12 janvier 1904

Les Hereros se révoltent... et meurent

Le 12 janvier 1904, les Hereros se révoltent contre les colons allemands qui occupent leur territoire, le Sud-Ouest africain (aujourd'hui la Namibie). Les Allemands réagissent avec une brutalité extrême et exterminent la presque totalité du peuple herero.

Alban Dignat
Captifs hereros et soldats allemands au début du XXe siècle
Un génocide ?

Le drame herero reflète les horreurs dont a été entachée l'expansion coloniale européenne à la fin du XIXe siècle. Il donne aussi un avant-goût des génocides du XXe siècle. Est-il lui-même un génocide ? Non. Il ne relève pas du projet d'extermination d'un peuple, coupable du seul fait d'exister.

Il se présente comme une risposte disproportionnée à un soulèvement armé. De ce genre de risposte, l'histoire européenne en est hélas tissée et les peuples africains n'ont pas été les seuls à en pâtir. Que l'on songe à la répression du soulèvement vendéen par les républicains français et au compte-rendu du général Westerman !

Si les Allemands ont sévi contre les Hereros et laissé tranquilles les Ovambos et les Hottentots, autres peuples du Sud-Ouest africain, c'est que seuls les premiers les ont attaqués. Cela fait toute la différence entre ce massacre et les génocides ultérieurs d'Arméniens, de Juifs, de Tziganes ou encore de Tutsis.

Au bord de la guerre

Le Sud-Ouest africain est un territoire grand comme deux fois la France, semi-désertique et inhospitalier, bordé à l'ouest par l'océan Atlantique et au sud par le fleuve Orange. Avant l'arrivée des Européens, il est seulement habité par des groupes clairsemés.

Ce sont en premier lieu des Aborigènes à la peau cuivrée : les Hottentots et les Khoisans ou Bochimans (déformation de l'anglais Bushmen, hommes du bush). Ils comptent des tribus telles que les Sans, les Samaras ou les Namas. Ces pasteurs adaptés au climat semi-désertique descendent des populations qui habitaient le continent africain avant l'arrivée des noirs.

Arrivés seulement au XVe siècle de notre ère, les noirs, ou Bantous, sont également représentés dans le Sud-Ouest africain par les tribus des Ovambos et des Hereros. Ils sont dès le milieu du XIXe siècle en relation avec des missionnaires britanniques et allemands et rapidement christianisés.

Au printemps 1883, un jeune marchand allemand, Heinrich Vogelsang, aborde dans une crique du nom d'Angra Pequena. Il prend contact avec un chef nama, Joseph Fredericks, et conclut avec lui l'achat des terres environnantes. C'est ainsi que le 12 mai 1883, il hisse le drapeau allemand au-dessus de la crique et télégraphie à son associé, un riche négociant du nom de Franz Lüderitz : « Territoire acheté au chef contre paiement unique ».

À Berlin, l'empereur Guillaume 1er et son chancelier Otto von Bismarck suivent avec intérêt les tribulations africaines de leurs concitoyens. L'empire allemand n'a pas encore de colonies à la différence de la République française et du Royaume-Uni et ils commencent à s'en inquiéter, vu que les territoires disponibles en Afrique commencent à se faire rares.

Le 24 avril 1884, le gouvernement de Berlin informe officiellement Londres qu'il accorde sa protection à Lüderitz et Fredericks. De ce jour date la naissance de l'empire colonial allemand. Le premier gouverneur de la colonie du Sud-Ouest africain (Südwest-Afrika en allemand) est un certain Dr Heinrich Ernst Göring, dont le fils Hermann s'illustrera d'une triste façon aux côtés d'Adolf Hitler.

Hendrik Witbooi, capitaine et chef nama (1830 ; 29 octobre 1905, Tses, Namibie)D'un tempérament tranquille, le gouverneur signe un traité de protection avec le principal chef herero de la région, Kamaharero, lequel est en guerre avec un chef nama originaire du Cap, Hendrick Witbooi, pour la possession de pâturages.

Mais les deux alliés se fâchent quand Göring s'en prend à un lieu de sépulture ancestral des Hereros. Kamaharero, furieux, rompt leur accord. Inquiet pour sa sécurité, Göring se réfugie dans l'enclave britannique de Walvis Bay et quitte en août 1890 la colonie pour une affectation plus paisible.

Entretemps, le gouvernement de Berlin s'est résigné à envoyer des renforts dans le Sud-Ouest africain. Le capitaine Curt von François débarque à Walvis Bay le 24 juin 1889 avec... 21 hommes.

Il fonde à l'intérieur du pays, le 18 octobre 1890, une capitale proprette, Windhoek, autour de laquelle quelques dizaines de colons développent de vastes plantations en employant les indigènes à des travaux forcés, en volant leur bétail et à l'occasion leurs femmes (d'où l'apparition, rapidement, d'une communauté métissée).

Theodor Leutwein (9 mai 1849, Strümpfelbronn ; 13 avril 1921, Fribourg)Craignant pour sa sécurité, le Bantou Samuel Maharero, fils de Kamaharero, se réconcilie avec le Khoisan Hendrick Witbooi. Curt von François tente de briser ce front potentiellement hostile. Dans la nuit du 12 avril 1893, il attaque le camp de Witbooi. 75 femmes et enfants sont massacrés.

Comme il n'arrive pas malgré cela à rétablir son autorité sur le territoire, il est remplacé le 15 mars 1894 par Theodor Leutwein. Bientôt nommé gouverneur, ce dernier combine force et diplomatie pour rallier Witbooi et Maharero. Mieux, il les convainc de l'épauler dans ses expéditions contre les derniers rebelles de la colonie.

Les Hereros n'en sont pas mieux traités pour autant. Ils sont confinés dans des zones tribales et ne bénéficient pas des garanties du droit allemand même si une partie d'entre eux travaillent dans les plantations allemandes. Comme les autres autotochnes, ils endurent les violences et les exactions des colons : vols de terres, passages à tabac, viols...

Révolte

Combats entre Herreros et AllemandsC'est dans ce contexte qu'éclate la révolte des Hereros.

Le 12 janvier 1904, pendant que les troupes allemandes matent une rébellion nama, dans le sud, un groupe de guerriers conduit par Samuel Maharero attaque les colons du poste d'Okahandja, au centre du pays.

123 Allemands sont massacrés en trois jours dans des conditions particulièrement horribles.

Le gouverneur cherche l'apaisement mais il est désavoué par l'empereur Guillaume II.

Six mois plus tard, le 11 juin 1904, un nouveau gouverneur, le général major Lothar von Trotha, débarque dans la colonie avec un renfort de 3 500 soldats. Il a mission de chasser les Hereros du territoire ou de les exterminer, au grand dépit des colons qui se voient priver d'un utile vivier de main-d'oeuvre.

Le 11 août 1904, les troupes allemandes conduites par Lothar von Trotha encerclent 7 500 Hereros et leur chef Maharero sur le plateau du Waterberg. Leurs armes puissantes ont facilement raison des assiégés. Les survivants sont poussés avec leur bétail vers le désert du Kalahari.

Le 2 octobre, un ordre du jour de Von Trota enlève aux Hereros tout espoir de retour. Cet ordre d'extermination (Vernichtungsbefehl) est ainsi rédigé :
« Moi, grand général des troupes allemandes, j'adresse cette lettre au peuple Herero.
Les Hereros ne sont désormais plus des sujets allemands. Ils ont tué et volé, ils ont coupé les oreilles, les nez et des membres du corps de soldats blessés, et maintenant sans lâcheté aucune, il n'y a plus de désir de combattre. Je dis au peuple : quiconque livre un capitaine recevra 1000 marks, et celui qui livrera Samuel recevra 5000 marks. Le peuple herero doit toutefois quitter le territoire. Si la populace ne s'exécute pas, je l'y forcerai en utilisant le canon.
À l'intérieur de la frontière allemande, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n'accepte plus ni femme ni enfant, je les renvoie à leur peuple ou fais tirer sur eux.
Telles sont mes paroles au peuple herero.

Le grand général du puissant empereur. Von Trotha ».

Lothar von Trotha (3 juillet 1848, Magdebourg ; 31 mars 1920, Bonn)À Berlin, le chef d'état-major allemand, le comte Alfred von Schlieffen, peut écrire : « L'aride désert Omeheke finira ce que l'armée allemande a commencé : l'extermination de la nation Herero ».

Le 11 décembre de la même année, le chancelier allemand Bülow ordonne d'enfermer les Hereros survivants dans des camps de travail forcé et peu après, les dernières terres indigènes sont confisquées et mises à la disposition des colons allemands.

Dans les trois années qui suivent, des dizaines de milliers de Hereros succombent à la répression, aux combats, à la famine et aux camps. De près d'une centaine de milliers, leur population tombe à 15 000. La guerre s'achève officiellement le 31 mars 1907 mais les derniers camps ne sont fermés que le 27 janvier 1908.

Hendrik Witbooi, qui avait épaulé les Allemands dans l'attaque du Waterberg, comprend que ses alliés ne tarderont pas à se retourner aussi contre les Namas. Fort de sa connaissance du terrain, il ouvre les hostilités et entame une guérilla qui va durer quatre ans.

Le 23 avril 1905, von Trotha menace les Namas du même sort que les Hereros mais il n'a pas le temps de mettre sa menace à exécution et quitte le territoire le 19 novembre 1905. Witbooi ayant été lui-même mortellement blessé le 29 octobre 1906, ses hommes finissent par se rendre en mars 1906. 1700 d'entre eux sont internés dans l'île aux requins, Shark island, près du port de Lüderitz. 

Du Sud-Ouest africain à la Namibie

À la veille de la Première Guerre mondiale, qui va entraîner la confiscation du Sud-Ouest allemand par les Britanniques, la colonie compte tout au plus 15 000 Européens dont beaucoup d'anciens soldats. Ils possèdent près de 46 millions d'hectares mais sont bien évidemment incapables de les exploiter correctement, faute de main-d'oeuvre en nombre suffisant. Tout ça pour ça...

Conséquence de cette tragédie, les Hereros sont aujourd'hui dépassés en nombre par les Ovambos. Placé par l'ONU sous mandat sud-africain en 1945, le Sud-Ouest africain est devenu indépendant le 21 mars 1990 sous le nom de Namibie.

Publié ou mis à jour le : 2020-01-03 10:05:27

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net