Madame Palatine (1652 - 1722)

L'épistolière acerbe de la Cour

Pierre Mignard, La Palatine, vers 1677, Allemagne, Palais de la Fasanerie à Eichenzell.Belle-sœur de Louis XIV, mère du Régent, Élisabeth-Charlotte, princesse palatine du Rhin et duchesse d'Orléans, a été l'une des grandes figures de l'Histoire de France pendant une cinquantaine d'années, entre Grand Siècle et siècle des Lumières.

De ce Grand Siècle dominé par la figure de Louis XIV, elle a été un témoin très attentif du quotidien de Versailles. Son immense correspondance dresse un tableau méticuleux de la vie de cour à travers mille saynètes, dialogues et autres anecdotes. 

Au-delà des mœurs, elle permet aussi de mieux cerner les mentalités de l’aristocratie et d’assister à l’affirmation des caractères nationaux d’où surgiront les nationalismes des siècles suivants.

Thierry Sarmant
L'Envers du Grand Siècle. Madame Palatine, le defi au Roi-Soleil

L'Envers du Grand Siècle. Madame Palatine, le defi au Roi-Soleil (Thierry Sarmant, éditions Flammarion - Au fil de l'histoire, 2024). Louis XIV a accédé au trône depuis dix ans déjà lorsqu' arrive à la cour la princesse palatine du Rhin, Élisabeth-Charlotte, devenue la seconde épouse de Philippe, duc d’Orléans, le frère cadet du souverain. Thierry Sarmant, spécialiste de l’histoire politique et administratives des XVIIe et XVIIIe siècle, retrace dans son ouvrage la vie de cette femme rarement mise en lumière alors qu'elle a pourtant légué à la postérité une très abondante correspondance intime qui dévoile tous les rouages de la cour, explore les caractères, expose les inimitiés et les bassesses pour dresser le tableau d’une aristocratie se croyant une humanité à part.

La princesse devient « Madame »

Née à Heidelberg en 1652, Élisabeth-Charlotte est la fille de l'électeur palatin Charles-Louis, un des princes quasi-souverains composant le collège censé élire l'empereur du Saint-Empire romain germanique. En 1671, son père la marie à Philippe, duc d'Orléans., le frère du Roi-Soleil, dont le première épouse, Henriette d'Angleterre, vient de décéder.

Gravure d'Élisabeth-Charlotte enfant, d'après Vaillant, vers 1655.Philippe étant désigné sous le titre de « Monsieur », la princesse palatine devient « Madame ». A posteriori, les historiens la désigneront sous l'appellation de « Madame Palatine » pour la différencier de la première Madame. Plus récemment, certains auteurs la désignent comme « princesse palatine », mais, sous Louis XIV, l'expression renvoie à Anne de Clèves, une tante de Madame installée en France.

De l'union conclue en 1671 vont naître plusieurs enfants dont deux survivront : Philippe d'Orléans, né en 1674, duc de Chartres puis duc d'Orléans après son père, futur Régent du royaume, et Élisabeth-Charlotte d'Orléans, née en 1676, future duchesse de Lorraine.

Anonyme, Élisabeth-Charlotte à l'époque de son mariage, vers 1670, Allemagne, Palais de la Fasanerie à Eichenzell. Agrandissement : Louis Ferdinand Elle, Philippe d'Orléans duc de Chartres, 1673, Potsdam, Fondation des châteaux et jardins prussiens de Berlin-Brandebourg.En 1692, Louis XIV conclut le mariage du premier avec sa fille légitimée Françoise-Marie de Bourbon, titrée Mademoiselle de Blois – et c'est le grand drame de la vie de Madame Palatine qui ressent cette union comme une mésalliance.

En 1698, sa fille épouse le duc de Lorraine, prince quasi-souverain du Saint-Empire et membre d'une des illustres dynasties d'Europe – et cet autre mariage satisfait pleinement la duchesse d'Orléans.

Monsieur meurt en 1701. Le duc de Chartres prend le titre de duc d'Orléans et sa mère n'est plus que duchesse douairière. En 1715, Louis XIV trépasse à son tour et Philippe d'Orléans devient régent du royaume. Il gouverne la France jusqu'à son propre décès, en 1723 : c'est la Régence. Madame Palatine l'a précédé d'une année dans la tombe : elle meurt en effet le 8 décembre 1722, à l'âge de soixante-dix ans.

Jean Nocret, Portrait mythologique de la famille de Louis XIV, 1670, Château de Versailles. Monsieur (à gauche) face à son frère Louis XIV (à droite), au milieu de la famille royale.

Aux premières loges

Pendant toute sa vie, Madame a occupé un des premiers rangs à la Cour de France. De 1671 à 1682, elle est deuxième femme de la Cour en dignité, derrière la reine Marie-Thérèse d'Autriche. De 1682 à 1690, elle recule derrière la dauphine, et passe à la troisième place (1682-1683) ou de nouveau à la deuxième (1683-1690), après la mort de la reine.

Jan Weenix, Élisabeth Charlotte, duchesse d'Orléans, avec un serviteur, 1691, Berlin, Gemäldegalerie.Entre 1690 et 1697, elle occupe même la première place, entre le veuvage du dauphin et le mariage du duc de Bourgogne, fils du dauphin. Madame retombe à la deuxième après cette date. Mais il s'en faut de beaucoup que son rôle réel ait correspondu avec sa situation protocolaire. Du vivant de son époux, Madame n'est pas même maîtresse chez elle, car Monsieur, homosexuel assumé, vit sous l'emprise de ses favoris.

En outre, à partir des années 1680, la duchesse d'Orléans entre en opposition avec Madame de Maintenon, favorite puis épouse secrète de Louis XIV. Cette dernière pousse les enfants légitimés que Louis XIV a eus de Mme de Montespan, au détriment du duc de Chartres, qui voit ses cousins bâtards accumuler charges et dignités.

Madame Palatine fait de Françoise d’Aubigné (Mme de Maintenon) l'incarnation du mal absolu : dans sa correspondance, elle la traite de « méchant diable », de « vieille conne » (Alt Zotero), de « vieille sorcière », de « vieille mégère », de « ploutocrate », de « vieille veuve de ce poète cul-de-jatte et ridicule » [Scarron, premier mari de la marquise]. La confrontation ne tourne pas à l'avantage de la princesse, qui se trouve progressivement mise à l'écart de l'intimité royale.

Entre 1701 et 1715, Madame, devenue veuve, retrouve une certaine tranquillité dans son intérieur. Son fils lui assure un train de vie confortable, et les anciens favoris de Monsieur ne lui causent plus de soucis. Mais Mme de Maintenon est au sommet de son influence familiale et politique, et la duchesse douairière d'Orléans doit se cantonner à un rôle purement décoratif. « Je vis à peu près comme on parle des limbes, écrit-elle à sa tante Sophie en 1709 : sans joie et sans tristesse. »

Louis de Silvestre, Madame (au centre) présentant le futur roi de Pologne et prince électeur de Saxe à Louis XIV, 1715, Château de Versailles.

« Je suis vieille ; j'ai besoin de me reposer... »

Durant la Régence (1715-1723), Madame ne tire pas davantage parti de l'arrivée de son fils au pouvoir. Elle ne cherche d'ailleurs pas à jouer un rôle de conseillère de l'ombre ou d'intervenir dans les choix politiques du Régent.
« Je vous dirai franchement, écrit-elle à sa demi-sœur Louise, pourquoi je ne veux me mêler de rien ; je suis vieille ; j'ai besoin de me reposer et ne me soucie point de me tourmenter ; je ne veux point entreprendre ce que je ne serai pas en mesure de mener à bien ; je n'ai point appris à gouverner ; je n'entends rien à la politique ni aux affaires de l'État, et je suis beaucoup trop âgée pour apprendre des choses aussi difficiles. Mon fils a, grâce à Dieu, assez de capacité pour mener les choses sans moi. »
Affectueux envers sa mère, Philippe d'Orléans ne semble d'ailleurs pas l'avoir beaucoup prise au sérieux. À son décès, une épitaphe satirique conclut « Ci-gît l'oisiveté » - car comme on sait l'oisiveté est la mère de tous les vices…

60 000 lettres

Condamnée à rôle passif par la personnalité de son mari, par celle de son beau-frère, et sans doute aussi par son manque de diplomatie et de sens politique, Madame Palatine n'en est pas moins un témoin précieux du règne de Louis XIV et de la Régence.

Atelier de Hyacinthe Rigaud, Élisabeth Charlotte de Bavière, duchesse d'Orléans, princesse Palatine du Rhin, 1718, MAH Musée d'art et d'histoire, Ville de Genève. Legs Jacques-Antoine Arlaud, 1742.Relativement retirée de la vie de cour, elle consacre une bonne partie de ses journées pendant plus d'un demi-siècle à noircir du papier pour correspondre avec ses amis français et sa famille d'outre-Rhin. « Bien sûr, avoue-t-elle à sa demi-sœur Louise, j’écris plus d’une lettre du jour, il ne se passe pas un jour sans que je n’écrive sur au moins quatre lettres, souvent douze le dimanche ». « L’écriture, confie-t-elle ailleurs, est ma grande occupation, parce que je ne peux pas et n’aime pas travailler [à la couture], ne trouve rien de plus ennuyeux au monde que d’insérer une aiguille et de la retirer à nouveau ».

C'est de cette correspondance, qu'on a pu évaluer à 60 000 missives dont peut-être 6 000 sont conservées, que Madame tire sa gloire posthume. Car la princesse livre à ses correspondants un immense répertoire de saynètes, de dialogues, d'anecdotes, de réflexions personnelles qui nous font découvrir l'envers du décor – l'envers du Grand Siècle.

Pour le lecteur du XXIe siècle, la correspondance de Madame est d'abord une porte d'entrée dans les mentalités des princes et des aristocrates de jadis – et peut-être même de ceux d'aujourd'hui.

Antoine Mathieu, Philippe de France, duc d'Orléans, 1660, Château de Versailles. Agrandissement : Attribué à Baldassare Franceschini, Le chevalier de Lorraine (l'un des favoris du duc d'Orléans) représenté en Ganymède, XVIIe siècle, musée des Arts de San Francisco.Louis XIV et sa famille se considèrent comme une race à part, régie par des règles spécifiques, et placée par Dieu et par la nature très au-dessus du reste de l'humanité. Obsédée par le sang et le rang, Madame a pour premier objectif de défendre la pureté du premier et l'éminence du second.

De la vient sa haine pour les bâtards de Louis XIV, son hostilité viscérale envers Mme de Maintenon, femme de petite naissance, et son horreur à l'égard du mariage conclu en 1692 entre son fils le duc de Chartres et Mademoiselle de Blois.

Mais se tenir pour une espèce supérieure comporte aussi quelques avantages. À ces princes et à ces grands, l'exercice du pouvoir politique ou militaire apparaît comme un dû et le bénéfice d'un train de vie fastueux comme chose naturelle – lors même que la majorité de la population subit famines et épidémies.

Il semble également que la condition princière permette de s'affranchir des règles communément admises : roi très chrétien, Louis XIV vit en sultan au milieu de ses maîtresses. Catholique fort dévot, son frère Monsieur fait de sa cour une petite Sodome, et Madame elle-même ne s'en formalise guère. « Je ne veux aucun mal aux mignons, écrit-elle à sa tante Sophie, et je cause amicalement et poliment avec eux. » Ce qu'elle leur reproche, c'est surtout de détourner à leur profit une partie des revenus et du capital d'influence de la Maison d'Orléans.

Joseph Werner le Jeune, Élisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d'Orléans, dite la Palatine, vers 1671, Château de Versaille. Agrandissement : Pierre Mignard, Portrait de Liselotte de Palatina, XVIIe siècle, musée d'Art et d'Histoire de Narbonne.Les lettres de la duchesse d'Orléans offrent évidemment un tableau inégalable de la vie quotidienne dans le Versailles de Louis XIV. Inégalable car la description de l'étiquette et des rites journaliers ou épisodiques – levers, messes, repas, chasses, audiences, spectacles, etc. – se double de l'évocation anecdotique de tout ce qui peut troubler la belle ordonnance de cette existence majestueuse.

La vie réellement vécue sourd de la correspondance de Madame et nous montre une cour moins compassée que celle que dépeignent tableaux, estampes et publications officielles. Ici aussi, on retrouve la question de la norme théorique et de l'écart par rapport à cette norme. La messe du roi est particulièrement solennelle, mais Madame s'y endort, et son royal beau-frère doit la pousser du coude pour la réveiller.

Plus largement, à travers les missives de la Palatine, nous voyons un paysage mental en pleine évolution. La monarchie absolue triomphe à Versailles, mais les échos commencent à se faire entendre du gouvernement parlementaire qui prévaut outre-Manche ou aux Provinces-Unies.

Annonciatrice des Lumières

À côté d'un Louis XIV qui pose en défenseur de la religion traditionnelle, sa belle-sœur, demeurée protestante de cœur, s'affirme déjà en femme des Lumières, favorable à la tolérance et tentée par le doute philosophique.
« Les trois religions chrétiennes [catholique, luthérienne et calviniste], si l'on suivait mon avis, devraient se considérer comme n'en formant qu'une seule et ne pas s'informer de ce que croient les uns et les autres, écrit-elle à sa tante Sophie de Hanovre, mais uniquement si l'on vit selon l'Évangile, et prêcher contre ceux qui vivent mal. On devrait laisser les chrétiens contracter mariage entre eux, les laisser aller dans telle église qui leur plairait, sans trouver à y redire ; de cette façon il y aurait plus d'union entre les chrétiens qu'il n'y en a à cette heure. »
Tandis que le Roi-Soleil semble figé dans son personnage de roi-prêtre, on voit poindre autour de lui l'impiété ou l'indifférence religieuse. Le siècle des saints touche à sa fin. Voltaire n'est plus très loin.

La France, nation « plus ingrate et plus intéressée »

Un des aspects les plus originaux et les moins souvent soulignés de la correspondance de Madame est l'affirmation précoce des identités nationales. Née allemande, devenue française par son mariage, la duchesse d'Orléans est restée allemande de cœur – de même qu'elle était restée secrètement protestante.

Jean Gilbert Murat, d'après Pierre Mignard, Elisaberth-Charlotte de Bavière, duchesse d'Orléans, et ses enfants, Philippe d'Orléans et Élisabeth-Charlotte d'Orléans, 1837, d'après le tableau de 1678, Château de Versailles.Durant cinq décennies, elle se plaît à opposer tempérament allemand et tempérament français. Tandis que l'Allemand est franc et loyal, troue, le Français est double, fourbe, médisant. L'Allemand est moral, le Français est débauché. « Je ne crois pas, assène-t-elle sous la Régence, qu'il existe une nation plus ingrate et plus intéressée que les Français ; si je ne l'avais pas vu de mes yeux, je ne pourrais le croire. »

La princesse développe un discours qui existe en fait depuis la Réforme luthérienne et qui se poursuit tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, jusqu'aux nationalismes contemporains. Nous les voyons ici plus qu'en germe, bien avant l'époque auquel on assigne ordinairement leur essor.

Madame se révolte ainsi contre la diffusion européenne de la langue, des modes et des mœurs françaises. « Notre chère patrie s'est fort gâtée depuis mon départ » ; « On ne reconnaît plus en eux [les Allemands] die alte teütsche Auffrichtigkeit [« l'antique sincérité allemande »]. Ce pays-ci a bien gâté nos Allemands ; ils croient être merveilleux en suivant toutes les sottises des Français et point ce qu'ils peuvent avoir de bon. »

À son orée, l'« Europe française » du siècle des Lumières a déjà ses critiques. Aux Lumières françaises s'opposent d'autres Lumières, dont les Français, occupés à célébrer vaniteusement leurs philosophes et leurs artistes, n'ont pas une juste appréciation.

En fréquentant Madame Palatine, vous entrerez ainsi dans l'envers du Grand Siècle, mais aussi dans celui d'autres époques... et peut-être même de la nôtre.


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Les libertins
Publié ou mis à jour le : 2025-03-19 10:24:47

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