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Gouvernement

Byzantinisme et technocratie

En opposition avec la tradition républicaine de l'ancienne Rome, qui voulait que les magistrats soient élus, Byzance a cultivé un système administratif somme toute assez proche du système républicain français, que l'on a coutume de dénigrer par les termes de technocratie ou d'énarchie. Notons que ce système, avec tous ses défauts, a permis à Byzance de perdurer cahin-caha pendant un millénaire...

Michel Psellos
Des technocrates plutôt que des magistrats élus

La République romaine fut le régime des élections à tous les degrés des responsabilités publiques : le « cursus honorum » fixait l'âge minimum requis pour chaque candidat à un poste électif (questeur, édile, prêteur...), ainsi que la durée minimale à accomplir avant de pouvoir prétendre au poste suivant. Le sommet de la carrière correspondait à la charge de consul qui permettait d'obtenir à sa sortie un poste lucratif de gouverneur de province, à la manière du « pantouflage » moderne.

Le système évolua vers de regrettables excès dans le clientélisme et la démagogie électorale, à l'instigation de quelques ambitieux comme Clodius puis Jules César, qui dépouilla le Sénat républicain de son pouvoir. Ces particularités ne vont pas sans rappeler la démocratie américaine, qui pratique aussi l'élection à des postes divers et variés comme ceux de procureurs ou de commissaires aux assurances, et conduit à ce qu'un bulletin mis dans l'urne pour l'élection présidentielle comporte aussi plusieurs dizaines de choix pour d'autres fonctions plus obscures. Leur politisation surprend parfois les Européens, comme le montra l'affaire de la reprise par le Crédit Lyonnais de la compagnie d'assurances Executive Life.

L'empire byzantin tourna le dos à ces excès électoralistes, pour devenir le régime de la technocratie : une ahurissante hiérarchie de fonctions et dignités proliféra aux côtés de l'empereur, depuis les plus connues (despote, stratège, préfet...) jusqu'aux plus ésotériques (curopalate, protovestiaire, silentiaire, logothète du drome, domestique des scholes...). Le recensement de leurs privilèges et la codification du protocole dans le « Livre des Cérémonies » occupèrent la plus grande partie de l'existence de l'empereur Constantin VII Porphyrogénète (« né dans la pourpre »).

L'histoire de cet empereur qui n'exerça jamais le pouvoir réel vaut toutefois la peine d'être contée, tant elle illustre les mécanismes du pouvoir byzantin avec l'interférence du religieux et du profane, le risque permanent d'invasion barbare et l'avantage inestimable de pouvoir trouver à chaque époque au sein de la bureaucratie des personnalités compétentes, prêtes à servir la dynastie jusqu'à la sauver contre elle-même.

Le père de Constantin VII est l'empereur Léon VI le Sage, que sa volonté forcenée d'engendrer un héritier légitime conduisit aux pires excès selon les normes de l'époque : après 3 mariages restés stériles (le 3ème ayant déjà fait scandale car convoler plus de 2 fois n'était pas admis par l'Eglise, même après un veuvage), il s'enticha d'une superbe Zoé Carbonopsina (« aux yeux noirs de carbone »), qui lui donna en 906 un fils qu'il voulut légitimer. Cette prétention provoqua la « crise de la tétragamie » (4e mariage), dont on peine aujourd'hui à imaginer l'ampleur et qui se solda par la déposition du patriarche de Constantinople, au profit d'un prélat plus complaisant qui accepta de célébrer leur union. Qu'adviendrait-il de nos jours du pape, si Nicolas Sarkozy s'avisait encore une fois de divorcer ?

La mort en 912 de Léon VI, qui ne laisse que ce fils Constantin âgé de 6 ans et à la légitimité contestée, ouvre une crise de succession au moment même où l'empire doit faire face aux menaces d'invasion par les bulgares. Après de nombreuses péripéties, le «grand drongaire de la flotte» Romain Lécapène, haut fonctionnaire le plus déterminé et le plus compétent en ces circonstances périlleuses, s'impose en 918 à la tête de l'État qu'il ne quittera plus pendant un quart de siècle.

Il règlera la question bulgare lors d'une célèbre entrevue sur le champ de bataille avec le tsar Siméon, et parviendra jusqu'au titre de co-empereur auquel il associera ses propres enfants, avant de devoir se retirer en 944 pour laisser le pouvoir sur le tard à l'empereur légitime Constantin VII Porphyrogénète, qui s'empressera de le déléguer à ses fils.

En résumé, un empereur fainéant qui fut bien servi par un haut fonctionnaire certes un peu usurpateur, mais pas trop. L'histoire byzantine est riche de ces figures de grands techniciens au service de leur empereur, pour sa plus grande gloire et celle de l'État : le général Bélisaire conduisit la reconquête au VIème siècle pour Justinien pendant que son préfet Jean de Cappadoce gérait les affaires intérieures, tandis que le grand intellectuel Michel Psellos alterna les fonctions universitaires et les charges ministérielles au tournant des années 1050.

Même les généraux qui usurpèrent le pouvoir après s'être dévoués pour rassurer l'impératrice jusque dans son lit, comme Nicéphore Phocas ou Jean Tsimiscès (ou Tzimitsès), avaient au moins l'excuse de compter parmi les plus efficaces chefs de guerre en des temps où cette spécialité professionnelle était vitale pour l'empire.

L'histoire byzantine est riche aussi de ces sobriquets savoureux qui suivent le nom d'un empereur ou d'une personnalité connue : après Porphyrogénète et Carbonopsina, citons les empereurs Michel III l'Ivrogne, Constantin V Copronyme (« au nom d'excrément », aimable qualificatif donné par ses opposants lors de la querelle religieuse des images), Justinien II Rhinotmetus (« au nez coupé », un des risques du métier toutefois moins grave que celui, plus fréquent, d'avoir les yeux crevés), ou Alexis V Murzuphle (« aux gros sourcils ») auteur en 1204 de l'usurpation qui donna aux Latins le prétexte recherché pour envahir Byzance et anéantir l'empire. Ce dernier ne s'en relèvera jamais complètement et les Ottomans n'auront plus qu'à le cueillir comme un fruit mûr en 1453.

L'existence d'une haute administration efficace et ambitieuse a traversé les siècles jusqu'à nos jours dans des Etats centralisés comme la France, dont la tendance actuelle est de mettre en exergue les inconvénients de la formule en la qualifiant de « technocratie ». Les arcanes administratives des maîtres des requêtes au Conseil d'État, conseillers référendaires à la Cour des Comptes et autres ingénieurs en chef du corps des ponts et chaussées ou commissaires contrôleurs des assurances n'ont sans doute rien à envier à l'administration byzantine.

Mais la classe politique française tend à oublier les services signalés rendus à l'État par ces hauts fonctionnaires le plus souvent intègres et compétents, dont elle fait usage sans compter. Elle aurait tôt fait de regretter les Claude Guéant, Jean-Claude Trichet ou Jean Peyrelevade si elle en supprimait les filières de formation que bien des pays corrompus ou sous-administrés nous envient, comme le montre l'attraction de l'ENA ou de Polytechnique auprès de nombreux États étrangers.


Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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