30 janvier 2020

William Marx : la littérature nous libère

L'écrivain et professeur William Marx (53 ans) a inauguré au Collège de France la chaire « Littératures comparées ». Dans sa leçon inaugurale du 23 janvier 2020 et dans un entretien publié dans Le Point de ce jour, il nous montre combien la confrontation aux littératures anciennes et étrangères peut être source d'émancipation et de liberté. Les extraits ci-après de son entretien en témoignent :

William Marx, DR « Lire la littérature, c’est donner voix à ce qui ne pourrait pas se dire ailleurs, des fantasmes, des contre-mondes. C’est encore plus vrai lorsqu’on lit des textes empruntés à des cultures différentes, lointaines dans l’espace ou dans le temps. L’effort même de comprendre ces œuvres dans leur contexte nous oblige à déstabiliser nos propres conceptions et à porter finalement un regard neuf sur nous-mêmes, en montrant qu’une autre réalité est possible. Lire, par exemple, les merveilleuses Notes de chevet de l’écrivaine japonaise Sei Shônagon, écrites autour de l’an mil, et découvrir que pour elle la notion de péché n’existe pas, mais seulement celle de honte, liée au regard d’autrui, comprendre qu’à ses yeux l’adultère ne pose aucun problème s’il est bien dissimulé, voilà qui ébranle les habitudes morales héritées de nos divers monothéismes.

« Quand les diverses communautés dont se compose la société ont tendance à s’enfermer chacune dans ses codes et ses références, le simple fait d’aller voir ce qui se passe ailleurs, de faire dialoguer des œuvres, de montrer la variabilité des faits culturels, cela devrait avoir un effet profondément émancipateur. Les textes du monde entier sont à notre disposition, ils appartiennent à tous, et toute culture est faite d’emprunts, toute culture a vocation à donner aux autres, à être transformée par eux, voire trahie. Les Mille et Une Nuits n’ont pris le statut d’œuvre majeure de la littérature universelle qu’après le travail de récolement et de traduction entrepris au début du XVIIIe siècle par l’un de mes prédécesseurs au Collège de France, Antoine Galland. C’est la respiration normale des civilisations.

« J’appelle contemporanéisme la tendance à mesurer la valeur des œuvres à l’aune de notre présent. D’où une survalorisation des œuvres les plus récentes, les plus aptes à s’adapter facilement à nos attentes. C’est d’autant plus vrai lorsqu’on lit les littératures postcoloniales, qui sont par définition de jeunes littératures. Dans les collèges, on préfère souvent faire lire aux élèves de la littérature de jeunesse, censée parler plus directement des problèmes d’aujourd’hui. Je prône au contraire la vertu du dépaysement plutôt que l’enfermement dans le présent. Il faut faire lire Gilgamesh, Shakespeare et Gogol, comme Molière, La Fontaine et Corneille. Il faut accepter le fait que les littératures anciennes ou lointaines ne soient pas confortables, qu’elles nous déroutent, qu’on n’y comprenne pas tout. »



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