Jean Bernadotte (1763 - 1844)

« Sergent Belle-Jambe », roi de Suède

Le maréchal Jean-Baptiste Bernadotte en prince héritier de Suède (1811, François Gérard, collections royales de Stockholm)[Voir l'image en grandes dimensions]

Peu de destins auront été plus singuliers que celui de Jean-Baptiste Bernadotte.

Comment ce modeste Béarnais au teint basané, né dans la France de Louis XV, et qui selon la légende s’était fait tatouer « Mort aux rois ! » sur la poitrine, aurait-il pu imaginer qu’il deviendrait roi de Suède ?

De son couronnement, le 11 mai 1818 à Stockholm, est issue une dynastie qui règne depuis lors avec sérénité sur ce grand pays du Nord.

La réalité a dépassé la fiction...

Julien Colliat

Un soldat de la République

C’est à Pau, patrie d’Henri IV, que Jean-Baptiste Bernadotte voit le jour le 26 janvier 1763. Fils d’un tailleur d’habits, il choisit de s’engager à 17 ans comme simple soldat au régiment d’infanterie Royal-La Marine.

Bernadotte lieutenant du-36e régiment de ligne en 1792 (Louis-Felix Amiel, 1834)Sérieux et travailleur, il grimpe lentement, grade après grade, les échelons militaires. À la veille de la Révolution, Bernadotte est promu sergent major. Apprécié pour son physique avantageux et sa prestance, le Béarnais est alors surnommé dans son régiment « Sergent Belle-Jambe ».

Les guerres de la Révolution vont lui permettre une rapide promotion. En 1793, il accède au grade de capitaine puis de chef de bataillon. L’année suivante, il participe à la bataille de Fleurus. Son rôle décisif dans la victoire lui vaut d’être aussitôt promu général de brigade. Quelques mois plus tard, il est nommé général de division.

Durant trois ans, Bernadotte va combattre en Belgique et aux Pays-Bas au sein de l'armée de Sambre­et-Meuse, commandée par Jourdan et Kléber. En 1797, il est envoyé avec sa division en Italie pour assister Bonaparte. Entre les deux hommes, le contact est froid car Bernadotte admet difficilement d’être sous les ordres d’un général plus jeune que lui. Le Béarnais mène avec succès l’avant-garde française contre l'archiduc Charles et c’est lui qui est chargé de rapporter au Directoire les drapeaux pris à l’ennemi.

Désirée Clary en 1807, par Robert Lefèvre

Parent par alliance de Joseph Bonaparte

Nommé ambassadeur à Vienne, Bernadotte n’est pas de l'expédition d'Égypte. De retour en France au printemps 1798, il se rapproche de Joseph Bonaparte, alors député au Conseil des Cinq-Cents. Celui-ci est marié à la fille d’une des plus riches familles de Marseille, Julie Clary. Le Béarnais en profite pour épouser la sœur de cette dernière, Désirée, qui n’est autre que l’ancienne fiancée de… Napoléon !

Le mariage est célébré le 17 août 1798 à Sceaux, en présence de Joseph et Lucien Bonaparte. Un an plus tard, Désirée accouche d’un enfant, Oscar, et propose à Napoléon d’en être le parrain. Le futur Premier Consul accepte de bon cœur. Le destin de Bernadotte sera désormais étroitement lié à celui des Bonaparte.

Le 3 juillet 1799, le Béarnais est nommé ministre de la Guerre du Directoire. Il est alors un farouche républicain et Sieyès, qui complote pour renverser le régime, s’arrange pour le faire démissionner au bout de deux mois.

Lors du coup d’État du 18 Brumaire, Bernadotte préfère rester dans l’expectative, refusant à la fois de se rallier à Bonaparte et de défendre le régime. Napoléon l’éloigne de la capitale en le nommant commandant de l'armée de l'Ouest.

Chef de file des républicains

Fidèle aux idéaux républicains, Bernadotte critique les réformes emblématiques du consulat, comme le concordat ou la Légion d’Honneur. Il devient par conséquent la figure de proue du camp républicain, principale victime du coup d’État.

Le complot des pots de beurre

En 1802, de véhéments pamphlets pro-républicains destinés aux militaires et visant à déstabiliser le Consulat, se répandent dans plusieurs villes… dissimulés dans les fonds de pots de beurre ! Cette conspiration des « libelles » (ou des « pots de beurre») qui appelle à la sédition militaire inquiète les autorités. Le préfet de police Dubois ne tarde pas à identifier le responsable. Il s’agit du général Simon qui n’est autre que le chef d’état major de Bernadotte. Le Béarnais est sérieusement mis en cause dans le complot mais Fouché, ministre de la Police, arrive à faire étouffer l’affaire.

Bonaparte n’est évidemment pas dupe du double-jeu de son général mais compte-tenu de ses liens familiaux avec lui, il est contraint de le traiter avec une extraordinaire indulgence, ce qui ne l’empêche pas de confier qu’il le ferait fusiller s’il n’était pas marié à Désirée Clary !

À la suite du complot des pots de beurre, Bernadotte perd son commandement. Pour l’éloigner le plus possible, Bonaparte le nomme ambassadeur aux États-Unis. Le Béarnais parvient cependant à faire traîner son départ jusqu'à la vente de la Louisiane et ne s’embarquera finalement jamais.

Maréchal d’Empire

Le Maréchal d'Empire Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, par Joseph Nicolas Jouy (1804)En mai 1804, Bernadotte accepte néanmoins de se rallier à l'Empire. En récompense, il est fait Maréchal d'Empire et deviendra deux ans plus tard prince de Ponte-Corvo. Bernadotte participe aux guerres de l’Empire. Il ne s’illustre guère durant les batailles, se voyant régulièrement reprocher son attentisme par Napoléon.

À Austerlitz, il commande un corps d'armée mais a un rôle mineur.

Même chose lors de la campagne de Prusse. À Auerstaedt, il laisse par exemple Davout supporter seul le poids de la bataille, demeurant inactif avec ses 20 000 hommes à quelques kilomètres.

À Iéna, Napoléon le garde en réserve. À Eylau, il arrive 48 heures après la bataille…

Mais le 7 novembre 1806, lors de la bataille de Lübeck, sur la Baltique, Bernadotte se comporte avec une rare urbanité à l'égard des officiers suédois qui ont été faits prisonniers. À leur retour, ceux-ci chanteront ses louanges à Stockholm. Qui pourrait alors imaginer ce qu'il en adviendra ?... 

La bataille de Lübeck (6 et 7 novembre1806)

À Wagram, c’est lui qui commande le corps des Saxons. Alors que ceux-ci se sont débandés face aux Autrichiens, Bernadotte rédige un communiqué dans lequel il leur attribue le mérite de la victoire, provoquant la fureur de Napoléon.

L’Empereur le met à l’écart. Sans consulter le souverain, Fouché lui confie alors le commandement de l'armée réunie à la hâte sur l'Escaut et chargée de s'opposer au débarquement anglais à Anvers. Mais à peine deux mois plus tard, le maréchal est relevé de son commandement par Napoléon.

Le roi Charles XIII de Suède (Stockholm, 7 octobre 1748 ; 5 février 1818), par Carl Fredric von Breda

Prince-héritier de Suède

Alors qu'il est en semi-disgrâce, Bernadotte va soudainement voir son destin basculer à l’été 1810. Le 28 mai 1810, le prince-héritier Charles-Auguste de Suède, décède d’une chute de cheval.

Son père adoptif, le roi Charles XIII, malade et sans enfant, cherche donc un nouveau prince héritier. La Suède souhaite se rapprocher de la France, afin de contrer la Russie, et se met en quête d’un futur roi ayant les faveurs de Napoléon. Craignant que l’Empereur n’impose un membre de sa famille, le gouvernement suédois propose le titre à Bernadotte, en souvenir de sa bienveillance à l’égard des prisonniers.

Napoléon hésite. Il se méfie de Bernadotte et redoute que cette promotion ne donne des idées de trône à ses autres maréchaux. Il finit toutefois pas accepter, espérant disposer ainsi d’un solide allié en Europe du Nord.

Le 21 août 1810, les états généraux d'Örebro désignent à l'unanimité Bernadotte prince royal et successeur du roi Charles XIII. Deux mois plus tard, le Béarnais débarque en Suède. Il se convertit au luthéranisme et prend le prénom de Charles Jean. À la cour de Stockholm, il fait très vite oublier son passé révolutionnaire et se rend rapidement populaire auprès du peuple.

Son épouse Désirée Clary est quant à elle peu disposée à s’installer dans ce royaume nordique, si loin de sa famille et dont elle ne connait rien. Prétextant des problèmes de santé, elle fait traîner les choses et ne rejoint son mari que six mois plus tard, avec leur fils unique, Oscar. Mais la Marseillaise qui se fait très mal au climat scandinave et à l’austérité de la religion luthérienne, supporte encore moins l’éloignement de sa sœur, devenue de son côté reine d’Espagne. Elle choisit de revenir rapidement en France, laissant son fils à Stockholm.

Pendant plusieurs années, elle voyagera à travers l’Europe sous le nom de « comtesse de Gothland » avant de rejoindre la Suède en 1823 à l’occasion du mariage d’Oscar. Ce dernier  choisira pour épouse la princesse Joséphine de Leuchtenberg, qui n’est autre que la petite-fille de l’impératrice Joséphine ! Mieux acclimatée à la culture de son nouveau pays, Désirée sera officiellement sacrée reine de Suède et de Norvège, sous le nom de Desideria, le 21 août 1829, soit onze ans après son mari. À la différence de son époux, elle ne se convertira pas au luthéranisme et restera catholique.

La reine Desideria, par Fredric Westin (1830)

Adversaire de la France

En juin 1812, Napoléon envahit la Russie. Alors que l’empereur espère une attaque de la Suède contre la Finlande, Bernadotte lui fait faux bond en déclarant sa neutralité. Napoléon lui en gardera une éternelle rancune : « Un Français a eu entre ses mains les destinées du monde ! S'il avait eu le jugement et l'âme à la hauteur de sa situation ; s’il eût été bon Suédois ainsi qu’il l’a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande et être sur Petersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. » (Mémoires de Sainte-Hélène)

Le 30 août 1812, Bernadotte signe un traité d'alliance avec la Russie. En mai 1813, il rejoint la coalition formée contre la France, en échange de l’annexion de la Norvège, alors unie au Danemark dont le souverain est jugé trop favorable à Napoléon. Il prend alors le commandement de l’Armée du Nord, stationnée dans le Brandebourg.

Le 23 août, à la bataille de Gross Beeren, il brise la marche sur Berlin du maréchal Oudinot. Deux semaines plus tard, il triomphe sur Ney à Dennewitz. Le 16 octobre, il participe à la bataille de Leipzig, plus vaste confrontation des guerres napoléoniennes et qui se solde par une victoire décisive de la Coalition. Enfin, pendant l'hiver, Bernadotte chasse les Danois de Lübeck et contraint le Danemark à céder la Norvège à la Suède.

Bernadotte répugne toutefois à envahir la France. Bénéficiant toujours d’une forte popularité chez les républicains, il intrigue discrètement auprès des coalisés afin de succéder à Napoléon sur le trône de France. Il bénéficie de l’appui du tsar qui aimerait mettre son neveu sur le trône de Suède, tandis que ses soutiens mettent en avant ses origines béarnaises, point commun qu’il partage avec Henri IV. Son plan échoue et Talleyrand fait pencher la balance en faveur de Louis XVIII.

L'ingrat !

À Sainte-Hélène, Napoléon aura des mots extrêmement durs au sujet de son ancien maréchal, l’accusant même d’être à l’origine de sa chute : « Bernadotte a été le serpent nourri dans notre sein. À peine il nous avait quittés qu'il était dans le camp de nos ennemis et que nous devions le surveiller et le craindre. Il a été une des grandes causes de nos malheurs. C'est lui qui a donné à nos ennemis la clé de notre politique, la tactique de nos armées ; c'est lui qui a montré les chemins du sol sacré. Vainement dirait-il pour excuse qu'en acceptant le trône de Suède il n'a plus dû qu'être suédois : excuse banale, bonne tout au plus pour la multitude et le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme, on ne renonce point à sa mère, encore moins est on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles. »

Napoleon dictant au comte Las Cases le récit de ses campagnes, par William Quiller Orchardson (1892)

Roi de Suède et de Norvège

Le 5 février 1818, Charles XIII meurt. Bernadotte lui succède au trône de Suède et de Norvège sous le nom de Charles XIV. Lors de son couronnement, le 11 mai 1818, il choisit comme devise « L’amour du peuple est ma récompense ». Désirée, en voyage, n’assiste pas à son couronnement.

Statue du roi Charles XIV (Bernadotte) à Norrköping (Suède)Souverain d’une monarchie encore à mi-chemin entre l’absolutisme et le parlementarisme, Bernadotte va régner en monarque tantôt libéral, tantôt conservateur. Bénéficiant du contexte pacifique de l’après traité de Vienne, il rétablit les fiances de son royaume et participe au développement de son pays aussi bien en termes de santé publique, d’alphabétisation que de grands travaux. Il fait également de la Suède, pays jusqu’alors belliqueux, un État neutre, sur le modèle de la Suisse. Depuis son accession au trône, le royaume n’a plus participé à un conflit.

Bien qu’il n’ait jamais réussi à parler la langue de ses sujets, il restera très populaire. Son jubilé, en 1843, sera l’occasion d’une immense ferveur. Bernadotte meurt à 81 ans, le 8 mars 1844. Son fils Oscar lui succède sous le nom d’Oskar Ier. L’actuel roi de Suède, Charles XVI, est son arrière-arrière-arrière-petit-fils !

Si aujourd’hui les Suédois ont un peu oublié les origines françaises de leurs souverains, en 2010, le bicentenaire de la fondation de la maison Bernadotte fut l’occasion pour la princesse Victoria de partir sur les traces de son lointain ancêtre en effectuant un voyage en France d’où elle ramena une photocopie du certificat de mariage du Béarnais et de Désirée Clary.

En septembre 2018, à l’occasion des commémorations du bicentenaire du sacre de l’ex maréchal de Napoléon, le roi Charles XVI se rendra à Pau pour inaugurer le musée Bernadotte, en cours de réfection.


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Saxe-Coburg et les Belges
Publié ou mis à jour le : 2019-06-21 11:21:48

 
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