Le blasphème est-il un droit démocratique ?

Charlie Hebdo, Don Camillo et Peppone

22 septembre 2012. Charlie Hebdo est un hebdomadaire satirique français qui eut son heure de gloire après Mai-68. En publiant des caricatures de Mahomet, en soutien à un journal satirique danois, le voilà qui fait à nouveau la Une des médias. Alors, faut-il ou non imposer des limites à la liberté d'expression ? Non mais sous condition...

Les rédacteurs de l’hebdomadaire satirique sont de sympathiques anarchistes qui clament leur athéisme et leur volonté d’en découdre avec les culs-bénits de toutes obédiences. Ils en appellent à la liberté d’expression et au droit d'aller jusqu'au blasphème. Ils sont rejoints en cela par la plupart de leurs confrères, lesquels se gardent toutefois de reproduire leurs caricatures de Mahomet empruntées au journal danois Jyllands-Posten.

Le petit monde de don Camillo (film de Julien Duvivier, 1952)Reste qu’ils se trompent d’époque et de combat. Ils se croient encore au temps de Don Camillo et Peppone, populaires personnages de roman et de cinéma des années 1950, l’un curé, l’autre maire communiste dans le même village, toujours en train de se quereller mais sans jamais sortir d'une complicité de bon aloi.

La caricature du prophète de l'islam n'a rien à voir avec cette guerre de clocher, pas plus qu'avec les débats de politique intérieure sur la laïcité qui ont agité la France de Philippe le Bel à Clemenceau en passant par Voltaire.

Elle affecte non pas un simple curé de campagne mais une religion d'importation qui concerne peu ou prou un milliard de gens. Cette religion, à la différence du christianisme, est totalement étrangère à la sphère culturelle des caricaturistes et sa critique reflète toutes les contradictions de notre société...

La caricature moins efficace que l'intelligence

On ne peut prétendre à la fois « accueillir toute la misère du monde » et exiger des nouveaux-venus qu'ils entrent sans doup férir dans Le petit monde de don Camillo !

Les caricatures des journalistes de Charlie Hebdo peuvent de ce point de vue se révéler contre-productives en creusant le fossé entre les convaincus de leur camp et les croyants. Elles confortent les premiers dans leurs convictions et hérissent les seconds, les indignent, voire les humilient. Elles les amènent à ressouder leurs rangs. En sollicitant seulement les émotions de surface, le rire et la colère, elles n'appellent pas à la réflexion en profondeur.

Le raisonnement policé donne plus de fil à retordre aux religieux de toutes confessions. Il oblige chacun à réfléchir, argumenter et contre-argumenter. Il n’est que de lire l’ouvrage de l’islamologue Maxime Rodinson sur Mahomet, paru en 1961, ou celui d’Ernest Renan sur La vie de Jésus (1863). Écrits l’un et l’autre dans un langage châtié, ils sont infiniment plus corrosifs que toutes les caricatures passées et à venir.

Nous aussi acceptons des limites à la liberté d'expression

À défaut de convaincre leurs opposants, les caricaturistes français revendiquent le droit de se moquer des religions au nom de la liberté d'expression, une conquête décisive de nos société occidentales démocratiques.

Mais la critique du christianisme n’est pas aujourd'hui, dans nos sociétés, d’une grande audace, vu que l'athéisme est très largement majoritaire dans les classes éduquées européennes et que le clergé et les fidèles catholiques se montrent pour leur part d'une tolérance à toute épreuve. Personne n'ira donc les clouer au pilori pour avoir moqué le pape et le Christ lui-même.

En ce qui concerne l'islam, religion tiers-mondiste représentée en France par une minorité plutôt pauvre et marginalisée, sa critique est aussi de nature à conforter leurs auteurs dans leur arrogance d'intellectuels bien insérés dans les couches supérieures de la société française.

Ces caricatures sont-elles au moins la garantie que la France respecte pleinement la liberté d'expression ? Il s'en faut de beaucoup. Rappelons en effet qu'au nom de la « morale républicaine », nous nous accommodons depuis plus de 30 ans de « lois mémorielles » très restrictives de la liberté d'expression. Ces lois, qu’elles touchent au génocide des Juifs et des Arméniens, à l’esclavage ou aux statistiques ethniques, constituent de fait une grave restriction à la liberté d’opinion. Jusqu’à menacer de poursuites pénales tout historien ou sociologue qui s’écarterait du dogme officiel dans le simple souci d’approcher la vérité.

Il n'existe rien de tel aux États-Unis où, au contraire de la France, l'on s'autorise jusqu'à présent à presque tout dire, mais en respectant généralement les croyances religieuses d'autrui. Et par une singulière inversion de valeurs, les sociétés islamistes (Turquie, Iran, Pakistan, Arabie, Palestine, etc.) tolèrent des propos critiques ou insultants sur les homosexuels, les chrétiens, les femmes, les noirs, les juifs, etc.  tout en criminalisant les critiques blasphématoires contre la religion. Vérité en deçà de la Méditerranée, erreur au-delà.

La liberté de dire va avec la liberté de ne pas entendre

Alors, faut-il ou non imposer des limites à la liberté d'expression ? En 1976, l’arrêt Handyside de la Cour européenne des droits de l’homme prévenait que la liberté d’expression « vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture, sans lesquels il n’y a pas de société démocratique ».

Cet arrêt s'inscrivait dans la continuité du principe, inscrit dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen :
Article XI – La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi.

Mais les députés français qui souhaitaient protéger avec cet article la liberté d'expression n'imaginaient pas qu'elle pourrait donner lieu à des abus du fait de médias qu'ils ignoraient encore : la publicité et internet. Pour respecter l'esprit de la Déclaration de 1789, il importerait que les messages non sollicités (affichage public, spots télé) soient soumis à un strict contrôle de la part des pouvoirs publics.

Chacun doit avoir le droit d'exprimer, de voir et d'entendre ce qui lui plaît... mais aussi de ne voir ni entendre ce qu'il n'a pas envie de voir ou entendre, par exemple, des moqueries blasphématoires à l'égard de sa foi ! Que Charlie Hebdo ne recule pas devant ce genre de moqueries est légitime et si cela plaît à ses lecteurs, c'est tant mieux. Mais il n'est pas légitime que ces moqueries-là s'affichent dans la rue, sur les bus et dans les kiosques, à la vue de tous. Elles doivent être accessibles à ceux qui achètent le journal et à eux seuls. Si ce principe avait été respecté, les caricatures de Charlie Hebdo n'auraient pas donné lieu à un procès...

Sur internet et les réseaux sociaux, la liberté d'expression doit être respectée sans restriction (sauf injure ou diffamation punies par la loi) pourvu que l'accès au média (site internet ou réseau social) soit subordonné à un abonnement payant, le paiement attestant de la volonté d'accéder au dit média et à son contenu. Sur les médias internet en accès libre, elle doit être strictement encadrée par les pouvoir publics de la même façon que la publicité. Ainsi serait pleinement respecté l'Article XI.

André Larané

Post-scriptum : ce billet d'humeur a été publié en 2012, soit bien avant les attentats du 7 janvier 2015 qui ont entraîné la mort de journalistes de Charlie Hebdo ainsi que de policiers et de clients juifs de l'Hypercacher de la Porte de Vincennes (Paris).

Publié ou mis à jour le : 2026-03-13 21:28:43
André (17-10-2023 14:33:40)

On nous parle sans cesse de la liberté d'expression qui permet de tout critiquer, dénigrer et surtout de heurter les consciences de certains individus (voir Charlie Hebdo et les autodafés du Coran)... Lire la suite

Gilles Breil (05-05-2015 15:46:58)

Pourquoi la religion serait un domaine où seraient interdits le blasphème, la reproduction, la dérision etc...? N'oublions pas que c'est une invention humaine construite la plupart du temps pour... Lire la suite

papy lulu (01-10-2012 16:27:52)

je partage cet article et je ne pense pas que l’attitude des caricaturistes renforces ceux qui dans ces pays ce réclament de la laïcite et de la République même si ils sont peux nombreux. Ils se... Lire la suite

thierry.godet (25-09-2012 20:28:23)

Bravo pour cet article plein de réflexion, de recul et de courage ! Malheureusement il n'apporte pas de solution (y en-a-t-il ?) pour accorder des conceptions sociétales tellement différentes.

Jean-Paul Simon (25-09-2012 12:34:02)

Oui,Monsieur Savès mais ce n'est pas en soutenant Pétré Grenouilleau qu' on s'attire l'attention du plus grand nombre.En titrant Bal tragique à Colombey, si. Ou en crachant avec hargne sur les sb... Lire la suite

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