Arts et lettres

Vieillesse : façons de voir

Il n'y a plus de vieux ! C'est le constat plutôt réjouissant que l'on peut faire au vu de nos seniors. Beaucoup ont la chance de conserver jusqu'à un âge avancé une bonne santé et l'ouverture d'esprit de leurs jeunes années. Ils ne se distinguent même plus des jeunes générations, qu'il s'agisse de mode vestimentaire, de soins de beauté ou de loisirs.

Il n'en a pas toujours été ainsi et les représentations de la vieillesse ont beaucoup varié au fil du temps comme le montre ce rapide survol des civilisations et des cultures occidentales.

Isabelle Grégor et André Larané
Mathusalem et sa bande de jeunots

969 ans : c'est, dit-on, l'âge qu'avait atteint Mathusalem, grand-père de Noé.

Cet âge respectable ne fait pas exception dans la Bible, texte riche en poly-centenaires bénis de Dieu. Ceux-ci se reconnaissent à leur longue barbe mais surtout à leur sagesse légendaire qui en fait des êtres d'exception.

Faut-il s'en étonner ? Les Hébreux, à l'origine des textes bibliques, se flattent de descendre eux-mêmes d'un couple chenu, Abraham et Sara, qui avaient depuis longtemps passé l'âge d'aimer quand, par la grâce de Dieu, ils ont conçu leur fils Isaac.

Les Hébreux se distinguent aussi en honorant le mariage d'un vieux sage, Booz, avec une jeunette, Ruth... et en reconnaissant une sexualité aux personnes âgées (voir le récit mettant aux prises Suzanne avec des vieillards concupiscents).

Dans la Grèce classique, la mythologie fait une place honorable aux personnages d'expérience, tels Priam ou Anchise, aux côtés des jeunes héros. Dans la vie courante, c'est encore le pater familias grisonnant qui détient l'autorité morale et sert de référence à toute la famille. C'est toujours le cas dans la société romaine, fondée sur la famille, du moins jusqu'au 1er siècle de notre ère, lorsque chaque membre de la maison put commencer à revendiquer davantage de droits.

Les Grecs et les Romains n'en appréhendent pas moins la déchéance des ans et conservent une préférence très nette pour la jeunesse. Le sage Socrate se console à 70 ans de devoir boire la ciguë et mourir en disant qu'il échappe ainsi à la décrépitude. Quant aux artistes gréco-romains, ils n'ont de cesse d'exalter la beauté des jeunes corps, tant filles que garçons.

Charivari

Les unions entre une jeune fille et un homme mûr, généralement aisé, ont de tout temps été monnaie courante, mais il n'y a pas si longtemps de cela, dans les villages de France, elles donnaient lieu à un charivari (chahut moqueur) de la part des jeunes hommes.

Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que les mariages intergénérationnels (avec de grands écarts d'âge entre les conjoints) cessent de susciter quolibets et sourires en coin... Il est vrai que l'amélioration spectaculaire de la condition physique des personnes âgées est passée par là.

Moyen Âge : où sont les vieux ?

Le Moyen Âge possède lui aussi ses saints victorieux des ans et son « empereur à la barbe fleurie » (Charlemagne, mort en pleine gloire à 75 ans environ).

Mais la réalité quotidienne est moins poétique : est vieux celui qui ne peut plus participer aux activités de la société, qu'elles soient guerrières ou plus platement paysannes. Rien ne justifie donc d'accorder un statut particulier à celui qui a perdu sa force physique ou ses capacités intellectuelles. Celui-là est voué à une mort rapide.

Dans les chaumières et les ateliers, chacun participe jusqu'à l'extrême limite de ses moyens aux activités familiales (relire à ce propos la fable de La Fontaine : La mort et le bûcheron). Les guerriers eux-mêmes ne songent à aucun moment à la retraite et l'Histoire en connaît beaucoup qui ont combattu et parfois sont morts à la guerre à un âge avancé.

Alors que les conditions de vie, en particulier pendant les périodes noires des pestes et des famines, limitent l'avancée en âge, l'homme médiéval se montre donc indifférent au nombre des années. La vieillesse semble dénuée de charmes ; elle n'existe pour ainsi dire pas et l'on rêve à une éternelle jeunesse !

Cette absence de compassion pour le grand âge se retrouve dans toutes les sociétés traditionnelles. Elle est parfois poussée très loin, jusqu'au suicide forcé, mis en scène dans le film du Japonais Imamura : La balade de Narayama (1983).

Renaissance et Temps Modernes : comment peut-on être vieux ?

Caractérisée par un dynamisme érigé en valeur suprême, la Renaissance n'inverse pas la tendance : voici le temps de la jeunesse sublimée selon les modèles antiques. Ronsard triomphe en rappelant à ses jolies conquêtes leur décrépitude à venir, quand elles seront « bien vieille[s], le soir à la chandelle... ».

La femme âgée est vite assimilée à une de ces sorcières repoussantes qui sont plus que jamais victimes des bûchers. Les moqueries se multiplient contre leur laideur tandis que l'on raille la faiblesse des anciens guerriers victimes de cette « vieillesse ennemie » qui les rend inutiles.

Rejetés pour leur déclin physique, les plus âgés sont aussi soupçonnés de sentiments nuisibles : la grand-mère devient une personne acariâtre à la morale douteuse, comme dans les contes de Perrault, tandis que son compère n'est plus qu'un barbon ridiculisé dans les comédies de Molière.

Les guerres d'Italie sont le fait de souverains et de chefs de guerre très jeunes et tôt décédés mais un changement s'amorce au cours du XVIe siècle.

Grâce à de meilleures conditions de vie, du moins dans les classes supérieures, il n'est plus rare de croiser des septuagénaires aux commandes des États et des armées ainsi que dans la haute société (le corsaire Barberousse, le connétable Anne de Montmorency, l'amiral Andrea Doria, les peintres Michel-Ange et Titien...).

Du fait de cette visibilité accrue, le vieillard n'est plus ignoré comme aux siècles précédents ; il est simplement moqué.

Gérontocratie

À la fin de son règne, le plus long de l'Histoire humaine, le roi de France Louis XIV gouvernait avec les mêmes conseillers et serviteurs que dans son âge mûr. Les uns et les autres étaient donc presque aussi vieux que lui : Vauban, le maréchal de Villars, son confesseur le père Lachaise, son jardinier Le Nôtre etc. Plus qu'un changement d'attitude à l'égard de la vieillesse, on peut y voir le syndrome d'un régime incapable de se renouveler.

Le même syndrome s'est observé dans la Chine communiste de la fin du XXe siècle, dirigée par une « gérontocratie » d'octogénaires. Paradoxalement, c'est un nonagénaire, Deng Xiaoping, qui y a mis fin en bousculant le régime et les dogmes, en limitant à deux les mandats des présidents de la République et à 68 ans l'âge des membres du Comité permanent.

Caricaturales sont les dictatures modernes, qui se fossilisent dans la crainte d'un changement qui leur serait fatal. De Cuba au Zimbabwe en passant par la Libye ou l'Algérie, elles sont représentées par des dirigeants inamovibles, même au bord de la tombe. Du fait des progrès de la médecine, il n'est plus rare d'avoir de la sorte le même dirigeant à la tête d'un pays pendant quarante ou cinquante ans... 

XVIIIe siècle : bon vieillard et mère-grand

Avec l'amélioration des conditions de vie, le siècle des Lumières prend le temps d'observer ses anciens, de plus en plus nombreux.

Les Encyclopédistes s'interrogent sur le processus de dégradation qui pousse l'homme vers la décrépitude, attendue dès 60 ans. Mais si les sciences entrent alors en jeu, c'est surtout la sensibilité qui gagne du terrain, offrant à la société la possibilité de manifester sa tendresse à l'égard de ses aînés.

La grand-mère n'est plus effroyable mais source d'affection et exemple de piété, comme dans les contes de Grimm. Pilier de la famille, le bon vieillard devient une source de sagesse que l'on s'attache désormais à protéger dans des institutions spécialisées, hôpitaux ou pensions.

Cette estime nouvelle pour la vieillesse s'accompagne, notons-le, d'une attention tout à fait inédite portée à l'enfance. Le grand-père et le petit enfant figurent les deux visages d'une société attentionnée aux faibles et plus humaine.

Fait remarquable, deux grands sculpteurs, Houdon et Pigalle, représentent l'illustre Voltaire (environ 75 ans) avec ses traits flétris. À travers lui, chacun à leur manière magnifient la vieillesse.

XIXe siècle : l'art d'être grand-père

Le vieillard du XIXe siècle est un individu reconnu dans toute sa spécificité.

Après la vague romantique qui se révolte contre les effets du temps : « Ô temps, suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours... » (Lamartine), on regarde de nouveau la personne âgée avec intérêt, persuadé que les progrès médicaux vont rendre le grand âge plus facile à vivre.

On entre alors dans la conquête de la longévité heureuse, symbolisée par l'image de Victor Hugo entouré de ses petits-enfants.

Les dirigeants eux-mêmes, à la suite de la reine Victoria, rappellent que le grand âge reste synonyme de sagesse et de respect. Mais le sort des personnes âgées reste encore fragile, notamment dans les campagnes désertées à la suite de la révolution industrielle.

Pour prendre le relais des familles déstructurées, l'État multiplie donc les hospices, tout en s'interrogeant sur la mise en place de systèmes de retraite.

XXe siècle : une nouvelle vieillesse ?

Cette question des retraites est au cœur de la société en cette fin du XXe siècle et ce début du XXIe siècle après une phase exceptionnelle d'allongement de l'espérance de vie, de moins de 60 ans au début du XXe siècle à plus de 80 ans un siècle plus tard, dans les pays les plus avancés.

Plus remarquable encore est l'allongement de la vie sans handicap notable. Il s'ensuit que les jeunes retraités sont devenus une composante essentielle de la vie sociale, comme consommateurs mais aussi acteurs dans les associations et le bénévolat.

La vieillesse n'a pas disparu pour autant. Elle prend un nouveau visage, qui ne s'apprécie plus au nombre d'années mais à l'état de dépendance physique et mentale de la victime des maladies de la sénilité et en particulier d'Alzheimer, le nouveau « mal du siècle ».


Publié ou mis à jour le : 2019-05-28 13:01:04

 
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