10 janvier 2024. En matière éducative, rares sont les réformes qui ont fait couler autant d’encre. La loi Haby du 11 juillet 1975 est devenue un totem, que l’on brandit dans le débat public, pour s’en réclamer ou pour la décrier. Les uns prétendent y trouver la garantie d’une école égalitaire, les autres soulignent combien cette loi a aggravé l’hétérogénéité des classes et contribué à la baisse du niveau.
Il serait sans doute pusillanime d’esquiver le débat par crainte de sa complexité ou de se mettre en froid avec tel ou tel aréopage. Tentons l’exercice. La situation brûlante de l’école le réclame.
Un contexte défavorable à la transmission
Sans doute faut-il commencer par reconnaître combien le contexte était défavorable à l’école et à la transmission en général dans l’ambiance post-68. Comme l’Église et l’État, l’École était désormais coupable d’une autorité intrinsèquement abusive, destinée à servir ses propres intérêts.
Dans Les Héritiers (1964), puis dans La Reproduction (1970), les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dénonçaient dans l’école une entreprise de légitimation des héritages de classe, un lieu de reproduction des inégalités socioculturelles. Radicalisant leur thèse dans Une société sans école (1971), le philosophe Ivan Illich invitait la société à déscolariser massivement les enfants pour les soustraire au pouvoir des maîtres.
Assimilée à une culture bourgeoise, la culture classique était désormais accusée de tous les maux. Le latin disparaissait en 6e-5e au moment où s’imposaient les mathématiques modernes (1968-1969).
Une loi demi-habile ?
Né en 1919 à Dombasle-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle) René Haby doit beaucoup à la méritocratie républicaine. Nommé instituteur dans la banlieue de Nancy en 1938, agrégé de géographie en 1954, il est proviseur à Metz puis Avignon entre 1954 et 1962. Chargé de cours à l’université de Metz puis à la Sorbonne, il est nommé directeur de la pédagogie au ministère de l’Éducation nationale entre 1962 et 1965.
Recteur de l’académie de Clermont-Ferrand entre 1972 et 1974, il s’y fait repérer par Valéry Giscard d’Estaing. Élu président de la République, celui-ci l’appelle à diriger la rue de Grenelle en juin 1974, à la suite de Joseph Fontanet. Homme de dossier plus que de terrain, René Haby est loin d’être un révolutionnaire. Membre de l’UDF, c’est un libéral, disposé à ménager la chèvre et le chou.
Dans le contexte post-mai 68, il cherche d’abord à remettre de l’ordre hiérarchique au sein du ministère. Sur le plan pédagogique, c’est un novateur mais plus sensible aux structures et au contenu qu’à la relation pédagogique.
Le 12 janvier 1975, il publie ses Propositions pour une modernisation du système éducatif français. Il en tire un projet de loi adopté par le Parlement et promulgué le 11 juillet 1975, qui se limite toutefois aux grands principes. Un an et demi se passe avant que les décrets d’application de la réforme ne soient signés le 28 décembre 1976.
La loi Haby referme la parenthèse gauchiste ouverte en 1968. Elle exprime une volonté de remise en ordre au sein d’un ministère chahuté. À côté des conseils de classe, où siègent deux parents et deux élèves, René Haby institue des conseils de professeurs, seuls légitimes à statuer sur le passage en classe supérieure, le redoublement ou l’orientation de chaque élève. Il s’agit d’amoindrir le rôle des parents et de renforcer l’autorité des enseignants.
La loi Haby rappelle par ailleurs aux professeurs leur devoir de « neutralité politique, idéologique et religieuse, incompatible avec toute propagande ». Ancré majoritairement à gauche, le monde enseignant avait en effet tendance à profiter de la fonction pour exercer un magistère moral sur les élèves. Cette politisation, encline au marxisme, était largement dénoncée à droite.
Mais le plus important se trouve du côté des structures. La loi Haby simplifie l’architecture scolaire en trois niveaux (primaire, collège, lycée) en abolissant la différence entre les collèges d’enseignement général (CEG) et les collèges d’enseignement secondaire (CES). C’est la naissance du collège unique et la fin des filières.
Tous les élèves doivent désormais entrer dans des classes de 6e et 5e indifférenciées. Le collège succède désormais sans discontinuité à l’enseignement primaire, c’est-à-dire sans examen de passage du CM2 à la 6e, le fameux certificat d’études primaires.
Pourtant, comme l’historien Antoine Prost le reconnaît lui-même, « refuser à la fois le redoublement du CM2 pour les plus faibles, et la constitution de filières en 6e, conduit à une impasse. L’idéal démocratique et l’illusion que des moyens supplémentaires règleraient la difficulté ne peuvent rien contre les faits : les classes hétérogènes le sont trop pour donner de bons résultats avec les méthodes pédagogiques actuelles » (Histoire de l’enseignement et de l’éducation, Tempus, Perrin, Paris, p. 408). Des élèves de plus en plus fragiles accèdent désormais au collège sans que celui-ci ne soit en mesure de réduire les écarts de niveau.
La passion de l’égalité si bien analysée par Alexis de Tocqueville trouve ici l’une de ses réalisations les plus abouties : au nom du récit de l’émancipation démocratique, dont le collège unique semble pouvoir réaliser la promesse, les pouvoirs publics font le choix d’une hétérogénéité structurelle qui privera désormais l’école de ses deux ressources fondamentales, la remédiation et l’exigence.
La qualité de la transmission est sacrifiée à l’utopie démocratique et aux nécessités économiques. Mais plutôt que d’assumer ce mélange d’idéalisme et de pragmatisme comptable, la rue de Grenelle en fait une aubaine pour les enseignants comme pour les élèves. En témoigne le rapport rédigé en 1982 par Louis Legrand, ancien directeur de l’Institut national de la recherche pédagogique (INRP) sous le titre « Pour un collège démocratique ». Face aux classes surchargées, les professeurs sont sommés de jouer les apprentis sorciers de la différenciation pédagogique. Quant aux élèves, les voici appelés à collaborer et à s’enrichir de leurs différences.
De René Haby à Gabriel Attal, en passant par François Bayrou, Jack Lang ou Najat Vallaud-Belkacem, les ministres successifs n’auront de cesse de réformer la réforme pour en réduire les effets néfastes en se gardant bien de remettre en cause le principe du collège unique, nouveau totem soustrait au débat démocratique.
À société individualiste, école individualiste
Il est sans doute excessif d’accabler exclusivement la loi Haby et, avec elle, l’Éducation nationale, sans voir combien la crise scolaire qui en résulte relève aussi, selon les mots de Charles Péguy, d’une crise sociale.
Au fond, cette loi fut aussi l’expression d’une société en pleine mutation, soumise à la double injonction du libéralisme et de l’individualisme. Comment continuer à défendre les humanités alors qu’elles apparaissent si contradictoires avec les besoins du marché ? Comment refuser aux individus leur droit à l’ascension sociale par l’école alors que leurs revendications se multiplient dans tous les domaines ?
L’ironie du sort voulut que l’année même où la loi Haby fut mise en œuvre, le gouvernement de Jacques Chirac autorisât le principe du regroupement familial par le décret du 29 avril 1976.
Alors même que l’école se trouvait privée de sa capacité à transmettre, on alourdissait sa charge d’enfants issus de l’immigration et, cela va de soi, plus fragiles sur la maîtrise d’une langue qui leur était seconde.
Choix politique tout à la fois absurde, cynique et utopique, la coïncidence entre la loi Haby et celle sur le regroupement familial relevait à la fois d’un défaut de rationalité, d’une crise profonde de la politique, dont les priorités économiques primaient désormais sur les réalités culturelles et spirituelles, et somme toute d’une insulte au réel. Qu’à cela ne tienne, il n’y aurait plus désormais qu’à s’étonner, année après année, que l’émancipation promise par l’école aboutisse à des résultats si contraires et si décevants.













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Gemo10 (08-04-2024 10:45:35)
Ne pas avoir les moyens de ses ambitions peut s'avérer criminel, disait Chateaubriand. On a confondu égalité et égalitarisme. Ayant profité moi-même de la promotion par l'école et de l'accès ... Lire la suite
Claude Edouard (30-01-2024 13:10:46)
Pierre-Yves, votre comparaison avec l'armée est peut-être justifiée. Pendant la guerre d'Algérie, j'étais sergent et quand je devais organiser les tours de garde, il ne fallait pas mettre un FSNA... Lire la suite
Claude Edouard (27-01-2024 20:39:39)
Attention! Les groupes de niveau permettraient théoriquement à tous les élèves de s'améliorer mais il profitera surtout au groupe des "bons". Je connais assez bien la question. Il faudrait parven... Lire la suite
Pierre-Yves Cartier Millon (25-01-2024 23:12:10)
Nous savons bien qu’au-delà de 10% d’éléments exotiques dans un groupe la discipline est mise à mal ! Surtout si ces 10% ont une identité commune ! Ils contestent systématiquement un systè... Lire la suite
Bernard (13-01-2024 13:43:19)
Parmi les 450 célébrités (Rois, princes, présidents, prélats de la politique, hauts fonctionnaires, écrivains, artistes, scientifiques, militaires, juristes et entrepreneurs) qui ont fait tout o... Lire la suite
Bernard (13-01-2024 13:13:01)
En complément de mon message précédent : Notre nouvelle ministre de l’Éducation Nationale a scolarisé ses enfants également dans le privé ! Mais pas à l'École Alsacienne mais au Collège S... Lire la suite
mcae.fr (13-01-2024 07:27:38)
Dans les années soixante, le général de Gaulle, dénonce l’appropriation par le dollar des Etats-Unis et préconise le retour à l’étalon or ce qui aurait mis un coup d’arrêt à la mondiali... Lire la suite
Gramoune (12-01-2024 09:37:52)
Quelques erreurs dans votre article. De 1971 à 1976 j'étais enseignant en Collège. Or il y avait bien 3 sections, mais ni le latin ni le grec (s'il y avait des candidats) n'ont été supprimés.... Lire la suite
Françoise (11-01-2024 15:04:50)
Autant que je me souvienne, le certificat d'études n' a rien à voir avec le passage en 6°. Je l'ai passé, comme mes camarades, lorsque j'étais en 4°. On le passait à 14 ans. Étaient dans ... Lire la suite
Philippe MARQUETTE (11-01-2024 11:59:11)
Manifestement la situation actuelle était prévisible. Les classes par niveau permettaient de répartir des élèves qui formaient un peloton homogène. La loi Haby a accentué une hétérogénéitÃ... Lire la suite
Bernard (11-01-2024 01:20:46)
Juste une curieuse coïncidence sur l'art d'échapper aux affres du Collège Unique (du Primaire au Lycée) : Notre (ex-) ministre de l'Éducation Nationale (Gabriel Attal) a fait ses études à l'éc... Lire la suite
Castel (10-01-2024 23:36:45)
..."les classes hétérogènes le sont trop pour donner de bons résultats avec les méthodes pédagogiques actuelles" écrit l'auteur clairvoyant de cet article. Il en découle que les groupes de niv... Lire la suite
lb.dutignet (10-01-2024 17:29:14)
Il s'agirait de savoir ce que l'on veut .Ou quoi faire de la devise de la République ? Accabler le collège unique et relier son "échec " au regroupement familial me parait jeter le marmot avec l'e... Lire la suite
Michel (10-01-2024 16:52:23)
Enfin ! Il aura fallu près de 50 ans pour s’apercevoir que tous les élèves ne peuvent pas finir agrégés au mieux ou fonctionnaires au pire et qu’il manque de métiers manuels avec de vérit... Lire la suite
Bernard (10-01-2024 16:27:36)
Enfin une approche nuancée de ce sujet ! A mon sens, le Collège unique est incontournable. Le fléchage CEG/CES, lourdement biaisé par des éléments sociaux-culturels, effectué à la fin du prim... Lire la suite
jdesm (10-01-2024 13:12:39)
Le collège unique est stupide : c'est comme si l'intelligence et la mémoire était au même niveau chez tous les humains ! l'égalité des chances ce n'est pas l'égalité des résultats ! A chacun ... Lire la suite
Cepavrai (10-01-2024 11:46:57)
Je suis assez d'accord avec la fin de l'article qi associe d'une façon pertinente deux décisions politiques majeures : la loi Haby et le regroupement familial. Contrairement au titre d'André Chevr... Lire la suite