Vichy, histoire d’une dictature

Une histoire de la Collaboration hors contexte

10 mai 2026. Il n’est pas simple de renouveler l’histoire de Vichy (1940-1944) comme l'atteste l’ouvrage collectif publié sous la direction de Laurent Joly, Vichy, histoire d’une dictature (Tallandier, 2025, 560 pages). Le succès éditorial et médiatique de l'ouvrage ne dispense toutefois pas d’un examen critique de ses méthodes, de ses sources et de certaines de ses conclusions. C’est à cet exercice que s'est livré Emmanuel de Chambost. Le débat est ouvert...

Vichy, histoire d’une dictature a bénéficié d’un accueil enthousiaste avec une pleine page du Monde et une série de cinq épisodes sur France Inter introduits ainsi par la journaliste Stéphanie Duncan : « Sur le régime de Vichy on croyait tout connaître, mais grâce à des documents inédits, des recherches récentes ont révélé à quel point les hommes de Vichy ont été les acteurs conscients de ce déshonneur quand d’autres choix étaient possibles. On en parle toute cette semaine avec vous, Laurent Joly. »

Voilà donc l’historien du Commissariat général aux questions juives (CGQJ) présenté comme le spécialiste de l’histoire de Vichy après celui qui était considéré comme l’historien de référence de la période, Jean-Pierre Azéma décédé en juillet 2025.

Plus de 30 ans après l’ouvrage collectif La France des années noires (Seuil,1993), c’est donc autour de Laurent Joly que s’opère une relève constituée d’historiens qui ne sont sans doute pas des débutants mais qui ont été moins impliqués dans leurs sujets respectifs que les anciens de la vieille garde. La relève est inéluctable, mais, comme on va le voir, la jeune garde est pour le moins un peu rapide à faire table rase du passé.

De l’ambiguïté des histoires de Vichy

Dans l’introduction, Laurent Joly prévient que « L’objectif du présent ouvrage, réunissant une dizaine d’historiens et d’historiennes spécialistes du régime de Vichy, est donc, précisément, d’analyser ce qui caractérise une dictature dans un contexte exceptionnel. » Il ne semble pas que cet objectif ambitieux ait été communiqué ni aux co-auteurs ni d’ailleurs à la presse.

Ce Vichy, histoire d’une dictature, publié plus de cinquante ans après La France de Vichy de Robert Paxton, est le plus « paxtonien » des ouvrages qu’il m’ait été donné de lire, plus paxtonien que Paxton lui-même qui en 1997 prenait quelque distance avec ce qu’il avait publié en 1973.

Produire une histoire de Vichy plutôt qu’une histoire de la France pendant la Seconde Guerre mondiale est une option qui n’est pas neutre. En isolant Vichy de son contexte géopolitique, elle conduit tout naturellement à en faire un avatar de la bête immonde qui sommeille au fond de la France depuis les années 1930 et qui ressurgit au XXIème siècle sous sa forme zemmourienne. Un auteur unique peut choisir de limiter son sujet pour ménager sa peine, mais la formule de l’ouvrage collectif devrait précisément permettre de s’affranchir de cette contrainte.

Dénoncer les crimes de Vichy pour mieux combattre le polémiste Éric Zemmour est un raccourci qui rend bien compte de la tonalité de l’ensemble du projet. Sans doute, tous les auteurs qui ont offert leur collaboration à Laurent Joly ne sont pas au diapason, mais ils ne sont que des vedettes américaines invitées à célébrer la tête d’affiche qui s’octroie l’exclusivité du plat de résistance :  Vichy et les Juifs. Dans sa note historiographique, le directeur de l’ouvrage constate en effet que depuis 1990 jusqu’à nos jours « le régime de Vichy est de plus en plus perçu à l’aune de l’extermination des juifs... » ou pour reprendre les termes de Paxton en 1997 « L’antisémitisme d’État est devenu la pierre de touche du jugement global sur Vichy. »

Vichy sans la guerre

Dans le premier chapitre, intitulé « Ce qui a rendu Vichy possible (1934-1940 », Joly focalise son propos sur les parcours des trois protagonistes de juillet 1940, Pétain, Laval et Alibert, mais il ne révèle pas à ses lecteurs que la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Allemagne nazie le 3 septembre 1939 à la suite de l’invasion de la Pologne.

Le lecteur qui n’a appris l’Histoire ni à l’école ni dans un parcours d’autodidacte ignorera également qu’un pacte germano-soviétique a été signé le 23 août 1939, ou que le Parti communiste français a été dissous le 26 septembre, que les Alliés franco-britanniques se sont abstenus d’attaquer militairement l’Allemagne, mais ont tablé sur une guerre économique, un blocus accompagné d’une bataille pour la production militaire afin de surpasser les armées du Reich. Le lecteur ignorera également que l’historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac a produit un ouvrage de référence sur cette période cruciale de l’histoire de France qui précéda la mise en place de la dictature de Vichy, Les Français de l'an 40 (Gallimard, 1990).

Notons dans ce premier chapitre une grave distorsion de la position de Laval en 1938. L’instruction – à charge – contre Laval commence fort. Joly écrit en effet que « le Laval de 1938 ne cesse de plaider pour un rapprochement avec l’Italie fasciste et une forme d’entente avec l’Allemagne nazie ». Oui, avant la déclaration de guerre, Laval a prôné un rapprochement avec l’Italie fasciste et l’Espagne franquiste, mais en aucun cas avec l’Allemagne nazie, qu’il persistait à vouloir isoler envers et contre tout.

Le 24 octobre 1940, à Montoire, en marge de sa rencontre avec Hitler, Pétain salue le ministre allemand des Affaires étrangères Ribbentrop et le chef de l'OKW Keitel

Mise en place de la dictature

Le deuxième chapitre consacré à la mise en place du régime de Vichy en juillet 1940 est également pris en charge par Laurent Joly et on le voit s’y faire l’avocat d’une capitulation qui « aurait raccourci la bataille de France de près de dix jours » et qui « surtout, aurait évité les dissensions franco- françaises des années noires. ». Il referme ainsi un vieux débat bientôt centenaire en joignant l’utile à l’agréable : les Français seraient restés unis, et le nombre de morts et de prisonniers aurait été moindre. Mais aucune argumentation n'est apportée à cette vision d'une hypothétique capitulation. Ce chapitre centré sur les circonstances qui ont vu l’écroulement de la Troisième République dans la première quinzaine de juillet 1940 n’apporte guère d’éléments nouveaux.

La dictature a-t-elle été établie le 10 juillet, ou le 11, ou le douze ? Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’une question majeure, mais il y a au moins un point sur lequel on ne pinaillera pas : Oui, Vichy devait être une dictature !

Pierre Laval, chef d’orchestre des événements du 10 juillet, l’a explicitement revendiqué : « Ne vous y trompez pas, nous vivons maintenant sous un régime de dictature » « On ne sauve pas la France en quittant son sol, ai-je dit ? Je le maintiens. C’est pourquoi le gouvernement est décidé, quoiqu’il advienne, à ne pas laisser nazifier la France … Nous ne ferons pas subir à nos compatriotes l’humiliation de les faire voter sous le contrôle de l’armée allemande. » Citation que je n’ai pas malheureusement pas trouvée dans Vichy, une dictature, mais, que j’ai dû aller rechercher dans la vieille Histoire de Vichy de Robert Aron (Arthème Fayard, 1954).

L’historien marxiste qui sommeille en moi a été frustré de trouver dans ce livre de 560 pages que deux lignes traitant peu ou prou d’économie et des conditions d’exploitation économique de la France. C’est tout juste si Michael Mayer évoque des « coûts d’occupation exorbitants » dans le chapitre « La recherche de la collaboration » qui traite du second semestre 1940. Paxton (La France des années noires, 1993) les avait qualifiés « d’absurdes ».

Or, les frais d’occupation ne sont ni absurdes ni exorbitants, ils sont terriblement rationnels du point de vue du vainqueur qui cherchait, tout en vivant sur la bête, à en retirer le profit maximum. Que ce soit dans la bibliographie ou dans les références, on ne trouve nulle trace des rares auteurs ayant plus ou moins traité le sujet dans le passé, Milward, Sauvy, Tooze, Margairaz.

Un usage discutable de Paul Morand

Les différents contributeurs étaient invités à parsemer leurs contributions de citations issues des journaux intimes tenues respectivement par le pasteur Boegner, Paul Morand, Hélène Hoppenot, Léon Werth et l’avocat Maurice Garçon. C’était peut-être une bonne idée, à condition, bien sûr qu’elle soit appliquée avec pertinence et honnêteté.

Je n’ai pas pu vérifier toutes les citations, mais j’ai trouvé deux cas ou le journal de l’écrivain Paul Morand était cité à contresens ou carrément falsifié. C’est à contresens que Mayer cite son journal : « Il faut jouer le jeu allemand », assène Paul Morand dans son Journal, le 7 juillet 1940. » Or Paul Morand, qui est encore en poste à Londres le 7 juillet 1940, n’assène rien du tout mais cite une tierce personne (un Anglais anonyme)…

Plus grave est la citation imaginaire de Laval que Laurent Joly avait déjà produite dans différents articles depuis la publication du journal de Paul Morand en 2020 : « L’alignement du problème juif français sur le problème juif allemand […] ne nous coûte rien et n’a pour nous que des avantages », aurait ainsi confié Pierre Laval à Paul Morand, devenu l’un de ses proches collaborateurs, le 15 août 1942. Ce jour-là, Morand qui réside dans sa propriété des Yvelines a bien couché ces mots dans son journal, mais sans faire référence à une quelconque confidence de Laval.

Une histoire épurée

Si la bibliographie et les références sourcées ont été épurées d’une foultitude d’historiens tricards, l’opération d’épuration concerne aussi un certain nombre d’ambiguïtés vichystes qui amèneraient à dresser un tableau plus nuancé de ce que fut l’État français. Ambiguïtés qui n’avaient pas échappé à la sagacité allemande.

Ainsi, les noms des chefs des services secrets français, Rivet ou Paillole qui poursuivirent jusqu’en novembre 1942 leurs activités antiallemandes ne sont pas cités une seule fois, tout comme ceux des chefs des responsables de la Surveillance du territoire comme Henry Rollin, tout comme ceux de l’école des cadres d’Uriage, le ministre Lamirand, Dunoyer de Segonzac ou Beuve-Méry. Le lecteur n’aura d’ailleurs connaissance de cette école d’Uriage que lorsque celle-ci sera devenue celle de la Milice.

Vichy, les Juifs et la comparaison avec Bruxelles

Le chapitre IX, intitulé « Le crime : l’État français et les rafles antijuives de l’été 1942 », chasse gardée de Laurent Joly, forme le cœur de l’ouvrage. C’est sans surprise que ce chapitre prend la forme d’un réquisitoire. D’après Joly, Laval en France aurait dû avoir la même position que le Bourgmestre Jules Coelst, à Bruxelles, qui tenta pendant deux ans de freiner les exigences allemandes.

Il est exact que Laval disposait d’une certaine marge de manœuvre, il avait le choix entre plusieurs réponses possibles aux injonctions allemandes. La preuve en est, comme le rappelle Joly, que le 26 juin 1942, Laval déclara au conseil des ministres, à propos de la demande allemande de livrer 20000 Juifs de la région parisienne dont 40 % de Français : « Je donnerai moi-même ma réponse, et elle sera négative. » Finalement Laval accepta que la police française prenne en charge l’arrestation des Juifs étrangers, les Juifs français en étant exemptés.

L’historien est bien fondé à se demander ce qu’il aurait pu se passer si Laval avait maintenu face aux Allemands sa position du 26, à condition bien sûr de traiter correctement, c’est-à-dire au conditionnel cette histoire alternative.

La comparaison entre la situation en Belgique et celle en France est a priori pertinente, et, d’ailleurs, un chapitre tout entier consacré à cette comparaison aurait été bienvenu.  La complexité des réalités respectives des situations en France et en Belgique n'interdit pas de tenter une étude comparative à condition bien sûr de le faire avec délicatesse et rigueur, ce dont se montre parfaitement capable Laurent Joly lorsqu’il expose les modalités du compromis entre l’épiscopat et les autorités de Vichy en septembre 1942 : « Une sorte de modus vivendi s’établit, tacitement, entre le gouvernement et l’Église catholique. Le premier renonce bientôt à sa politique de traque impitoyable en zone libre. De fait, parmi les quelque 2 900 juifs et juives envoyés à Rivesaltes du 3 septembre au 19 novembre 1942, plus de 70 % seront finalement libérés. Surtout, sauf exception, plus jamais Vichy ne livrera des femmes et des enfants de zone sud. »

Éléments de langage

Un peu plus loin, on découvre à nouveau la subtilité de l’historien qui sait parfois s’attarder sur la complexité des choses : « Mais c’est précisément parce que l’Église constitue un pilier du régime de Vichy, et qu’elle s’est compromise dans la Révolution nationale, que sa protestation a pu contraindre le gouvernement Laval à demander une pause dans la livraison des juifs. Et c’est précisément parce que les autorités allemandes ont confiance dans le gouvernement français qu’elles acceptent de ne pas lui créer davantage de difficultés par des exigences excessives sur le sujet. »

Un des passages les plus intéressants de ce chapitre est l’étude comparative des éléments de langage dans les cercles gravitant plus ou moins autour des instances décisionnaires de Vichy. On connaissait déjà le discours de Laval rapporté par le pasteur Boegner après sa visite du 9 septembre 1942, en phase avec le télégramme envoyé aux ambassadeurs le 30 septembre - La France renvoie dans leurs pays d’origine les Juifs apatrides qui sont un poids pour la France - mais on découvre ici ce qu’écrivait dans son journal intime, inédit, André Lavagne, chef du cabinet civil de Pétain. Par exemple, le 24 juillet : « Impression qu’on arrive à l’extrême limite de ce qu’on peut céder aux Allemands avant de s’abîmer dans le plus abject déshonneur. »

Curieusement, dans ce livre dirigé par un spécialiste de Vichy et les Juifs, la question de la persécution des Juifs s’arrête à l’automne 1942. Sans doute le juge a-t-il assez d’éléments pour condamner Vichy, mais l’historien reste sur sa faim.

Historiens épurés et Allemands oubliés

Je n’entrerai pas dans le détail des autres contributions dont certaines sont très honnêtes, sans pour autant être novatrices.

En charge du chapitre sur Darnand et l'État Milicien, Tal Bruttmann évoque l'assassinat de Georges Mandel : « Le 7 juillet, un groupe de miliciens emmènent Mandel dans la forêt de Fontainebleau où ils l’exécutent ». Il oublie que Jean-Marc Berlière avait établi en 2013 que ces assassins menés par le « milicien » et truand Mansuy étaient en fait en service commandé pour le compte du SIPO-SD (Sicherheitspolizei, « Police de sûreté » allemande). Ce fait semblait pourtant accepté par la communauté des historiens, mais Berlière fait partie des historiens tricards ignorés de cet ouvrage de synthèse, en bonne compagnie, puisque Christine Levisse-Touzé n’est pas davantage citée lorsqu’il est question de l’Afrique du Nord. Autre victime de l’épuration, Yves Durand, dont l’histoire des prisonniers de guerre français est ignorée, ce qui est finalement assez logique puisque les prisonniers de guerre ont été évacués du paysage.

Récemment mise sous le feu des projecteurs, Barbara Lambauer, biographe d’Otto Abetz et conseillère historique du cinéaste Giannoli pour le film Les rayons et les ombres, a déclaré au magazine Télérama : « les historiens sont tellement concentrés à prouver que Vichy était coupable, qu’ils en oublient les Allemands ». Ce livre qui oublie non seulement les Allemands, mais la guerre elle-même, rentre assurément dans la catégorie visée par Lambauer. Ne désespérons pas, nous finirons bien par voir arriver une véritable Histoire de la France pendant la Seconde Guerre mondiale.

Emmanuel de Chambost
Publié ou mis à jour le : 2026-05-10 17:22:51

Voir les 6 commentaires sur cet article

Michel Bergès (11-05-2026 08:19:29)

Il m’est venu déjà d’échanger avec Emmanuel De Chambost, passionné par les connaissances sur la période. D’où ces remarques amicales d’un politologue : – Laurent Joly rattache non san... Lire la suite

Sylvain (10-05-2026 22:12:06)

Oublier la guerre et les allemands, une facilité assez courante chez ceux qui ne veulent pas se donner la peine de comprendre le rôle de Vichy et les circonstances, mais préfèrent pouvoir condamne... Lire la suite

Coche (10-05-2026 18:51:15)

Devant un juge, seuls les faits doivent être présentés. La Collaboration débute avec la poignée de main entre Hitler et Pétain, à la gare de Montoire, et par le discours de ce dernier, le même... Lire la suite

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