17 décembre 1994

Nazca au patrimoine de l'humanité

Maria Reiche dans le désert de Nazca (15 mai 1903, Dresde, Saxe ;  8 juin 1998, Lima, Pérou)Imaginez un champ de cailloux de 450 km2, et au milieu une petite dame munie d'un balai... C'est en pays nazca, au Pérou, après la Seconde Guerre mondiale, que se voyait ce spectacle !

Cette Allemande du nom de Maria Reiche s’était prise de passion pour les étranges lignes qui sillonnaient la région et allait leur consacrer sa longue vie, jusqu'à obtenir le 17 décembre 1994 leur inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Aujourd'hui, alors que les spécialistes commencent à y voir plus clair, le mystère qui entoure ces géoglyphes ou « dessins sur la terre » continue de fasciner les amoureux de l'archéologie ou de l'étrange. Allons prendre de la hauteur pour essayer à notre tour de comprendre quelles pouvaient bien être les intentions du petit peuple nazca.

Lady Nazca

Lady Nazca, film de Damien Dorsaz, avec Devrim Lingnau et Guillaume Gallienne, décembre 2025 L'épopée archéologique de l'Allemande Maria Reiche a inspiré au réalisateur français Damien Dorsaz le film, Lady Nazca, avec Devrim Lingnau et Guillaume Gallienne dans les rôles principaux.
La première joue le rôle de l'héroïne à l'époque où elle découvre les géoglyphes nazca et Guillaume Gallienne celui de l'archéologue.
Action bien menée, belles images et représentation soignée du Pérou d'antan... Dommage que ce beau film sorti en décembre 2025 n'ait pas davantage retenu l'attention des médias et du public...

Vue du désert de Nazca, Pérou

Le royaume des pierres

Il est un temps où les habitants du Pérou utilisaient le désert comme une gigantesque planche à dessin... Après tout, puisqu'il y a de l'espace, autant en profiter ! Le terrain de jeu, de la taille de l'Andorre, est limité : coupée aujourd'hui par la route panaméricaine, la région qui s'étend entre les Andes et le Pacifique est le royaume du minéral qu'arrosent à peine 3 cm de pluie par an. C'est un sol de gypse blanc surchauffé par le soleil et recouvert de cailloux colorés par l'oxyde de fer.

Puits de la région de Nazca, toujours en exploitation ; agrandissement : campagne nazca (photo aérienne de Tony Founds, 2023) Au milieu de ce désert , le bassin du Rio Grande local apparut comme un véritable paradis pour le peuple nazca qui, à partir du IIIe siècle avant notre ère, y développa une civilisation basée sur la pêche côtière et la chasse au phoque.

Il fit surtout la part belle à l'agriculture grâce à un ingénieux système d'aqueducs, de canaux et de puits en spirale, toujours utilisés de nos jours, qui rendent disponible l'eau venue des Andes.

Tambour, région de Nazca, 1er siècle, New-York (NY), The Metropolitan Museum of Art.Héritiers de la riche culture des Paracas, les Nazcas étaient organisés en tribus très hiérarchisées dirigées par des prêtres.

Ils étaient profondément religieux, persuadés que toute chose dans le monde avait un équivalent spirituel. Ils vouaient un culte aux divinités de la nature, à ces dieux qui contrôlaient les eaux ou prenaient forme animale.

On retrouve de nombreuses représentations d'animaux sur les tissus ou les poteries colorées que ces artisans habiles déposaient dans les tombes.

Mais à partir du VIIe siècle, la culture nazca commença à décliner, peut-être à la suite de tremblements de terre et de crues générées par El Niño qui, associées à une surexploitation des forêts, fragilisèrent les sols et rendirent les conditions de vie trop difficiles. Nazca tomba alors dans l'oubli...

Pièce de textile représentant des sacrifices humains, région de Nazca, 100 avant J.-C. à 100 après J.-C., Pérou, Musée d'Art de Lima.

Une étrange dame armée d'un balai...

Qui, à part quelques spécialistes de l'époque précolombienne, avait entendu parler de Nazca au début du XXe siècle ? Peut-être la jeune Maria Reiche, née en 1903 à Dresde (Allemagne), dans une famille bourgeoise. Elle s'établit dans le pays en 1930 pour fuir la crise économique, la montée des tensions dans son pays... et une mère envahissante. Mathématicienne, polyglotte et d'une curiosité sans fin, elle trouva naturellement à s'employer dans le Musée archéologique de Lima comme traductrice.

Vase céphalomorphe, région de Nazca, 100 avant J.-C. à 700 après J.-C., Paris, musée du Quai Branly-Jacques Chirac.En 1939, elle reprit la route, direction le sud-ouest du pays. Elle profita pour cela de la voiture et des connaissances de Paul Kosok, un professeur américain qui avait entendu parler de la présence d'étranges lignes dans le désert, repérées par l'archéologue péruvien Toribio Mejia Xesspe en 1926.

Ne feraient-elles pas partie d'un système d'irrigation particulièrement complexe ? Quelle chance, c'était justement le domaine de recherche de Kosok !

Pour Maria Reiche, la découverte de ces dessins géométriques en forme de sillons sur le sol caillouteux fut un coup de foudre : très vite, elle y vit non pas les restes d'un réseau hydrographique mais une oeuvre picturale, simplement réalisée en écartant les cailloux colorés pour laisser apparaître le sol clair.

Pendant plus de 50 ans, elle entreprit de cartographier, entretenir et protéger ce qui s'avéra être un ensemble de géoglyphes (dessins à même le sol) unique au monde par sa richesse et sa variété. Des dessins gigantesques qu'on ne pouvait pleinement apprécier que monté en haut d'une échelle ou, mieux encore, à bord d'un aéroplane.

Vivant seule dans le désert, Maria Reiche hérita d'une réputation d'excentrique, lorsque ceux qui la voyaient monter sur son échelle ou balayer les cailloux ne la traitaient pas de folle ! Elle parvint tout de même à faire classer le site au patrimoine mondial de l'UNESCO, en 1994.

Décédée à Lima à 95 ans, elle est aujourd'hui inhumée sur le lieu où elle vécut et l'endroit a été converti en un petit musée à son nom.

Celle que l'on a surnommée la Dame de Nazca (Lady Nazca) n'aura pas percé tous les mystères de ces lieux, même si sa conviction était faite : pour elle, ces traces avaient un lien avec les étoiles. Les animaux ? Des constellations. Les lignes ? Un calendrier astronomique. Que cela pouvait-il être d'autre ?

Géoglyphe représentant une araignée (47 mètres de long), région de Nazca, 100 avant J.-C. à 700 après J.-C.

« C'est la chose la plus intéressante du monde... »

Rencontre avec Maria Reiche (INA 1980) :
Maria Reiche et les mystères de la pampa   Maria Reiche et son travail dans la pampa

Tortueuses, ces explications...

Des mains à neuf doigts, un personnage pourvu de quatre jambes, un autre à tête d'hibou... À part un canular préparé par de petits farceurs, peu d'explications sont a priori recevables pour expliquer la présence de ces dessins gigantesques que l'on ne distingue souvent que du ciel.

Géoglyphe surnommé « L'Astronaute » ou « L'Homme-hibou » (30 mètres de haut), région de Nazca, 100 avant J.-C. à 700 après J.-C.Qui pourrait bien s'être amuser, pendant des jours entiers, à tracer des motifs à l'aide de cordes attachées à des pieux puis à déplacer à la main terre et pierres rouges pour laisser apparaître le gypse blanc ?

Heureusement pour les artistes, la sécheresse, la rareté du vent et donc l'absence d'érosion ont permis depuis 2 000 ans la conservation de ces figures dont le nombre donne le vertige : il y aurait plus de 1100 lignes ou figures géométriques, et 70 dessins d'animaux ou végétaux s'étendant jusqu'à 300 mètres de longueur.

Depuis la découverte du site, les explications s'enchaînent, avec plus ou moins de bonheur et de rationalité. Passons sur l'hypothèse d'extraterrestres ayant transformé la plaine en terrain d'atterrissage zébré de lignes multidirectionnelles, elle sous-estime leur capacité d'orientation... Oublions aussi celle de Nazcas s'envolant dans des ballons à air chaud pour admirer leurs œuvres.

Alors, un atelier de textile géant pour créer les fils sans fin destinés aux tissus funéraires ? Un stade labyrinthique ? Un livre d'images pour que les dieux s'amusent à reconnaître les figures ?

Avouons que l'idée du calendrier géant de Maria Reiche est plus séduisante, puisque certaines lignes sont en effet en rapport avec des points intéressants en termes d'astronomie. C'est le cas du bec du flamand rose qui semble indiquer la direction où apparaît le solstice d'hiver. Mais vu les centaines de tracés, c'est le contraire qui eut été étonnant !

Pièce de textile, région de Nazca, 500-600 après J.-C., Chicago, Art Institute.

Au bout de la ligne droite

Aujourd'hui, deux hypothèses tiennent la corde : ces motifs seraient en lien avec le système d'irrigation puisqu'ils indiqueraient des sources, des voies d'eau souterraines ou la direction du sommet enneigé du Cerro Blanco, toujours vénéré dans cette zone désertique.

Les Nazcas auraient créé une carte hydraulique sur le terrain, en quelque sorte, pour s'adapter à une région où les rivières sont à sec une bonne partie de l'année. Bravo, Paul Kosok !

Vu du site en cours de restauration de Cahuachi, Pérou, de 50 avant JC à 400 après JC.Pas du tout, nous disent d'autres chercheurs, l'aspect religieux ne fait aucun doute : les tessons retrouvés le long des lignes suggèrent que l'on est plutôt face à des sentiers de processions, rectilignes ou en spirale, le long desquels on avait l'habitude de briser rituellement des poteries.

Il faut dire que la capitale de la région, Cahuachi, abritait un grand nombre de prêtres qui faisaient de son temple-pyramide un centre de pèlerinage de première importance. Les croyants courageux n'avaient plus qu'à suivre les chemins pour se rapprocher des dieux.

Géoglyphe représentant le dieu Ser Oculado, région de Nazca, 100 avant J.-C. à 700 après J.-C.

Sous la longue-vue des dieux

Géoglyphe représentant un singe (93 mètres de long de long), région de Nazca, 100 avant J.-C. à 700 après J.-C.Mais il n'y a pas que des traits, des triangles et des spirales, à Nazca. Plus tardifs, les dessins géants (en moyenne de 90 mètres de long), tracés avec une seule ligne continue, sont pour beaucoup dans la notoriété du site.

On vient voir le cachalot, le singe, le colibri, le perroquet... des espèces plus familières de l'océan et de la jungle que du désert ! Le but serait là aussi religieux, comme si la population, animiste, avait voulu unir tout le petit monde qui peuplait ses croyances pour mieux le présenter aux dieux présents dans le ciel, notamment à Kon, le créateur, qui avait la capacité de voler.

À moins qu'ils ne représentent les divinités elles-mêmes, comme l'« Être aux grands yeux » que l'on aime faire passer pour un extraterrestre ? D'autres, plus petits (dans les 9 mètres), étaient visibles par les voyageurs et pouvaient servir de points de repères ou de « messages ».

Géoglyphe représentant un colibri (93 mètres de long), région de Nazca, 100 avant J.-C. à 700 après J.-C.S'ils ressemblent à des dessins d'enfant, ces géoglyphes cachent en fait une vision du monde faite d'animisme, de fusion entre les réalités humaines et animales mais aussi de violence : derrière l'image d'un poisson tenant dans une main un poignard, il y a le souvenir des sacrifices humains et des têtes-trophées.

En définitive, pour ce peuple dénué de système d'écriture, faire apparaître sur le sol de telles figures était avant tout un moyen de communiquer, avec les dieux ou avec les Hommes. Le but a été atteint : le dialogue avec les Nazcas se poursuit de nos jours.

Géoglyphe représentant un poisson tenant un poignard, région de Nazca, 100 avant J.-C. à 700 après J.-C.

Le grand inventaire

Célèbre pour son « mystère », le site de Nazca va peut-être le devenir encore davantage du fait de son opulence : en à peine 6 mois, plus de 300 nouveaux géoglyphes sont en effet venus s'ajouter au catalogue qui en comptait déjà un demi-millier. Les nouvelles technologies sont passées par là, associant les capacités d'observation des satellites et des drones à la puissance et la vitesse d'analyse de l'intelligence artificielle, capable de différencier les motifs créés artificiellement par l'Homme de ceux nés de simples phénomènes naturels.

N'oublions pas que les Nazcas n'ont pas le monopole du géoglyphe : ailleurs dans le monde, d'autres motifs ont beaucoup fait parler d'eux, à commencer par le géant d'Atacama, au Chili (entre le Xe et le XIVe siècle) et les célèbres « Hercule anglais » de Cerne Abbas et « Cheval blanc » d'Uffington, datés des alentours de l'an 1000, en Angleterre.

Ils ne sont qu'un maillon d'une pratique qui se poursuit de nos jours avec les créations de Land Art qui utilisent la nature comme support, souvent éphémères, d'œuvres artistiques. Mais les dessins du Colibri, du Condor ou du Singe qui agrémentent le désert de Nazca, au-delà de leur objectif certainement religieux, n'ont rien à envier par leur perfection esthétique aux plus belles réalisations contemporaines !

Isabelle Grégor
Publié ou mis à jour le : 2026-01-28 06:28:34

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