Chateaubriand (1768 - 1848) - L'orgueil, l'audace et le talent - Herodote.net

Chateaubriand (1768 - 1848)

L'orgueil, l'audace et le talent

Chateaubriand est né il y a 250 ans, le 4 septembre 1768, à Saint-Malo. Considéré par ses contemporains comme le plus grand et le plus brillant écrivain de sa génération, il introduisit le romantisme en France avec les romans Atala (1801) et René (1802).

François René de Chateaubriand, pastel marouflé attribué à Charles Joseph de La Celle de Châteaubourg, vers 1787, Saint-Malo, musée d’Art et d'Histoire.D’un tempérament inquiet et orgueilleux à l'extrême, il fut aussi le premier homme de lettres à s'engager dans la vie politique. Il exprima son soutien à Bonaparte et au Concordat en publiant en 1802 le Génie du christianisme. Mais après l'exécution du duc d'Enghien, il prit ses distances avec le Premier Consul et se retira à la Vallée-aux-Loups, au sud de Paris.

En 1815, devenu Pair de France, il s'érigea en champion de la Restauration monarchique. Ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII, il prit prétexte d'une insurrection libérale en Espagne pour offrir à l'armée française un succès facile et aux Bourbons une revanche après les humiliations de l'ère révolutionnaire.

L'œuvre la plus notable qui reste de lui sont les Mémoires d'outre-tombe, écrites en vue d'une publication posthume, après sa mort, survenue à son domicile parisien le 4 juillet 1848.

Alain Canat

Tableau nocturne inspiré d'une scène du livre « René », Franz Ludwig Catel, 1820,  Thorvaldsen Museum, Copenhague, Danemark.

Une plume incroyablement agile

Père du romantisme, Chateaubriand en offre une belle illustration dans ses Mémoires d’Outre-tombe, riches de sentiments contrastés. L'extrait ci-après, sur son adolescence au château de Combourg, témoigne de son talent de plume. Il vaut la peine de s'y attarder avant de prétendre « simplifier » la langue française :

Le vicomte François-René de Chateaubriand (1768-1848) par Anne-Louis Girodet (1808, musée d'Histoire de Saint-Malo) « Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je parlais peu, je ne parlai plus ; j'étudiais encore, je jetai là les livres ; mon goût pour là solitude redoubla. J'avais tous les symptômes d'une passion violente ; mes yeux se creusaient ; je maigrissais ; je ne dormais plus ; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleins de délices.
Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques ; j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes : j'aurais voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je suivais en pensée l'astre du jour, je lui donnais ma beauté à conduire afin qu'il la présentât radieuse avec lui aux hommages de l'univers. Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la pointe des herbes, l'alouette de bruyère qui se posait sur un caillou, me rappelaient à la réalité : je reprenais le chemin du manoir, le cœur serré, le visage abattu.
Les jours d'orage en été, je montais au haut de la grosse tour de l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme : comme Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appelais la foudre ; j'espérais qu'elle m'apporterait Armide. […]Je ne sais comment je retrouvais encore ma déesse dans les accents d'une voix, dans les frémissements d'une harpe, dans les sons veloutés ou liquides d'un cor ou d'un harmonica. Il serait trop long de raconter les beaux voyages que je faisais avec ma fleur d'amour ; comment main en main nous visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes Jérusalem, Memphis, Carthage ; comment nous franchissions les mers ; comment nous demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaumés d'Amboine et de Tidor. Comment au sommet de l'Himalaya nous allions réveiller l'aurore ; comment nous descendions les fleuves saints dont les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d'or ; comment nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur le mât d'une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne.
La terre et le ciel ne m'étaient plus rien ; j'oubliais surtout le dernier : mais si je ne lui adressais plus mes vœux, il écoutait la voix de ma secrète misère : car je souffrais, et les souffrances prient »
(extrait tiré des Mémoires d’Outre-tombe, I, 3, 11, 1849-1850).

Un modèle pour Victor Hugo et de Gaulle

Le vicomte François-René de Chateaubriand se rendit célèbre avec le « vague des passions » qui devint un lieu commun du romantisme. Ses magnifiques descriptions de la nature et son analyse des sentiments du moi l’érigèrent en modèle pour la génération suivante des écrivains romantiques : « Je veux être Chateaubriand ou rien ! », aurait écrit sur ses cahiers d’écolier le jeune Victor Hugo.

Chateaubriand fait Chevalier de Malte, Mémoires d'outre-tombe, tome 1, Ed. E. et V. Penaud frères, 1849-1850, BnF, Paris.Sa personnalité et son œuvre lui ont valu encore récemment l’admiration du général de Gaulle – qui fut aussi un grand écrivain – comme de François Mitterrand (note). Sans oublier Jean d’Ormesson : le célèbre Immortel a lui aussi plongé dans l’arène politique et le journalisme tout en portant bien haut sa passion pour Chateaubriand au point de vouloir lui ressembler et de lui consacrer en 1982 une biographie « sentimentale » : Mon dernier rêve sera pour vous.

Il n’empêche que Chateaubriand est aujourd’hui rarement lu. Il a disparu depuis longtemps des programmes scolaires car jugé, hélas, trop difficile. Et dans nos temps « modernes », fort peu romantiques mais terriblement matérialistes, il est passé de mode : les jeunes générations ont de lui une image plutôt « ringarde », voire « réactionnaire », si l’on se réfère à son rôle politique, souvent déconsidéré.

Aujourd’hui comme en son temps, on lui reproche son orgueil démesuré, son narcissisme, son égoïsme, sa complaisance envers lui-même, ses « mensonges » répétés, ses fluctuations politiques, et son caractère de séducteur volage n’a plus très bonne presse… Il est vrai que Chateaubriand prête le flanc à la critique tant par ses excès que pour avoir lié plus que personne sa vie sentimentale à sa vie politique et littéraire.

L'Acropole, vue de la maison du consul de France, M. Fauvel, Voyage à Athène et Constantinople, Louis Dupré, Lithographie en couleurs, 1825, BnF Paris.

Les « trois carrières » de Chateaubriand

Chateaubriand est un homme complexe, à multiples facettes, une personnalité riche et parfois contradictoire. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il partage lui-même sa vie en trois « carrières » : la carrière de soldat et de voyageur, la carrière littéraire, enfin la carrière politique, celle qui a le plus d’importance à ses yeux. La postérité en a jugé autrement : elle accorde de loin la première place à sa carrière littéraire.

Portrait de Chateaubriand gravé sur acier ajouté en frontispice, « Mémoires et lettres touchant la vie et la mort de S.A.R. Monseigneur Charles-Ferdinand d'Artois, fils de France, Duc de Berry ».  Paris, chez Le Normant, 1820. L'agrandissement est le portrait de Chateaubriand avec en toile de fond un paysage montagneux attribué à Pierre-Narcisse Guérin.Mais Chateaubriand en a eu bien d’autres, comme celle de séducteur bien sûr ! Homme de petite taille (1,60 m) et plutôt malingre, il a une belle tête avec un large front, des cheveux en bataille, un regard triste mais perçant. Doté d’un tempérament amoureux ardent, Chateaubriand a un énorme besoin de plaire et il plaît beaucoup !

Rappelons aussi la carrière du grand journaliste, du directeur de plusieurs journaux et celle du polémiste aux phrases percutantes et délicieusement assassines ; la carrière de l’historien, qui se confond avec celle de l’écrivain et qui fait de lui l’un des grands témoins de son temps, un témoin sans complaisance aux jugements d’une lucidité féroce sur ses contemporains.

Citons par exemple cette illustre phrase : « Il y a des temps où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. » (Mémoires d'Outre-tombe, partie 3, livre 22, chapitre 16 )

Il y aussi le poète en prose, l’artiste qui nous décrit en peintre un paysage, l’orfèvre de la langue qui nous offre des phrases étincelantes et fascinantes, délicatement ciselées, qui reprend inlassablement certains textes pour les affiner, les épurer ou les essorer. Avant-gardiste, il a « dynamité » la phrase française et son écriture, y compris dans ses fluctuations parfois hasardeuses.

Également visionnaire, il analyse, dans la magistrale conclusion de ses Mémoires, le futur de l’Europe et de l’humanité avec une étonnante prescience. Et dans ce même ouvrage, il est parti, bien avant Marcel Proust, à la recherche du temps perdu, au point de paraître ne faire qu'un avec le temps.

Mais l’homme, son œuvre, sa pensée, ses engagements et ses défaites ne peuvent se comprendre sans connaître sa vie tourbillonnante.

En effet, si son destin s’explique en partie par son intransigeance, son orgueil et les incohérences nées de son « cœur incompréhensible », dont il a été la première victime, il ne faut pas oublier qu’il naît dans les dernières années du règne de Louis XV, et meurt à Paris au début de la Seconde République ! Il aura connu en 80 ans une bonne douzaine de souverains et de régimes politiques.

Le Fort National à Saint-Malo au crépuscule, Étienne Raffort, XIXe siècle. L'agrandissement est une gravure du XIXe siècle représentant une vue de Saint-Malo prise du Fort National, XIXe siècle.

« J'étais presque mort quand je vins au jour... »

Chateaubriand est issu d'une vieille famille aristocratique ruinée de Bretagne ayant retrouvé son lustre d'antan grâce à la réussite commerciale du père de Chateaubriand, le comte René-Auguste de Chateaubriand, qui fut corsaire puis armateur, participant à la traite négrière. Fortune faite, le comte achète en 1771 le château et les terres de Combourg dans lequel il s’installe comme un seigneur féodal. Il avait épousé Apolline de Bédée, qui lui donna dix enfants, dont quatre morts en bas âge.

Mais c’est à Saint-Malo où la famille vivait alors que François voit le jour. Dès sa naissance, son destin semble scellé : « J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, […] » (Mémoires d'Outre-tombe, partie 1, livre 1, chapitre 2)

Lucile de Chateaubriand, s.n., collection privée. L'agrandissement est une illustration pour les Mémoires d'outre-tombe.: Une soirée d'hiver au château de Combourg, lithographie de Mauduison fils, 1836.Il est placé en nourrice à Plancoët, passe une petite enfance négligée mais heureuse à Saint-Malo, fait successivement ses études aux collèges de Dol (de 1777 à 1781), de Rennes (1782) et de Dinan (1783). À l’adolescence, fortement perturbé par ses premiers émois sexuels et pressentant son fort attrait pour l’autre sexe, il renonce à la carrière ecclésiastique à laquelle sa position de cadet noble le prédestinait, de peur de faire « un prêtre indigne ». Là-dessus, il échoue à l’examen d’entrée à l’école de marine de Brest.

Son père l’appelle alors au château de Combourg où, auprès de ses parents – très mal assortis - et de sa sœur Lucile, un être déséquilibré, il passe, entre quinze et seize ans, « deux année de délire ».

Oppressé par la sinistre ambiance de cet impressionnant château féodal, traumatisé par un père sévère et taciturne à l’excès, le jeune chevalier, désœuvré mais bouillonnant, s’évade dans les rêves puis s’invente une compagne de poésie, sa « sylphide », sa muse. Cet amour, d’abord bien innocent, se transforme peu à peu en exaltation amoureuse et érotique inassouvie, qui le conduit à la dépression et à une tentative de suicide...


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Marivaux
Publié ou mis à jour le : 2018-09-26 16:11:00

 
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