffre et au général Pétain, qui vient d’être nommé à la 2ème Armée, de mettre le commandement de l’aviation de combat entre les mains d’un seul homme. C’est une approche très différente de celle des Allemands, qui ont réuni tant d’avions, mais sous plusieurs commandements.
Verdun, première bataille aérienne de l’Histoire
Le 28 février, Philippe Pétain fait face à celui qu’ils ont nommé à ce poste, le commandant de Rose. La destruction des ballons d’observation et avions français a rendu impossible la compréhension des positions allemandes et de leurs effectifs. L’artillerie française ne peut plus atteindre aucune cible. Pétain déclare : « Si nous sommes chassés du ciel, alors Verdun sera perdu. » Puis il donne à de Rose son fameux ordre : « De Rose, je suis aveugle, balayez-moi le ciel ! »
Jusqu’à la bataille de Verdun, la tactique des avions de combat est résumée de la manière suivante par Jean Rousselot : « Les chasseurs agissent isolément, dispersés sur des fronts considérables, suivant des procédés qui leur sont personnels et qui relèvent plus de l’art du braconnier en quête du gibier que de principes tactiques définis. »
Se retrouvant avec la responsabilité de changer le cours de la bataille de Verdun, De Rose édicte aussitôt une doctrine d’emploi d’aviation de chasse qui devra protéger les avions de reconnaissance et de réglage d’artillerie en affrontant et terrassant les chasseurs allemands.
Il écrit ces mots : « Des reconnaissances offensives seront effectuées selon des tours réguliers, à heures fixées par le commandant du groupe. Ces reconnaissances, bien qu’exécutées en force, devront être aussi nombreuses que possible. La mission des aviateurs est de rechercher l’ennemi pour le combattre et le détruire sur tout le front, de Saint-Mihiel à Sainte-Menehould. Les escadrilles croiseront en un dispositif échelonné dans les trois dimensions. »
De Rose masse le plus grand nombre possible d’appareils français dans le ciel à la fois pour empêcher les appareils allemands d’effectuer leur travail de reconnaissance, mais aussi permettre aux avions français d’accomplir la leur. Il ordonne que les chasseurs français poursuivent les avions allemands jusque sur leur propre territoire.
Il met fin aux actions individuelles, qui étaient pourtant la marque de fabrique des aviateurs de chasse, pour faire front ensemble et pouvoir gagner. De Rose écrit encore : « Un chasseur doit tendre vers un idéal très sublime, mais avec des moyens très pratiques. Il faut préférer la modestie de ceux qui s’associent pour combattre aux triomphes passagers de celui qui s’isole. »
Plusieurs pilotes d’exception n’apprécient pas ce « tournant » de la doctrine et s’en plaignent à de Rose. Celui-ci les autorise à voler seuls à trois mille mètres d’altitude à condition de surveiller leur escadrille en contrebas. Dans le cas où celle-ci serait attaquée, les pilotes venus d’en haut tomberont sur les attaquants ennemis depuis les hauteurs. Rose décide que des avions de chasse patrouilleront en permanence dans le ciel au-dessus de Verdun. Des rondes franchiront régulièrement les lignes allemandes pour rechercher le combat.
En un temps très court, chaque heure étant comptée, Rose crée cinq secteurs aéronautiques et rassemble le plus grand nombre d’escadrilles de chasse jamais réunies sous son commandement. Les escadrilles N15, N37, N57, N65 et N69 rejoignent les escadrilles mises à mal à Verdun au début de la bataille. Rose rend visite aux hommes sur les différents terrains d’aviation et monte lui-même au combat, souvent en tête de formation.
Les efforts de Rose, des pilotes, des mécaniciens et ceux qui les entourent portent leurs fruits. Le groupement de chasse tient ses objectifs. Courant mars, le ciel s’éclaircit et les Français remportent la première bataille aérienne de Verdun. Mais les officiers qui se sont vus prendre leurs pilotes n’aiment pas cette nouvelle configuration. Ils font dissoudre le groupement de chasse. Les différentes armées reprennent leurs pilotes. Rose s’insurge, d’abord en vain. Les Allemands retrouvent la maîtrise du ciel. Réalisant son erreur, le Grand Quartier Général revient sur sa décision. Le Groupement de chasse est recréé.
Verdun entre dans l’Histoire pour des raisons bien connues des lecteurs mais aussi pour une raison moins connue : celle d’être le théâtre de la première grande bataille aérienne.
Ce même mois de mars 1916, Rose se voit proposer de diriger tous les groupes de bombardement sur le front. Ne croyant pas à l’efficacité du bombardement, il refuse. On lui propose donc de diriger conjointement la chasse et le bombardement. Il refuse à nouveau. En avril, il reçoit l’ordre de remplacer Barrès et de commander l’aéronautique aux armées. Cette fois, il ne peut s’y opposer.
Charles de Rose meurt en mai 1916, aux commandes de son avion, le bébé Nieuport XI, marqué de la rose dessinée sur ses flancs par Georges Scott, correspondant à l’Illustration. Le commandant se tue lors d’un vol de démonstration pour le général Grossetti, à Villemontoire, dans l’Aisne. La réplique de son avion à la rose se trouve au Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget.
Pionniers de l’aviation de chasse
Connu comme le père-fondateur de l’aviation de chasse, Charles de Rose fut un esprit pionnier et visionnaire. Qu’en était-il du côté allemand à la même époque ?
La figure la plus remarquable est sans doute Oswald Boelcke, véritable héros national allemand.
Plus jeune que de Rose, Boelcke naît à Giebichenstein en 1891. Officier, il obtient son brevet de pilote le 15 août 1914. Auteur de prouesses dans son escadrille de reconnaissance, il est décoré de la Croix de fer. Il remporte sa première victoire aérienne le 4 juillet de la même année. Avec Immelmann, il est le premier pilote à recevoir la plus haute distinction, Pour le mérite.
Sur ordre personnel du Kayser, le 23 mai 1916, Boelcke est promu hauptmann, il est le plus jeune capitaine d’active des armées.
En juin 1916, soit trois mois après la première bataille aérienne de Verdun et un mois après la mort au combat du commandant de Rose, Boelcke édicte les fondements du combat aérien pour l’armée allemande qu’il baptise Dicta Boelcke.
En août 1916, en pleine bataille de la Somme, à la tête d’une unité de combat, il sélectionne ses pilotes, dont Manfred von Richthofen, connu par la suite comme le Baron Rouge. Le 28 octobre, après avoir déjà effectué cinq missions le même jour, Boelcke meurt en vol en exécutant la 6ème. Il avait 25 ans. Avec 40 victoires, il fut le premier as de l’aviation allemande.











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Jean (19-03-2026 07:54:52)
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