Venise, un spectacle d'eau et de pierres

Architecture et paysage dans les récits de voyageurs français (1756-1850)

En se concentrant sur les témoignages des voyageurs français qui ont séjourné à Venise entre 1756 et 1850, Laetitia Levantis nous livre une nouvelle image de la cité des doges. Celle-ci n’était pas seulement une ville au patrimoine riche, où l’on pouvait admirer une architecture splendide, elle fut également une station climatique et balnéaire renommée qui attirait chaque année, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, de nombreux voyageurs et malades désireux de jouir des effets bénéfiques de ses eaux.

Le regard porté sur la cité lagunaire par les étrangers évolue entre le seconde moitié du XVIIIe siècle et l’époque romantique : si l’architecture de la ville éblouit toujours autant les visiteurs, l’élément aquatique fait progressivement l’objet de descriptions plus attentives dans les premières décennies du XIXe siècle. Une complaisance nouvelle, empreinte d’émotion, succède alors aux terreurs des voyageurs des Lumières – effrayés par la proximité des eaux qu’ils jugent néfastes pour leur santé –, tandis que se développe à Venise, puis dans toute l’Europe, une littérature médicale d’où émerge l’image d’une ville au climat bienfaisant, dont on exalte les effets thérapeutiques.

Dans votre thèse, vous faites le choix d’étudier Venise à travers le regard des voyageurs français. Qui sont ces voyageurs ?

Le profil des voyageurs français est assez divers : les femmes voyagent tout comme les hommes. Si la plupart d’entre eux sont des bourgeois et des nobles, qui ont les moyens financiers et du temps pour voyager, on croise également beaucoup de marchands, d’ecclésiastiques et d’artistes dans le vaste éventail de sources que j’ai rassemblé dans ce livre... Les témoignages des Français à Venise sont donc très hétéroclites.

Entre le siècle des Lumières et l’époque romantique, les voyageurs français sont toujours aussi nombreux à se rendre en Italie car la tradition du Grand Tour au XVIIIe siècle, désormais bien connue, demeure un Joseph-Jérôme de Lalande, Plan de Venise, dans Voyage d’un François en Italie fait dans les années 1765 et 1766, Paris, Desaint, 1789 (1ère éd. 1769), t. 8, Atlas du voyageur en Italie, planche 5, Bibliothèque nationale de France.rituel immuable. Dans l’habituel circuit des Français, Venise constitue une étape privilégiée, une sorte de “parenthèse enchantée”. Au XVIIIe siècle, la Sérénissime est une cité réputée pour la stabilité de sa constitution politique autant que pour ses trésors artistiques, mais elle est surtout célèbre pour son carnaval et son image de ville de la fête et des plaisirs. Cette époque de joyeuse insouciance, qui cache pourtant le déclin de ses institutions et de sa puissance économique en Méditerranée, se termine brutalement en 1797 – date de la chute de la République de Venise et de l’arrivée des troupes françaises de Bonaparte. Après avoir cessé un moment, les voyages reprennent pour devenir plus nombreux encore à l’époque du romantisme. Les voyageurs du XIXe siècle viendront donc en masse méditer sur la gloire passée de cette ville et apprécier la variété stylistique de son architecture à laquelle se mêlent les éléments naturels. C’est alors que Venise devient un véritable mythe littéraire dans l’Europe romantique.

De manière originale, vous ne vous intéressez pas seulement à l’architecture, mais aussi au paysage de Venise, comment ces deux éléments urbains et naturels se rencontrent-ils dans les récits des voyageurs ?

Je me suis d’abord intéressée aux descriptions de l’architecture vénitienne dans les textes de voyageurs français. Mais, cela amène inévitablement à parler du paysage, qui est en symbiose avec les édifices et l’urbanisme vénitien en général. En effet, certains voyageurs du XVIIIe siècle, qui ont une formation scientifique, observent l’état de dégradation du bâti et son union avec le milieu naturel (coquillages, algues sur les marches des palais ou les soubassements des édifices...). Ce regard sur le paysage vénitien se développe et s’affine entre les dernières décennies du XVIIIe siècle et l’époque romantique, où la lagune est décrite avec un lyrisme particulier dans les textes d’auteurs comme George Sand.

Par la suite, ce dialogue entre l’environnement naturel et l’architecture de Venise m’a poussée à mêler histoire de la médecine et histoire des sensibilités à mes recherches. J’ai découvert toute une littérature médicale qui émerge tout au long du XIXe siècle à Venise, mais aussi dans toute l’Europe, soutenant les effets thérapeutiques exceptionnels du climat vénitien et des eaux lagunaires dans le traitement de diverses affections, dont la tuberculose. En outre, j’ai découvert qu’il y avait aussi un tourisme balnéaire et thermal à Venise : de nombreux malades venaient jouir en été des propriétés de ses eaux.

Giovanni Pividor, Interno dello stabilimento bagni di Tommaso Rima, 2e moitié du XIXe siècle. Archivio fotografico, Fondazione Musei Civici di Venezia.

À l’époque de la domination autrichienne, de nombreux établissements de bains ont été implantés le long du Grand canal, et dans le centre historique de la ville. J’ai par exemple découvert le plan d’un établissement balnéaire flottant dirigé par le Docteur Tommaso Rima, présent dans le bassin de Saint-Marc à partir des années 1830 et jusqu’à la fin du siècle. De nombreux établissements thérapeutiques utilisaient directement les ressources naturelles à leur disposition : ils pompaient l’eau des canaux dans les cellules balnéaires où il était possible de régler la température du bain, sa salinité…

Ainsi, tout au long de la période étudiée, mon ouvrage met en évidence un double changement dans les perceptions de Venise, son architecture et son paysage maritime et lagunaire. Tout d’abord, une conscience patrimoniale émerge : les visiteurs du XIXe siècle parviennent désormais à “replacer” les bâtiments qu’ils observent dans leur contexte de construction, et à les rattacher à des styles architecturaux.

Le second changement concerne la perception de l’eau. Autrefois définie comme un élément menaçant et dévastateur, siège des épidémies les plus redoutées, l’eau des canaux et des lagunes se voit désormais investie de puissants pouvoirs curatifs. La cité ducale joua donc, un rôle de tout premier plan au sein de cet âge d’or de l’hydrothérapie qu’est le XIXe siècle.

Comment passe-t-on d’une vision de Venise insalubre à une vision de Venise comme “ville hygiénique” ?

La sensibilité ne change pas du jour au lendemain, cela prend quelques décennies, voire plus, entre la fin du XVIIIe et le début XIXe. Au XVIIIe siècle, Venise est vue comme un immense marais et cette proximité avec une eau sale et nauséabonde ne peut que favoriser la propagation des maladies aux yeux des voyageurs. Dans un contexte où la prise de conscience du danger des miasmes des villes par les médecins hygiénistes de la seconde moitié du siècle gagne en intensité, Venise incarne à leurs yeux l’anti-modèle d’un urbanisme fondé sur le respect des principes sanitaires.

Carlo Naya, Venezia, Palazzo Ca’ d’Oro sul gran Canale, vers 1860, épreuve sur papier albuminé, 26,8 x 34,5 cm, Bibliothèque nationale de France.Pourtant, dès les premières décennies du XIXe siècle, le discours des médecins vénitiens sur l’atmosphère de la lagune se veut rassurant : Venise est une ville parfaitement salubre. L’intérêt manifesté par les médecins français et vénitiens pour le microclimat lagunaire voit son aboutissement avec l’apparition d’un tourisme balnéaire dans le centre historique de Venise, phénomène fortement encouragé par la Monarchie Habsbourgeoise qui dirige la ville depuis 1816. Reliée à la Terre-Ferme par une voie de chemin de fer dès 1846, la ville s’ouvrit ainsi progressivement au tourisme de masse.

Cette vision d’une “ville hygiénique” est relayée par les guides touristiques français. De plus, toute une infrastructure médicale et touristique se développe sur place, avec des établissements de bain dirigés par des médecins célèbres, l’installation de structures hydrothérapiques dans les grands hôtels, auxquels il faut ajouter l’investissement de particuliers qui proposent à leurs clients de prendre des bains dans les canaux vénitiens, grâce à leurs structures flottantes. Dès lors, le paysage urbain de la Sérénissime évolue par une volonté continue de nouveauté et d’enrichissement architectural progressif. L’émergence du thermalisme dans le centre historique de la ville à partir des années 1830 et jusqu’aux dernières décennies du XIXe siècle agit comme l’élément déclencheur d’un processus de « revitalisation », non seulement de l’image de la mer mais aussi de l’image de Venise au sortir de l’époque de l’élaboration du deuil de l’ancienne République qui caractérisait la première moitié du siècle.

Propos recueillis par Soline Schweisguth
L'auteure : Laetitia Levantis

Laetitia Levantis a soutenu sa thèse “Venise, un spectacle d’eau et de pierres. Architecture et paysage dans les récits de voyageurs français (1756-1850)” en 2009 à l’Université Grenoble Alpes, sous la direction de Gilles Bertrand. Sa thèse a été publiée en 2016 et rééditée en 2019. Elle a été récompensée par le Prix Édouard Saman de l'Académie des Lettres, Sciences et Arts de Marseille en 2017.

Laetitia continue aujourd’hui ses recherches sur la théorie de l’art, la critique d’art dans les textes de voyageurs français en Italie (XVIIIe-XIXe siècles) et le thermalisme à Venise à l’époque romantique, comme membre associée du laboratoire TELEMME à l’Université d’Aix-Marseille (MMSH-CNRS).

Publié ou mis à jour le : 2020-10-31 15:20:49

 
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