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Les libraires à la peine

À nos chers disparus... les livres !

Jeune fille lisant, 1769, Fragonard28 juin 2026. Commençons dès maintenant à prendre le deuil : si rien n'inverse la tendance actuelle, le livre imprimé figurera dans quelques décennies dans les musées d'art populaire, au côté de la lampe à pétrole et du gramophone.

Les plus jeunes observeront avec étonnement ces objets et trouveront dommage qu'on ne les ait pas conservés pour caler les portes ; les plus vieux se souviendront du temps lointain où ils les empilaient sur leur table de nuit...

Confrontées à la disparition des grands lecteurs, les librairies indépendantes voient leurs comptes tomber dans le rouge, y compris des noms aussi prestigieux que Le Furet du Nord (Lille), Sauramps (Montpellier), Gibert (Paris), etc.

Victoire par KO de Zuckerberg sur Gutenberg ?

Ce constat, on en connaît les causes, avec un coupable tout désigné : l'arrivée d'internet dans les années 1990 inaugure ce désamour. Le lancement en 2004 de facebook par Mark Zuckerberg et l’explosion des réseaux sociaux accélèrent le mouvement. L’irruption de l’IA et Chatgpt en 2025 ne font rien pour arranger les choses.

Qui a encore le temps d'ouvrir un livre lorsqu'il y a tant à découvrir sur les diaboliques réseaux sociaux ? Pourquoi perdre son temps à déchiffrer des centaines de pages quand une vidéo vous en donne un condensé en 3 minutes chrono ? Et ne parlons même pas de la lame de fond de Chatgpt et consorts : avec leur rapidité de réaction, les outils d’intelligence artificielle sont en train de creuser la tombe de tous les livres documentaires. Tant pis si leurs réponses si amicales s'appuient sur des sources fantomatiques...

Mais internet ne doit pas être le seul à porter le chapeau de la culpabilité :  on assiste à une invasion de toutes sortes d'écrans dans les foyers. À chacun le sien ! Pour une fois que les enfants suivent l'exemple de leurs parents sans râler...

Mais, direz-vous, tout cela est très normal : on assiste simplement à une modernisation de l'outil, comme le disque a laissé place à la musique en ligne, transformant tous les disquaires en espèces disparues. C'est le progrès, il faut se mettre à la page !

Mais ce lectorat fidèle n'est et ne sera pas remplacé. Il n’est pas rare d'entendre un élève de lycée général expliquer qu'il n'a lu qu'un livre dans sa (courte) vie. Et encore, contraint et forcé !...

Nous ne sommes plus à une époque où le livre était réservé aux enfants qui avaient la chance ou les capacités de poursuivre leur scolarité, et qui étaient ravis de recevoir un ouvrage comme Prix d'excellence ou de bonne camaraderie. Aujourd'hui tous y ont accès, et peu en tirent profit.

La faute à l'école qui peine à donner goût à la lecture et aux subtilités de la langue à un public qui s'ennuie en rêvant de s'évader de façon plus « ludique » ? Pas seulement.

« Lecteur, moi ? Jamais ! »

Pour les plus jeunes (y compris les jeunes adultes), une seule attente : des images, des images ! L'ogre coloré dévore petit à petit les mots. Une bonne nouvelle pour les maisons d'édition de bandes dessinées et romans graphiques qui, ces dernières années, ont explosé leur production avec des ouvrages qui, s'il sont parfois de grande qualité, n'en pillent pas moins la production littéraire sans créer de nouveaux lecteurs. Attention également à l'effet de saturation et de lassitude qui aujourd'hui fragilise même la poule aux œufs d'or qu'étaient les mangas ! Non, décidément, ouvrir un livre, même à l'envers, demande trop d'effort...

Reste quelques lueurs d'espoir dans ce tableau noir, façon Soulages : les ventes du prix Goncourt, par exemple, ne faiblissent pas comme si les lecteurs, perdus dans une production gargantuesque, se raccrochaient à cette bouée.

On se rappelle avec nostalgie Harry Potter et l’école des sorcier.  Tiré une première fois à 500 exemplaires le 26 juin 1997, le roman de J. K. Rawling a été diffusé au total à 120 millions d’exemplaires, toutes éditions et traductions confondues. C’était encore l’époque où des collégiens et même des écoliers de cours moyen pouvaient dévorer avec gourmandise un livre de plus de 300 pages.

La saga Harry Potter (1997-2007) serait-elle le chant du cygne de la lecture de jeunesse ? Le magicien Harry Potter n’aurait-il pas d’héritier ?...

Fuite des lecteurs, mort des libraires

On voit bien des succès ponctuels redonner le sourire aux rayons Livre des gares et des grandes surfaces, mais ces ouvrages vite écrits, vite vendus et vite lus ne pourront pas sauver les librairies indépendantes et leur 14 000 employés sous-payés.

Alors qu'elles représentent encore 40 % du marché, ces librairies survivent dans un jeu d'équilibriste de plus en plus délicat, voire désespéré. Avec 8% de baisse des ventes depuis janvier (chiffres du Syndicat de la librairie française), plus personne ne s'étonne des difficultés de mastodontes comme le Furet du Nord ou Gibert. Qui aurait pu prédire qu'il deviendrait quasi-impossible de trouver un livre classique dans le Quartier latin de Paris, lequel n’a jamais aussi peu mérité son nom ?

Alors, saluons tous ceux qui s'obstinent à maintenir vivants les héritiers des rouleaux de papyrus, des tablettes cunéiformes et autres bibles de Gutenberg ! Et si les conditions économiques rendent difficiles l'achat d'un livre, continuons de fouiller les boîtes à livres et les bibliothèques.

Si le cauchemar imaginé par Ray Bradbury dans Fahrenheit 451 (1953) a peu de chances de se réaliser, ce pourrait être simplement parce qu'il n'y aura plus de livres à brûler !

Isabelle Grégor
Publié ou mis à jour le : 2026-06-28 19:56:52
jarrige (10-07-2026 17:10:34)

Avec le livre c'est aussi la langue française qui se perd. Tous les jours, sur les chaînes de télé on en entend de belles: hier 9juillet 2026 un journaliste, jouissant à priori d'une bonne instru... Lire la suite

Paul Pérucaud (01-07-2026 07:58:03)

La disparition du livre était déjà l'objet de conférences il y a 20 ans. Mais la photographie va aussi disparaître, l'obcession pour la vidéo est la clé du succès pour les derniers smartphones... Lire la suite

Jacques Groleau (29-06-2026 20:24:55)

je partage les commentaires déjà écrits ! Et je dis "merci à Mme Gregor pour cet article (et beaucoup d'autres !!!) Je ne crois pas que les livres et la lecture disparaîtront, inexorablement. Il... Lire la suite

Perdigal (28-06-2026 20:18:25)

Merci pour cet article qui ravive le débat concernant l'évolution des pratiques dans un monde en pleine mutation. Je ne partage pas le pessimisme sur l'imprimé, simplement le nombre de médias et l... Lire la suite

jean-louis (28-06-2026 19:19:12)

bonjour à tous, quand les libraires feront autre chose que de la politique en plaçant les livres du RN au milieu de bouquin sur les Nazis, peut être que nous aurions aune autre considérations pou... Lire la suite

GARIBAL Gilbert (28-06-2026 18:58:04)

Il ne s'agit pas de culpabiliser les inventeurs de nouveaux supports de lecture ( réflexe habituel de toutes les époques devant le progrès!) mais de réveiller nos IMAGINAIRES endormis par une pa... Lire la suite

Michel (28-06-2026 18:15:45)

Pas d'accord pour commencer à prendre le deuil. Certes le livre souffre et les librairies indépendantes avec. Ayant connu Gibert pendant 60 ans en Auvergne et et en pleine gloire son déclin actue... Lire la suite

LAIGLE (28-06-2026 17:42:14)

J’ai lu avec intérêt l’article d’Isabelle Grégor, À nos chers disparus… les livres !, publié sur Hérodote. Je partage l’inquiétude exprimée sur l’avenir du livre imprimé et des... Lire la suite

LE BOURHIS (28-06-2026 15:04:03)

Pourtant c'est encore vrai que l'amour des livres, l'odeur de l'encre et du vieux papier persistent chez certains d'entre nous. Le plaisir de lire un livre, une revue est indicible. Acquérir un livre... Lire la suite

doran (28-06-2026 11:34:19)

Et on nous dit que beaucoup de libraires , idéologiquement à gauche, refusent la vente de livres " politiquement incorrects "pour peu qu'ils soient à droite de LFI!!! Un suicide volontaire. Vrai... Lire la suite

Jean-Louis PETIT (28-06-2026 11:17:29)

Il faudrait aussi citer Decitre, grande librairie de la région lyonnaise qui suit le même triste chemin Le remplacement de la lecture par la multiplication des images sur nos écrans portables a un... Lire la suite

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