9 avril 2003 - 10 juin 2014 - De la prise de Bagdad à la chute de Mossoul - Herodote.net

9 avril 2003 - 10 juin 2014

De la prise de Bagdad à la chute de Mossoul

Le 9 avril 2003, une armée coalisée sous commandement américain entre à Bagdad, capitale de l'Irak, d'où s'est enfui le dictateur Saddam Hussein.

Cet apparent succès est pour les États-Unis le début d'un désastre qui rappelle celui du Vietnam, quatre décennies plus tôt. Il a comme celui-ci débouché sur une complète humiliation de Washington, avec certes beaucoup moins de pertes côté américain mais des implications géopolitiques sans doute bien plus graves.

La prise de Mossoul par les djihadistes (*) le 10 juin 2014 a mis en effet le Moyen-Orient à feu et à sang et réveillé les vieux antagonismes entre Arabes, Turcs, Kurdes et Persans, chiites et sunnites etc. Elle a marginalisé les laïcs et les modernistes et relancé les persécutions contre les dernières communautés de chrétiens orientaux.

La reprise de Mossoul le 9 juillet 2017 intervient dans un paysage de désolation et de complète incertitude. Tout le M qu'offre le Moyen-Orient, avek décomposition accélérée de l'Irak et de la Syrie et la montée de la menace djihadiste rendent plus que jamais d'actualité le renversement des alliances amorcé en 2013 par les États-Unis en faveur de l'Iran et au détriment des monarchies arabes du Golfe.

Joseph Savès
« Ceinture de feu » et tensions futures

L'effondrement de l'Irak, venant après ceux de la Syrie, de la Libye et des pays du Sahel, dessine aux portes de l'Europe une « ceinture de feu » islamo-terroriste alors que le reste de la planète jouit d'une paix relative. Jamais depuis un demi-millénaire le Vieux Continent ne s'est vu de la sorte assiégé.

Cette situation paraît d'autant plus inquiétante que l'Union européenne est impuissante à maîtriser les vagues migratoires en provenance de ces zones de non-droit, qu'elle a pris l'habitude de s'en remettre aux États-Unis du soin de sa sécurité, qu'elle ne craint pas enfin de défier la seule puissance régionale qui serait en mesure de l'assister, à savoir la Russie, et tient en lisière les rares États stables de ses marges : le Maroc, la Turquie, l'Iran.

À l'image des derniers empereurs de Rome, les dirigeants européens pourraient être tentés de « dresser les Barbares contre les Barbares » et par exemple d'activer la guerre entre chiites et sunnites ! Une solution de court terme risquée et sans issue, avec le risque de transposer la guerre dans les métropoles et les banlieues européennes.

Quant aux présidents américains, ils interviennent avec la subitilité d'un éléphant dans un magasin de porcelaine et tantôt semblent prêts à renouer le dialogue avec l'Iran, tantôt encouragent les monarchies arabes du Golfe dans leurs visées bellicistes... 

La rancune d'un fils

Il semble que le président George Bush Jr ait voulu profiter de l'émoi suscité par les attentats contre le World Trade Center, dix-huit mois plus tôt, pour non seulement détruire les bases islamistes d'Afghanistan où l'on avait fomenté les attentats mais aussi « punir » le dictateur irakien coupable d'avoir défié son père douze ans plus tôt. 

Qu'importe que Saddam Hussein soit le dernier dirigeant laïque de la région et le meilleur rempart contre l'intégrisme islamiste...

Le président des États-Unis déclenche l'invasion de l'Irak sous prétexte que le dictateur menace la planète avec des « armes de destruction massive ». C'est ce qu'affirme en tout cas la CIA (les services secrets américains) dans un rapport publié en octobre 2002 : « Iraq’s Weapons of Mass Destruction Programs ».

Il s'agit d'un gros mensonge d'État, de ceux dont le gouvernement de Washington est coutumier.

Le Secrétaire d'État Colin Powell devant le Conseil de Sécurité de l'ONU le 5 février 2003.Le Secrétaire d'État américain Colin Powell se prête au jeu en montrant au Conseil de Sécurité de l'ONU, le 5 février 2003, une ampoule de poudre blanche supposée être de l'anthrax (dangereux poison) comme preuve de l'existence de ces armes.

La suite prouvera de façon certaine que ces armes n'existaient pas ou avaient été détruites depuis belle lurette.

Une guerre sans légitimité

Le 22 janvier 2003, à la suite du pape Jean-Paul II, la France de Jacques Chirac et l'Allemagne de Gehrard Schröder affichent leur opposition résolue au projet d'invasion de l'Irak. Elles sont bientôt rejointes par la Russie de Vladimir Poutine. 

Il n'en faut pas plus pour que les Britanniques et les pays d'Europe centrale, fraîchement émancipés de la tutelle soviétique, voient se réveiller l'hydre du pacte germano-soviétique de 1939 !

Une semaine plus tard, une lettre des Huit, signée par les gouvernements du Royaume-Uni, du Danemark, du Portugal, d'Espagne, d'Italie, de Pologne, de Hongrie et de la République tchèque rend hommage « au courage, à la générosité et à la perspicacité américaine » contre le nazisme et le communisme et affiche son soutien à George Bush Jr.

Colin Powell tente de rallier le Conseil de sécurité aux vues de Washington. Mais il se heurte à l'opposition déterminée du ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin, dont le discours, le 14 février suivant, est, contre l'usage, applaudi : « L'option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n'oublions pas qu'après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l'unité de l'Iraq, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l'intrusion de la force. (...)
Et c'est un vieux pays, la France, d'un vieux continent comme le mien, l'Europe, qui vous le dit aujourd'hui, qui a connu les guerres, l'occupation, la barbarie. Un pays qui n'oublie pas et qui sait tout ce qu'il doit aux combattants de la liberté venus d'Amérique et d'ailleurs. Et qui pourtant n'a cessé de se tenir debout face à l'Histoire et devant les hommes. Fidèle à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur »
.

Qu'à cela ne tienne. Le 16 mars 2003, le président George Bush Jr rencontre sur l'archipel des Açores les Premiers ministres britannique - Tony Blair -, espagnol - José Maria Aznar - et portugais - José Manuel Barroso -. À l'issue de la réunion, les quatre dirigeants décident de lancer une opération militaire conjointe contre l'Irak de Saddam Hussein en se passant de l'accord des Nations Unies et de celui de leurs principaux alliés.

Une victoire en trompe-l'oeil

La statue de Saddam Hussein abattue à Bagdad après la victoire américaine de 2003 (DR)Le président américain envoie un ultimatum à Saddam Hussein et, 48 heures après, le 20 mars 2003, lui déclare formellement la guerre.

Après une courte campagne, les Américains s'attendent à être accueillis à Bagdad en libérateurs et se disposent à construire une démocratie modèle, comme ils l'avaient fait au Japon en 1945. Mais l'Irak n'est pas le Japon et l'Amérique de Bush n'est pas celle de Roosevelt et Truman.

L'occupant ne tarde pas à s'en apercevoir. Il est vrai qu'il commet erreur sur erreur, comme de licencier toute l'armée de l'ancien dictateur, y compris les hommes de troupe, lesquels, sans ressources, rejoignent les mouvements de résistance à l'occupation. 

L'arrestation de Saddam Hussein dans une cave de sa ville natale de Tikrit le 13 décembre 2003 et sa pendaison après un procès expéditif le 30 décembre suivant ne relèvent pas le prestige du nouveau gouvernement.

Cependant que les troupes américaines s'enlisent en Afghanistan, l'Irak sombre dans le chaos, l'insécurité et la misère. Les Américains se confrontent à une guérilla multiforme, essentiellement urbaine et à forte composante interconfessionnelle.

Les chiites des marais du Sud, traditionnellement proches des Iraniens et précédemment opprimés par la minorité arabo-sunnite, profitent de l'occupation pour prendre leur revanche. Ils se saisissent de tous les rouages du pouvoir à Bagdad et oppriment à leur tour les Arabes sunnites.

De leur côté, les Kurdes, de confession sunnite mais proches des Iraniens par leur langue, saisissent l'opportunité pour organiser l'autonomie de leur territoire, dans le quart nord-est de l'Irak, autour d'Erbil et Kirkouk. Ils sont environ cinq millions sur un total de 36 millions d'Irakiens (2014).

Bien administré et bénéficiant de ressources pétrolières, leur territoire jouit pendant la décennie suivante, jusqu'à l'irruption de Daech, d'une paix relative et d'une prospérité qui suscitent l'envie des Kurdes de Turquie, au grand mécontentement d'Ankara.

Enfin, les communautés chrétiennes endurent la dernière étape de leur calvaire, entamé avec la première guerre du Golfe. Pris en tenaille entre chiites et sunnites, perçus bien à tort comme des alliés de l'occupant américain, ces chrétiens dont l'Histoire remonte aux tous premiers siècles de notre ère et dont certains parlent encore la langue du Christ se voient contraints de fuir leur patrie avant de tomber victimes d'un attentat.

Au-delà du chaos

Impuissants à gérer l'anarchie, les Américains finissent par se retirer d'Irak le 18 décembre 2011, à l'initiative du président Barack Obama, qui a succédé à George Bush Jr. Ils ont perdu 4 500 hommes en une décennie mais aussi causé la mort d'environ 300 000 Irakiens, civils et combattants (c'est cent fois plus que le total de victimes des attentats du 11 septembre 2001). 

Leur départ entraîne une recrudescence des désordres et débouche sur le pire scénario imaginable : la création d'un embryon d'État islamiste autour de la ville de Mossoul (1,5 millions d'habitants), au nord-ouest du pays, sur les bords du Tigre. Cet « État islamique en Irak et au Levant » (EIIL) étend ses ramifications dans la Syrie voisine, également déchirée par la guerre civile. Il persécute et massacre dans une quasi-impunité les minorités chrétiennes et yazidis (Kurdes monothéistes).

Bénéficiant de ressources financières importantes grâce à la vente de pétrole en contrebande, à la bienveillance de la Turquie et aux généreux subsides des émirats du Golfe et de l'Arabie séoudite, en théorie alliés des Occidentaux, il représente pour la paix au Moyen-Orient et en Occident une menace autrement plus grave que les anciennes bases de talibans en Afghanistan.

Ainsi le manque de discernement de quelques « hommes d'État » aura-t-il entraîné le Moyen-Orient dans l'abîme.

Publié ou mis à jour le : 2019-06-26 13:25:56

 
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