Une autre histoire de la Renaissance - L’exaltation du passé au service du progrès - Herodote.net

Une autre histoire de la Renaissance

L’exaltation du passé au service du progrès

La Renaissance est une période charnière dans notre histoire : elle marque la sortie du Moyen-Âge, un certain retour à l’Antiquité et la transition vers les Temps modernes.

Dans son livre Une autre histoire de la Renaissance (Perrin, février 2018), l’historien Didier Le Fur réfute les clichés qui nous décrivent cette époque comme la sortie d’un Moyen-Âge obscurantiste. Il décèle chez les Européens du XVIe siècle un imaginaire finalement pas si progressiste que cela et davantage tourné vers le passé que vers l’avenir !

<em>Une autre histoire de la Renaissance</em>

La Renaissance telle qu’on la conçoit aujourd’hui marque le début de la modernité. À cette époque naissent les idéaux d’individu et de liberté ; les arts se développent et par la découverte de l’Amérique, l’Européen découvre un Autre qui lui permet de réfléchir sur lui-même. Ce processus est encouragé par l’imprimerie qui, à partir de 1453, généralise la pratique de la lecture.

C’est une période d’effervescence intellectuelle et technique, mais aussi politique : l’Europe se constitue. Avec la circulation de l’information et les progrès techniques qui permettent des voyages plus lointains, une conscience européenne se forme. Thomas More et Érasme en sont aujourd’hui les symboles.

En plus d’être un moment-clé du « roman » européen, la Renaissance marque la première mondialisation. Avec des bateaux plus performants, les voyages vers l’Amérique et les Indes se multiplient et les échanges commerciaux et culturels se densifient.

Pourtant, dans Une autre histoire de la Renaissance, les arts et la découverte de l’Amérique tiennent une place minime ! C’est qu’ils n’ont finalement concerné qu’une élite. Au contraire, les guerres d’Italie, la chrétienté et la volonté des souverains de fonder le « dernier Empire » sont centrales et touchent toutes les populations de France comme d’Europe occidentale.

Soline Schweisguth
Le mythe de la Renaissance

Jacques Le Goff nous a rappelé avec Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ? (Seuil, 2014) que l’Histoire ne se sépare pas en périodes si facilement. C’est avant tout une construction politique.

Dans la même veine, Didier Le Fur reprend la genèse du concept de Renaissance et détaille son évolution du XVe siècle à nos jours. Elle implique des acteurs dans toute l’Europe, intellectuels, poètes et politiques.

« Ainsi, la Renaissance, aube d’un temps civilisateur, précurseur des valeurs de notre “modernité” ne fût qu’une invention », écrit-il en introduction.

Il faut d’abord comprendre ce mot sans majuscule. Dans un contexte chrétien, la renaissance vient du baptême ou du salut : il s’agit de renaître spirituellement. Le mot a ensuite été repris en Italie par des mouvements littéraires. La rinascita italienne voulait se réapproprier l’héritage antique.

Le mot est usité par les poètes de la Pléiade (Ronsard, du Bellay…) et parvient aux Lumières du XVIIIe siècle qui placent en son centre l’humanisme (apprentissage des humanités et promotion de l’individu). La renaissance ne désigne plus un retour à l’Âge d’or mais une perfectibilité infinie.

Ce n’est qu’en 1815, en France, que l’idée de renaissance devient politique. Les publicistes du roi Louis XVIII cherchent alors des précédents à la Restauration monarchique : « Si Louis XII avait révolutionné l'État, François Ier avait révolutionné la culture ». Louis XII représente la justice et la modération ; François 1er symbolise le prince mécène encourageant les arts. La Renaissance devient alors un début non plus seulement intellectuel mais civilisationnel.

L’historien Jules Michelet achève ce processus en donnant une majuscule au mot de Renaissance et en la constituant comme une période à part entière dans son Histoire de France. Le concept n’est plus royaliste, il devient républicain ! La Renaissance n’aurait pas été encouragée par les rois mais serait venue du désir du peuple de vivre autrement, en dehors des contraintes de la religion.

La date du début de la Renaissance a suivi une évolution tout aussi politique. Michelet avait choisi 1494, moment où les 30 000 soldats de Charles VIII entraient en Italie. Les historiens de la IIIe République préférèrent Marignan, conquête plus glorieuse. 1492 fut finalement adopté dans les années 1950, faisant oublier ainsi les rivalités européennes à une époque où la France et l’Italie travaillaient de concert à former la CEE (Communauté Economique Européenne).

La Renaissance telle que nous la connaissons est donc le fruit d’une vision seulement partielle de la réalité. Didier Le Fur nous présente l’autre aspect moins connu : une Europe divisée par les guerres, portée par un rêve chrétien de retour à l’Âge d’or.

Des conflits portés par un idéal du passé

À la fin du XVe siècle, l’expansionnisme français reste un objectif. De l’entrée de Charles VIII en Italie le 25 janvier 1494 à la paix de Cateau-Cambrésis le 3 avril 1559, la France ne cesse de combattre les différents États, duchés et républiques d’Italie. Ces guerres permanentes coûtent cher au royaume en hommes et en argent. Il faut les justifier. Les rois ont alors recours à la religion, outil traditionnel de la monarchie.

En étudiant le travail des publicistes de Charles VIII, Louis XII et François 1er, Didier Le Fur montre que ce n’est pas l’idéal de progrès qui est alors invoqué mais celui de grand Empire chrétien. Les rois de la Renaissance s’intéressent d’abord au passé. « Depuis la seconde moitié du XIIe siècle, la plupart des souverains français, en théorie ou en pratique, avaient pensé à faire de leur royaume le centre d’un empire (...) sur le modèle de celui constitué par Charlemagne, qui demeura longtemps la référence princière. »

Invoquant des héritages lointains, par des jeux d’alliances sur plusieurs générations, Charles VIII puis Louis XII tentent d’agrandir le royaume français. Mais pas de l’autre côté de l’Atlantique : en Bretagne, en Provence et en Italie ! Ainsi, en 1502, après avoir conquis Gênes, Louis XII est nommé « roi sur mer et sur terre ». Mais cela ne correspond qu’à la mer Méditerranée, mer chrétienne par excellence. La France s’est déjà exclue du Nouveau Monde !

Pour justifier ces ambitions qui entraînent guerres et sacrifices de la population, des héritages lointains ne suffisent pas. Pour Didier Le Fur, c’est là que le mythe du dernier Empire prend toute son importance.

Ce mythe est connu de tous les chrétiens depuis la fin du XIIe siècle. Ce dernier Empire doit rétablir la paix en unissant tous les royaumes en un seul Empire européen où régnerait la justice. À ce mythe s’en ajoutent d’autres variantes comme le Karolus pour Charles VIII, mais l’idée reste la même : un roi et un destin pour unir la chrétienté.

Pour reprendre les mots de Didier Le Fur, on a donc des destructions « pour la renaissance, non pas d’un nouveau monde, mais de celui de l’Âge d’or », chrétien bien sûr ! La Renaissance n’est donc pas tournée vers le futur, mais bien plutôt vers le passé.

Le regard sur l’autre

En dépit des Grandes Découvertes, la Renaissance n’apparaît pas non plus comme une période d’ouverture sur l’autre, mais de renfermement sur soi. Si la chrétienté essaye, à défaut d’y parvenir, de s’unir, c’est seulement autour d’un Autre désigné comme différent et dangereux : les Maures, mais aussi parfois les protestants ou les Juifs.

L’Autre de la Renaissance ne se trouve pas dans le « bon sauvage » de l’autre côté de l’Atlantique : c’est plutôt le Maure infidèle du Proche-Orient. « L’Est méditerranéen (...) était devenu objet de grandes préoccupations. (...) Ce que l’on nomme aujourd’hui le Proche-Orient était une terre intrigante. Berceau du christianisme, site des Lieux saints que tout bon chrétien rêvait de visiter au cours de son existence, c’était là également un autre monde ».

Même lorsque les relations avec l’empire ottoman se sont développées, notamment sous François 1er, avec des échanges de délégations et la signature des Capitulations, l’image du Maure a continué à jouer le rôle d’un répulsif absolu : « Un monde qui faisait peur et qu’il était un devoir pour les chrétiens, sinon de détruire, du moins de dominer, car de cette destruction -- ou de cette domination -- viendrait, croyaient-ils, la paix tant attendue. »

La prise de Constantinople le 29 mai 1453 fait craindre l’expansionnisme ottoman et remet au goût du jour l’idée d’une croisade. Même si l’argent et la volonté de s’allier aux autres puissances européennes ont toujours manqué, le projet d’une future croisade perdura jusqu’à la fin du XVe siècle.

Le souverain placé à la tête de cette croisade aurait pu devenir le « dernier Empereur », celui qui aurait établi la paix, la justice et la véritable religion partout. Didier Le Fur montre que c’était là l’idéal suprême de cette Renaissance, finalement pas si moderne ! Son but ne fut jamais « de révolutionner le système monarchique en place, mais d’en utiliser les fondements. »

Cette approche historiographique n’enlève rien à l’intérêt des découvertes de la Renaissance telle que nous les connaissons, mais elle montre que le progrès n’est jamais si simple. Pour entraîner les hommes de l’avant, il peut lui être nécessaire de chercher des justifications dans le passé et les traditions.

L’empire universel, un espoir qui dure !

Comme le dit bien Didier Le Fur, « l’espoir d’un empire universel et de son corollaire, l’empereur universel, ne s’évanouit pas avec la mort d’Henri II ». Il a duré tant que la monarchie de droit divin était en place. Napoléon 1er le remit même d’actualité.

Lorsque la politique a cessé de se définir en fonction de Dieu, cet idéal ne pouvait bien sûr plus fonctionner. Pourtant, le besoin d’un homme providentiel capable de répandre les idées de la « véritable civilisation » demeure !  « Les mots ont changé, mais pas l’idéal », écrit l’historien. Ainsi, cet idéal sera repris par les colonistes du XIXe siècle et encore aujourd’hui par les néo-conservateurs américains lors de la guerre en Irak.

Mais avec cet idéal se développe aussi son opposé : le particularisme national. Cette lutte entre nation et empire continue. Pour Didier Le Fur, la Seconde Guerre mondiale exprima la volonté nazie d’un « grand empire ». Le retour à la paix en Europe a été placé sous l’égide de l’Union Européenne. Mais ce retour n’a pas empêché les guerres de Yougoslavie aux portes de l’Europe et de nouvelles formes d’impérialisme, moins violentes mais aussi puissantes.

Publié ou mis à jour le : 2019-05-02 18:38:09

 
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