Henri le Navigateur (1394 - 1460)

Le conquérant immobile

À la fin du Moyen Âge, la conquête des Balkans et de Constantinople par les Turcs ferme aux chrétiens d'Occident les routes caravanières vers l'Extrême-Orient et les Indes. Les commerçants italiens ne peuvent plus rééditer l'exploit de Marco Polo et commercer avec la fabuleuse « Cathay » (la Chine) ou avec l'île aux épices (Ceylan, aujourd'hui Sri Lanka). Quant à Cipango, l'« île aux toits d'or » de Marco Polo (le Japon !), elle reste du domaine de la légende.

Les Européens n'en sont pas moins très désireux d'atteindre l'océan Indien et l'Extrême-Orient. Ils veulent en ramener les précieuses épices telles que poivre, muscade ou clou de girofle en évitant les intermédiaires de tout poil (Arabes, Indiens, etc.). Ces épices sont en effet très  appréciés des riches pour adoucir les viandes faisandées et se vendent au prix de l'or.

Sur le littoral atlantique, les marins portugais, hardis pêcheurs et navigateurs, se disent qu'ils ont une carte à jouer s'ils arrivent à contourner par bateau le continent africain et les possessions musulmanes. Ces motivations mercantiles se doublent du désir d’étendre le christianisme et de retrouver par-delà les mers des communautés chrétiennes ignorées. 

En 1415, le Portugal, qui en a fini avec la guerre contre les émirats musulmans de la péninsule, conquiert Ceuta, au Maghreb. C'est le début d'une irrépressible expansion outre-mer qui  l'amène à fonder en un siècle le premier empire planétaire. Cet exploit immense a été rendu possible par un homme qui, curieusement, n'a lui-même jamais navigué, le prince ou Infant Henri le Navigateur (sic)...

Vincent Boqueho raconte Henri le Navigateur et les débuts des Grandes Explorations

Un infant à l'imagination aventureuse

L'Infant Henri est le troisième fils du roi du Portugal Jean Ier (João I, de la dynastie d'Aviz), et par sa mère le petit-fils d'un Anglais, Jean de Gand, fils cadet du roi Édouard III. Comme tous les nobles européens, il a à vrai dire des aïeux de toutes les nations du continent. 

Henri le Navigateur (détail d'un polyptique du musée des arts anciens de Lisbonne) À défaut d’un trône, il rêve d’horizons nouveaux. Célibataire sociable mais très pieux, indifférent au vin et aux femmes, son objectif est moins le commerce que la croisade contre les Turcs ! Fidèle à cet idéal médiéval, il imagine de prendre à revers ces derniers en contournant l'Afrique et en nouant une alliance avec le royaume mythique du « prêtre Jean ».

Une rumeur née à Byzance au XIIe siècle fait en effet état d'une lettre que ce mystérieux « prêtre Jean » aurait adressée au basileus, l'empereur byzantin, en vue d'une alliance contre les Turcs. On le présente comme le souverain d'un royaume chrétien situé quelque part à l'est du monde musulman (peut-être l'Éthiopie ?). Ce royaume est réputé aussi bon chrétien que fabuleusement riche, avec des pierres précieuses en veux-tu, en voilà !

Henri décide donc de promouvoir des expéditions navales le long des côtes occidentales de l'Afrique. Dans cette perspective, il envisage de bâtir un complexe maritime et portuaire dans une forteresse située à la pointe sud du royaume, à Sagres (Algarve). Mais son projet ne verra jamais le jour.

C'est du port voisin de Lagos ainsi que de Lisbonne que partiront ses navires d'exploration portugais. C'est également dans ces ports - et non à Sagres - que l'Infant réunit les marins, cartographes et autres spécialistes de la navigation.

Il fait appel à des marins qui ont beaucoup étudié les données de leurs devanciers, compulsé les compte-rendus de voyages et les cartes marines aussi dénommées « portulans » (dico).

Le prince améliore aussi la caravelle, petit navire à voile latine, et la rend apte à la navigation hauturière. Comme il est grand-maître du puissant Ordre du Christ, un ordre hérité de l'Ordre du Temple et voué à la lutte contre les Infidèles, il orne les voiles de ses navires de la grande croix rouge de son Ordre.

L'Infant vainc la peur de l'inconnu

Au début du XVe siècle, les Portugais, forts de leur expérience de pêcheurs et assistés par des marins et armateurs génois, avaient commencé à explorer l'Atlantique sud. Après la prise de Ceuta en 1415, l’île de Madère fut occupée quatre ans plus tard, tout comme l’archipel des Açores en 1427. Les îles Canaries furent à leur tour explorées dans les années 1430. Mais les navigateurs hésitaient à dépasser le cap Bojador (aujourd'hui cap Boujdour), à la pointe de l'actuelle Mauritanie. Ils craignaient des maléfices divers.

Le prince Henri brûle d'en finir avec cet interdit. Il suspecte la présence du « prêtre Jean » au-delà de ce cap et l'associe à un royaume riche en or, ce qui ne gâche rien.

D'ailleurs, ses cartographes ont cru pouvoir identifier sur le littoral africain l'embouchure d'une grande rivière aurifère, le Rio de Oro. Ne viendrait-elle pas des mines d'or africaines qui alimentent une bonne partie du commerce transsaharien ? Ces mines, on le saura plus tard, se situent dans la région du haut Sénégal et dans la boucle du Niger, autrement dit à l'intérieur des terres, hors de portée des navigateurs portugais. Quant au Rio de Oro, qui a donné son nom à la région, il ne s'agit que d'une crique. De rivière point.  

En 1433, Henri le Navigateur donne l'ordre à Gil Eanes, l'un des meilleurs marins du Portugal, de reconnaître la côte africaine au-delà du cap tant craint. Le marin part avec une simple barca  à mât unique et une quinzaine d'hommes.

Dans un premier temps, il préfère s'enfuir aux Canaries car des légendes terrifiantes courent sur les contrées situées au sud de ce cap. Mais il finit par se raviser.

L'année suivante, il est le premier Occidental à dépasser ce cap et, plus important, revient au bercail sain et sauf, attestant de ce que la côte africaine peut être longée sans péril.

Dix ans plus tard, Gil Eanes repart avec Lançarote de Freitas pour une expédition commerciale. Il revient de cette expédition deux centaines de malheureux captifs razziés sur la côté mauritanienne.

En 1445, les Portugais atteignent le cap Vert, au niveau du Sénégal actuel, et dix ans plus tard, le pape Nicolas V confirme par la bulle Romanus Pontifex les droits de Lisbonne sur les terres à découvrir en Afrique.

L'Infant meurt en 1460, à 66 ans, sans avoir le bonheur de voir l'aboutissement de ses rêves. À sa mort, en effet, les Portugais ont seulement atteint le golfe de Guinée...

Bienveillante volte

Dans l'exploration de la côte africaine, les Portugais furent servis par un phénomène météorologique très particulier : la vuelta (ou volte), assimilable à une ronde des vents. Pour descendre vers le sud, il était facile aux marins de se laisser porter par les vents alizés (de l'expression portugaise « ventos lissios », vents réguliers) qui soufflent dans cette région du nord-est vers le sud-ouest. Le retour vent de face paraissait autrement plus difficile...
Mais des marins racontèrent sous le sceau du secret que, pris dans de terribles tempêtes au large de l'Afrique, ils avaient été déportés au milieu de l'Atlantique et là, avaient tout d'un coup rencontré des vents favorables qui les avaient ramenés vers l'Europe. Ainsi fut découvert le phénomène de la vuelta par lequel les alizés se retournent vers le nord-est au milieu de l'Atlantique sud et se transforment en vents d'ouest. Grâce à lui, les Portugais purent dès lors entreprendre sans trop de crainte l'exploration du littoral africain. Plus tard, c'est grâce au même phénomène que Christophe Colomb pourra atteindre les Antilles, via les Canaries, et surtout en revenir.

Triomphe posthume

Le explorateurs portugais reprennent leur progression sous le règne du roi Jean II, couronné en 1481. Diego Cao atteint en 1481 l'embouchure du Poderoso, l'actuel fleuve Zaïre ou Congo. En 1485, le roi du Portugal fait ériger la forteresse de Sao Jorge de Mina, sur la côte de l'actuel Ghana, pour faciliter la poursuite des explorations.

En 1488, enfin, Bartolomeu Dias contourne la pointe de l'Afrique. Il ne faudra plus que quelques années avant que Vasco de Gama ne jette l'ancre dans un port des Indes... Le triomphe des Portugais est néanmoins terni par le succès concomitant de Christophe Colomb. Parti vers l'ouest en quête de l'Asie, il a offert un Nouveau Monde aux souverains espagnols.

De façon quelque peu exagérée, l'historiographie officielle et les historiens postérieurs ont fait de l'infant Henri l'initiateur des explorations maritimes. En 1842, l'historien allemand J.-E. Wappaus lui a même attribué le surnom de « Navigateur » sous lequel on le connaît aujourd'hui, bien qu'il n'ait jamais navigué.


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Voyageurs et explorateurs
Publié ou mis à jour le : 2026-02-17 18:30:55

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