2 septembre 2018 - Écologie politique : 50 ans de ratages - Herodote.net

2 septembre 2018

Écologie politique : 50 ans de ratages

Publié ou mis à jour le : 2018-09-04 08:31:16

Et de seize ! En vingt ans, quinze ministres de l’Environnement se sont succédé en France, s’installant à ce poste comme sur un siège éjectable.
La personne qui succédera le 3 septembre 2018 à Nicolas Hulot se placera donc aux commandes d’un ministère frappé par une malédiction que ni la droite, ni la gauche, pas plus que « le nouveau monde politique » d’Emmanuel Macron n’ont su conjurer...

L’écologie politique est née au début des années 1970, après les premières « marées noires » et dans la foulée de la création du groupe de réflexion « Club de Rome » et de son rapport sur les limites de la croissance.

Si la figure emblématique de cette sensibilité politique prend alors les traits de René Dumont en raison de sa candidature à la présidence de la République en 1974, on se souvient moins que l’écologie fait son entrée au gouvernement en 1971, sous le mandat de Georges Pompidou, avec Robert Poujade, député UDR de la Côte-d’Or, nommé ministre délégué à la Protection de la Nature et à l’Environnement.

« Pompidou aimait la voiture, mais ce sont les hauts fonctionnaires de l’Aménagement du territoire qui l’ont alerté sur les risques que commençait à encourir l’environnement », explique Daniel Boy, chercheur au Cevipof et spécialiste de l’écologie politique. On est encore loin d’une prise de conscience nationale. À l’époque, les timides préoccupations environnementales sont portées par le mouvement associatif, principalement les Amis de la Terre qui font figure de précurseurs, avec à leur tête une des futures personnalités de l’écologie politique, Brice Lalonde.

Robert Poujade conserve son portefeuille pendant trois ans. En 1975, il publia un livre au titre prémonitoire et qui en disait déjà long sur les frustrations subies par son auteur au gouvernement : Le ministère de l’impossible. Une quarantaine d’années plus tard, la démission de Nicolas Hulot montre que l’équation entre les intentions affichées et la réalité de la politique n’est toujours pas résolue.

Une réelle influence

Néanmoins, l’écologie politique s’est peu à peu imposée dans la population y compris, chez les responsables politiques. Elle a été prise en compte dans les programmes des partis dits « généralistes » de droite comme de gauche, à des degrés divers. Elle s’est dotée d’un parti, les Verts, né en 1984, devenu en 2010 Europe Écologie les Verts, qui a exercé le pouvoir avec les socialistes dans les gouvernements de Lionel Jospin (1997-2002) puis de Jean-Marc Ayrault (2012-2014).

À partir de 1974, les écologistes ont présenté un candidat à chaque élection présidentielle, excepté en 2017, et depuis 1984 ils sont en lice dans tous les scrutins, qu’ils soient nationaux ou locaux, ce qui leur a permis, grâce à des alliances avec le PS, d’entrer dans les collectivités locales ainsi qu’au Parlement.  En 1992, la région Nord-Pas-de-Calais a même été présidée par une « Verte », Marie-Christine Blandin. À l’échelon local, les écologistes pèsent sur les politiques menées dans les communes, les départements et les régions lorsqu’ils sont parties prenantes de majorités.

Mais c’est à l’échelon national qu’ils peinent à exister. Leur meilleur score à la présidentielle plafonne à 5,25%, en 2002, avec Noël Mamère. Un succès relatif qui contribue à l’élimination au second tour du candidat socialiste au profit du leader d’extrême-droite Jean-Marie Le Pen.

À l’Assemblée nationale, les écologistes n’ont réussi à constituer un groupe qu’une fois, en 2012. Cinq ans plus tard, aucun candidat d’Europe Écologie Les Verts n’est parvenu à se faire élire. Ce fiasco au plus haut niveau est certes le produit d’un mode de scrutin majoritaire à deux tours qui désavantage les écologistes. Mais il est aussi le fruit de l’histoire mouvementée, chaotique d’un courant politique qui n‘a jamais su se structurer en une force efficace. La galaxie écologiste est traversée par des positionnements politiques divergents, des rivalités de personnes et partisanes, enfin elle pâtit d’un fonctionnement obscur et brouillon.

Au milieu des années 1980, la ligne d’Antoine Waechter prévaut chez les Verts. « L’écologie n’est pas à marier », martèle-t-il dans une sorte de « ni droite ni gauche » gage d’indépendance avant de réaliser 3,8% à l’élection présidentielle de 1988. Basée sur l’antiproductivisme, l’idéologie écologiste récuse toute entente avec des partis de droite comme de gauche qui recherchent la croissance à tout prix et prônent un productivisme prédateur selon les défenseurs de l’environnement.

Brice Lalonde (10 février 1946, Neuilly-sur-Seine)En 1988, François Mitterrand et Michel Rocard appellent au gouvernement le franc-tireur de l’écologie, Brice Lalonde qui n’a jamais a adhéré aux Verts. L’homme est trop individualiste, incapable de se plier aux règles contraignantes d’un collectif partisan. De plus, il adore la médiatisation et se montre pragmatique, deux caractéristiques honnies chez les écolos purs et durs.

Au terme de son expérience ministérielle, il fonde Génération Écologie qui s’allie avec les Verts pour les élections législatives de 1993 marquées par une déroute de la gauche. Waechter, Lalonde, Voynet, Cochet, Mamère se retrouvent alors sous la même bannière. Pas pour longtemps.

Les deux branches de l’écologie s’engagent ensuite dans deux voies différentes. Génération Écologie avec Lalonde se tourne vers la droite alors que les Verts, sous l’influence de Voynet et de Cochet, nouent des alliances à gauche avec le PS. Étouffés par les grands partis de droite, le RPR puis l’UMP, les premiers ne tardent pas à péricliter de sorte que les seconds deviennent les seuls représentants de la sensibilité écologiste sur l’échiquier politique, avec une forte connotation à gauche.

Les Verts entretiennent l’illusion qu’ils peuvent s’ériger en force politique solide lorsqu’ils talonnent le PS aux européennes de 2009 en obtenant 16% derrière Daniel Cohn-Bendit comme chef de file. Mais ils ne capitalisent pas cette percée, prisonniers de leur fonctionnement interne paralysant, de leurs débats abscons, de leurs guerres picrocholines violentes et de leurs rivalités personnelles incessantes.

« Ces tendances s’expliquent par la sociologie des membres d’Europe Écologie les Verts qui présente une très forte homogénéité culturelle. Ces militants sont en grande majorité très diplômés et n’acceptent pas de hiérarchie entre eux, à l’inverse du PS ou des Républicains. Ils récusent l’autorité au sein de leur parti, sont très regardants sur le contrôle de leur fonctionnement et de leurs responsabilités », explique Daniel Boy.  Bref, les écologistes qui ambitionnaient de « faire de la politique autrement » cultivent les travers des partis politiques traditionnels avec parfois encore plus d’excès.

Les difficultés au gouvernement

Au gouvernement, qu’ils soient écologistes, socialistes ou de droite, les ministres de l’Environnement se heurtent toujours aux mêmes difficultés. La première réside dans la marque de fabrique des couples exécutifs. Aucun des présidents de la République ou des Premiers ministres, y compris parmi les plus récents, n’est doté dans son ADN politique d’une fibre écologiste ; Emmanuel Macron et Édouard Philippe n’échappent pas à la règle. Au-delà des promesses électorales, de déclarations ronflantes ou d’initiatives ponctuelles ou velléitaires, comme par exemple le Grenelle de l’Environnement sous Sarkozy, ils ont tous tendance à penser lorsque les difficultés économiques s’aggravent que « l’écologie, ça commence à bien faire » (Sarkozy), en clair qu’elle devient un domaine accessoire de la politique gouvernementale. 

« Les Présidents de la République et les Premiers ministres se fichent d’une politique écologique de long terme qui portera ses fruits quand ils ne seront plus au pouvoir. Ils préfèrent se concentrer sur le court terme, à savoir l’emploi, la croissance, la sécurité pour obtenir des résultats rapides auprès des électeurs », explique le socialiste Philippe Martin, l’un des ministres de l’Environnement du quinquennat Hollande.

Enfin, au-delà de ce manque de réelle volonté politique, tous les ministres de l’Environnement dénoncent comme Hulot le manque de moyens budgétaires et le poids des lobbies comme les agriculteurs, le secteur du nucléaire, les milieux d’affaires et industriels, et bien sûr l’armada des fonctionnaires de Bercy dont la puissante administration toujours soucieuse de faire des économies n’a aucune peine à écraser les maigres effectifs du cabinet du ministère de l’Environnement.

S’ajoutent parfois des groupes de pressions ponctuels que peuvent constituer des élus régionaux. Ainsi, Philippe Martin reconnaît qu’il a bien été contraint de se résoudre en 2013 à l’abandon de l’écotaxe sur les poids lourds parce que les ministres et élus bretons avaient plus de poids politique que lui.

Le lobby des chasseurs

Quant aux chasseurs, les gouvernements y sont toujours très attentifs car ils représentent un vivier d’1,3 million de voix. Ils ne constituent certainement pas le groupe de pression le plus puissant mais l’un des plus actifs. Thierry Coste, leur lobbyiste, a ses entrées aussi bien à l’Élysée qu’à Matignon et dans quelques ministères depuis de nombreuses années. Sa présence lors d’une réunion d’Emmanuel Macron avec les chasseurs, le 27 août 2018, a provoqué l’ire de Nicolas Hulot. Il ne cache pas son activisme pour faire obstacle à la nomination de certains ministres de l’Environnement paraissant susceptibles de mettre en cause les intérêts de ceux qui le chargent de défendre leurs intérêts.

S’il est difficile de juger de son influence réelle, ses efforts ne sont pas toujours vains comme en témoigne cet épisode intervenu après la réélection de Jacques Chirac en 2002. « J’ai été chargé pour le compte de mes clients de tout faire pour nuire à la nomination de Nathalie Kosciusko-Morizet au gouvernement, raconte Coste. Lorsqu’elle est arrivée comme conseillère dans le cabinet de Raffarin en 2002, elle était positionnée sur l’Environnement. Les chasseurs et des industriels considéraient qu’elle était dangereuse car elle avait une lecture politique de l’écologie qui était un copier-coller de ce que voulaient faire les Verts. On avait compris que NKM entendait pousser très loin les feux sur les sujets hyper-sensibles comme le principe de précaution qui, pour nous, est nuisible aux intérêts économiques de la planète puisque selon lui, il ne faut pas prendre de risque pour des raisons écologiques. On l’a donc combattue. Sous Chirac, elle a été annoncée dans deux remaniements, et finalement elle n’a pas été nommée. Le lobby de la chasse a orchestré une campagne pour expliquer que si elle devenait ministre, ce serait une véritable provocation pour les ruraux et les chasseurs. J’ai expliqué au directeur de cabinet du Président de la République, au Premier ministre et à des ministres influents comme François Baroin que si NKM était désignée, elle serait perçue comme une Voynet de droite » (*).

Le tir de barrage de Coste a-t-il suffi pour torpiller les désirs de NKM ? En s’ajoutant aux appétits ministériels qui crient toujours famine en coulisse, il a sans doute contribué à un autre choix. Serge Lepeltier, sénateur-maire de Bourges et ancien secrétaire général du RPR, a été nommé ministre de l’Environnement. « Coste m’a peut-être fait part de sa position, mais si on avait voulu nommer NKM, ce n’est pas lui qui nous aurait empêché de le faire », se défendra ensuite Jean-Pierre Raffarin.

Coste, lui, est persuadé que son « agit-prop » s’est montrée efficace : « On ne disait pas voilà qui on veut, mais on disait voilà qui on ne veut pas. Il est plus facile de nuire pour empêcher la nomination d’un ministre que de pousser à la désignation d’un autre. Bachelot ou Lepeltier à l’Environnement n’ont pas été des foudres de guerre, mais au moins ils défendaient une ligne que nous ne jugions pas dangereuse. »

La stratégie d’obstruction des agriculteurs et des chasseurs a connu ses limites en 2007 car elle n’a pas empêché NKM de décrocher enfin le secrétariat d’État à l’Écologie. « Sarkozy considérait qu’elle ne représentait pas un danger puisqu’il décidait de tout », explique Thierry Coste.

Cinquante ans après son apparition, l’écologie politique est victime d’un cruel paradoxe. Ses thèses ont infusé la société, teinté de vert les partis traditionnels, mais elle ne parvient pas à s’ériger en force solide et durable au niveau national en raison des multiples obstacles auxquels elle se heurte au plus haut niveau dans le monde politique et de la part des lobbies. À ces puissantes résistances s’ajoutent ses propres dysfonctionnements internes qui nuisent à sa crédibilité. Enfin, si les Français sont convaincus des bienfaits de l’écologie, ils ne la placent pas au premier rang de leurs priorités qui restent l’emploi, le pouvoir d’achat et la sécurité.

Un poids inégal en Europe

En Europe, l’écologie politique n’a pas réussi non plus de percée significative. Elle n’a produit que deux chefs d’État écologistes, l’Autrichien Alexander Van der Bellen, élu en 2016 avec les voix de la gauche pour faire barrage à un candidat de droite extrême, et le Letton Raimonds Vējonis, coprésident du Parti vert de son pays, porté au pouvoir en 2015.

Son implantation est très inégale sur le continent. Elle est plus forte dans les pays du nord comme la Belgique, le Luxembourg et le Danemark que dans ceux du sud comme l’Espagne, le Portugal et la Grèce. Ces différences peuvent s’expliquer pour des raisons culturelles mais aussi parce que le mode de scrutin dans les pays du Nord est proportionnel ou mixte. Quant aux pays du sud plus pauvres, l’environnement n’est pas leur priorité par rapport à la question économique et sociale. La France se situe entre les deux. L’écologie a aussi du mal à décoller dans les anciens pays de l’Est.

Joshka FischerL’Allemagne constitue un cas particulier. Les Grünen ont accédé au pouvoir au niveau national en 1998 dans le cadre d’une alliance avec le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder. Ils ont même obtenu des postes au-delà de leur spécificité puisque leur figure emblématique Joschka Fischer est devenu vice-chancelier et ministre des Affaires étrangères, et qu’un écologiste a été nommé à la Santé. Sous l’influence des Verts, l’Allemagne a renoncé à l’énergie nucléaire, ce qui a constitué pour eux une belle victoire que leurs homologues français n’ont pas remportée.

Le succès des écologistes allemands s’explique par le mode de scrutin proportionnel, par leur pragmatisme plus grand que les Verts français ainsi que par l’importance de leur implantation dans les Länder qui détiennent beaucoup de pouvoir. Mais aujourd’hui, leur poids s’est affaibli, tout comme dans les autres pays européens où il s’était affirmé. Ainsi en Autriche, en 2013, les Verts avaient réalisé un score de 12,3% aux législatives, se hissant au rang des principaux partis écologiques nationaux, avant de tomber à 3,80 aux élections de 2017 bien que le pays soit dirigé par un de leurs leaders depuis 2016. Comme si l’écologie politique était vouée à devenir en Europe un courant politique erratique sans prise durable sur la vie des nations.

Jean-Pierre Bédéï

 
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