Les Servan-Schreiber 

Une famille dans le siècle

En France, nous n’avons plus de famille régnante, mais nous avons des dynasties qui fascinent tout autant. Elles portent un nom qui marque aisément l’oreille et l’ont fait sonner dans de nombreux domaines de la sphère publique : c’est le cas des Servan-Schreiber, dont les quatre générations parisiennes se sont illustrées – et s’illustrent encore - dans le monde de la presse, de la télévision, du cinéma, de la politique, des nouvelles technologies. Voici leur histoire.

Sophie Favrolt

La légende du double S

À toute dynastie, il faut un ancêtre fondateur, un héros patronymique, sinon éponyme. Chez les Servan-Schreiber, comme il y a toujours une certaine générosité à embrasser la vie, nous en trouvons deux : Julius Joseph et Émile.

Julius Joseph Schreiber (1845-1902), fils de rabbin, entame une carrière dans le commerce, ce qui lui donne l’occasion de rencontrer sa future femme, Clara Feilchenfeld, dont la famille vend du blé à Dantzig. Tous deux sont nés en Prusse, dans des territoires aujourd’hui polonais ; tous deux sont juifs et a priori non voués à fonder une dynastie à Paris. Est-ce si improbable qu’il faut à la famille inventer une belle histoire autour de cette translation ?

Celle-ci, en l’occurrence : secrétaire de Bismarck, Julius Joseph (JJ, déjà !), devant les visées expansionnistes de son patron, aurait eu un haut-le-cœur et se serait exilé en France, patrie des hommes libres, juste avant que la Prusse ne se lance dans une guerre contre ladite patrie. Joli roman – que Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJ toujours !) diffuse encore sciemment au début des années 1990. Mais fake news, comme on dit aujourd’hui aux États-Unis. Or, ce sont justement les États-Unis qui attirent Joseph, dont l’ambition commerciale se heurte à l’antisémitisme patent du Berlin des années 1870.

Il part donc vers l’ouest, direction l’Outre-Atlantique et s’arrête finalement… outre-Rhin, à Paris où il a des cousins, donc un réseau. Clara le rejoint en 1879 ; les trois fils qui naissent métronomiquement à leur foyer – Robert en 1880, Georges en 1884, Émile en 1888 - sont donc Parisiens. Mais pas encore Français. Le dossier de naturalisation de toute cette famille juive et prussienne est validé en 1894, dans une France antisémite et antiallemande, où s’apprête à éclater l’affaire Dreyfus. Comme quoi, le paysage d’une époque est toujours plus nuancé qu’on ne le croit.

Émile Servan-Schreiber (décédé en 1967), co-fondateur avec son frère Robert du journal Les Échos en 1909. Grand reporter et éditorialiste à L'Illustration, il était aussi maire de Veulette-sur-mer, en Seine-Maritime.Joseph et Clara ont pour viatique le désir profond de s’intégrer – thématique ô combien actuelle. Tout s’organise dans le but d’être Français : la naturalisation bien sûr ; mais aussi la consonance française des prénoms de leur fils et les mariages « indigènes » de ceux-ci. Au point de ne pas faire de la religion de leurs brus une pierre d’achoppement : ne pas tellement fréquenter la synagogue, voire fréquenter l’église, rien ne fait obstacle pourvu que ces unions apportent, au-delà de la citoyenneté, l’identité tant souhaitée. Ainsi, Émile épouse une catholique ; et la judéité des Servan-Schreiber devient le fait de hasards amoureux plutôt que d’un cap collectif.

Voilà donc Émile. Voilà le deuxième maillon de la chaîne fondatrice. Son père a francisé la famille. Émile francise le nom. Non par traduction mais par addition. En y pré-positionnant le mot -Servan. L’on sait l’origine de l’inspiration, le port de Saint-Servan, en Ille-et-Vilaine, aujourd’hui quartier de Saint-Malo.

On note au passage que c’est de Saint-Servan que le premier voyage français à destination du Nouveau Monde est parti, avec Jacques Cartier à sa tête, en 1534. Et c’est en publiant, en 1917, son premier ouvrage qu’Émile fait apparaître le patronyme Servan dans le monde des lettres françaises. Et sur quel sujet, le coup d’essai ? « Les États-Unis et l’Europe  »… L’Amérique, comme un leitmotiv, toujours.

Saint-Servan et le Pont-roulant vers 1914, Carte postale ancienne éditée par LL, n°61. En agrandissement, Saint-Servan devenue aujourd'hui un quartier de Saint-Malo.

Le roman familial, jamais avare d’un peu de flou, date parfois aussi l’usage de Servan seulement de la Seconde Guerre mondiale, période certes riche en « noms de guerre », dont la paix revenue, on enrichit son état-civil. Un peu comme un certain Jacques Delmas est connu à partir de 1943, dans la Résistance, comme Chaban. Et tiens, Chaban et Servan s’affrontent d’ailleurs pour la mairie de Bordeaux en 1970. Servan tombe à l’eau. Qu’est-ce qui reste ?

Mais revenons en 1952, quand le flou se dissipe par voie administrative et qu’est officialisé le changement de nom pour l’ensemble de la famille. Une deuxième naturalisation, soixante ans après la première, en quelque sorte. Désormais, ce nom sera un étendard. Que n’illustreront très publiquement que les branches de Robert et d’Émile. Georges, devenu pédiatre, reste, avec femme et descendance, dans l’ombre portée de l’aîné et du benjamin.

Dernier patronage à relever, celui, symbolique mais finalement parfaitement fonctionnel, apporté par le nom originel : Schreiber, de schreiben, « écrire » en allemand. Un nom sans doute établi, comme pour beaucoup d’autres juifs d’Europe Orientale, pour complaire aux souverains prussiens du XVIIIe siècle, au moment où ceux-ci décident qu’il est plus aisé de maîtriser une communauté quand on identifie clairement chacun de ses membres.

De quel écrivain public, de quel écrivaillon même (car les noms de famille furent alors souvent la cristallisation de surnoms, de moqueries, de mépris) les Schreiber tiennent-ils leur patronyme ? On ne sait car on ne parvient pas remonter leur généalogie au-delà du grand-père de Julius Joseph. On sait en revanche ce qu’en tant que femmes et hommes de lettres et de presse, les Servan-Schreiber ont fait de cette estampille.

Quatre générations de Servan-Schreiber (XIXe-XXe siècles)

- De Madame Servan à Mademoiselle Schreiber

Il n’est pas écrit ci-dessus « femmes et hommes » de lettres par simple respect de la galanterie ou de la parité, mais parce que dans cette histoire familiale, les femmes sont loin d’être des comparses obscures. Et pas uniquement en tant que reines-mères vénérées ou omnipotentes déesses du foyer. Elles sont plus volontiers citoyennes, libres et modernes. É-man-ci-pées, en un mot. Si l’on parlait en introduction de l’adéquation de cette famille à son époque, c’est notamment dans sa compréhension tôtive de la cause des femmes comme grand combat du siècle.

Suzanne Crémieux en 1929, Paris, BnF. En agrandissement, la mairie de Meulan rend hommage en 2016 à la fille de Suzanne, Brigitte Gros.Et ce, dès l’entre-deux-guerres, donc dès avant l’obtention du droit de vote. Prenez Suzanne Crémieux (1895-1976) par exemple, l’épouse de Robert. Née dans le sérail politique (son père Fernand est député du Gard), elle s’y implique personnellement, exerçant des responsabilités au sein du Parti radical-socialiste de son père (comité directeur, 1924), à la Société des Nations (1930), et dans le gouvernement (1938). Et dès que droit de vote et éligibilité sont établis, Suzanne Crémieux est élue sénatrice du Gard (1948) et le reste jusqu’à sa mort.

L’une de ses belles-sœurs, Denise Brésart (1900-1987), épouse d’Émile, la première catholique de la famille, est d’éducation plus traditionnelle. Dévouée à ses cinq enfants et aux autres (elle est infirmière de son état), elle finit par prendre la suite de son défunt mari à la mairie de Veulettes-sur-Mer, localité normande où la branche d’Émile s’est enracinée. Elle assure cette fonction jusqu’à sa mort.

Même longévité, à Meulan (78), pour sa fille Brigitte (1925-1985), qui est aussi sénatrice des Yvelines à partir de 1973. Peu étonnant de la part de celle qui avait entamé sa vie politique dès l’âge de 18 ans, en tant qu’agent de liaison dans les maquis de l’Ain. Engagement qui lui vaut la Croix de guerre pour avoir été « toujours volontaire pour les missions périlleuses, [ayant] donné l'exemple du plus pur courage ».

Marie-Claire Servan-Schreiber (1921-2004) épousera Pierre Mendès France le 2 janvier 1971. En agrandissement, Christiane Collange (née Servan-Schreiber le 29 octobre 1930) au salon du Livre à Nancy en 2011.Ainsi, si l’on compte bien, entre 1974 et 1976, sur les 2,47% de femmes siégeant au Palais du Luxembourg, il y a deux Servan-Schreiber, tante et nièce ! Beau pied de nez au patriarcat !

Citons encore, dans le domaine de la presse, vers lequel l’on va bientôt revenir, les cousines Marie-Claire et Christiane. La première, fille de Robert, devient directrice de la publicité à L’Express en 1958 et présidente-directrice générale des Échos en 1963. La seconde, fille d’Émile, se voit confier, à 23 ans, la rédaction en chef d’un supplément féminin à L’Express, dans lequel on lui recommande de « surtout ne pas faire de journalisme féminin ». Belle quadrature du cercle pour une si jeune impétrante, mais quand le cahier des charges est édicté par la grande Françoise Giroud, on s’applique.

Certes, jeune âge et responsabilités se conjuguent parce qu’on est dans le groupe de presse familial. Clara, la matriarche, l’appelle malicieusement « la boulangerie » tant sont nombreux les membres de la famille à y gagner leur pain. Mais cela retire-t-il à ces dames Servan-Schreiber toutes qualités professionnelles ? Contre cette suspicion de népotisme, on peut noter que Christiane, la rédactrice en chef de 23 ans susmentionnée, n’utilisera jamais son nom de jeune fille ou celui de ses 3 maris successifs, et fera pourtant, en tant que Christiane Collange, une fructueuse carrière de journaliste et d’écrivain.

À contrario, sa nièce Catherine Gros reprend l’étendard du clan pour publier ses livres. Au risque d’être confondue avec la « vraie » Catherine Servan-Schreiber, une de ses lointaines cousines de la branche de Georges. Ainsi, quand le nom est vaste, il semble toujours apporter des regrets : d’être trop lourd quand on l’a de naissance ; de vivre sans son onction quand on ne l’a pas reçu à la loterie familiale. Troisième voie possible : l’exécration. Il en est peu d’exemples ; le seul révélé, par elle-même, est celui de Fabienne Servan-Schreiber, poussée par sa mère à détester le nom de son père, soit le sien propre ! Dichotomie n’ayant pas tenue, dit l’intéressée, plus loin que l’adolescence.

Autre précepte à sembler « de famille », la liberté des femmes vis-à-vis des « mœurs », cet épouvantail social des IIIe et IVe Républiques. Car l’on divorce beaucoup chez les Servan-Schreiber, quand ce n’est pas encore la norme ; et l’on se remarie de même, deux fois, trois fois, avec un certain désintérêt pour le qu’en dira-t-on, dirait-on. Ce marqueur peut paraître risible aujourd’hui mais il reste une tare sociale jusque tardivement dans le siècle.

Cela n’arrête pas Suzanne Crémieux (Mme Robert Servan-Schreiber, mais personne ne songerait à la nommer ainsi) qui divorce avant même la Seconde Guerre mondiale. Ni sa fille, Marie-Claire, quittée par son mari après quatre ans de mariage et deux enfants, et qui, sans s’en tenir à la pitié qu’inspirerait son statut, vit rapidement et notoirement avec un homme lui-même encore marié : un certain Pierre Mendès France ‑ dont la famille portugaise avait ajouté « de França » à son nom lors de leur installation à Bordeaux, fin XVIIe siècle. On reste, définitivement, entre gens aux mêmes réflexes francophiles. Et aux mêmes idées politiques, puisque Mendès est du Parti Radical, comme les Crémieux.

Si, dans la branche Servan-Schreiber infusée de gènes Crémieux, on passe à la génération suivante, on retrouve, pour tenir haut ce flambeau de désinvolture pour la norme, la Fabienne déjà citée (née en 1950). Fille de Jean-Claude, militaire et résistant, et de Christiane Laroche, descendante d’ambassadeurs, elle est de son propre aveu, « drivée » par les conseils maternels de façon à arriver vierge aux portes d’un beau mariage. Elle semble d’ailleurs suivre ce précepte en épousant en 1971 Pierre Wiazemsky, héritier d’un titre de prince russe et petit-fils de François Mauriac. Pedigree idéal mais cette jeunesse dorée se révèle vite peu conformiste.

Fabienne Servan-Schreiber. En agrandissement, Henri Weber en 2008.Deux ans plus tard, sortie de route : Fabienne Servan-Schreiber quitte son mari Wiaz (son pseudo comme dessinateur de presse) pour Henri Weber, fils d’horlogers juifs polonais, membre actif de la gauche révolutionnaire (JCR, LCR), plus tard sénateur et député européen socialiste. Et lui-même marié. Une histoire d’amour fou, selon les deux protagonistes, sanctionnée par six enfants, puis un mariage après 34 ans de vie commune. Weber est le premier du clan à décéder de la pandémie de Covid-19, dès mars 2020, neuf mois avant Jean-Louis Servan-Schreiber.

N’allez pas croire qu’on est plus calme chez les cousins ! Les trois Jean (-Claude chez Robert, -Jacques et -Louis chez Émile) auront chacun deux mariages à leur actif… et donc au moins un divorce. Permettons-nous ici un court intermède « people », presse à laquelle les Servan-Schreiber n’ont pas mieux échappé que les autres ‑ en tant que victimes, car ils n’en furent jamais maître-d’œuvre. En 1960, Jean-Jacques, dont le mariage avec Madeleine Chapsal, journaliste, romancière et sa collaboratrice à L’Express, se révèle stérile, la quitte.

Décidé à faire place très nette, il se sépare aussi de sa maîtresse Françoise Giroud – qui reste cependant son alter ego à la tête de L’Express. Enfin, il épouse la jeune Sabine Becq de Fouquières (21 ans, il en a 36), stagiaire au journal. Vous suivez toujours ? Tout cela reste dans la grande famille de la presse, heureusement, et dans une certaine tradition des répudiations douloureuses. Car, s’il nous prend de relever que le grand ancêtre des Becq de Fouquières s’appelait Aimé-Napoléon, l’on pourra moquer un peu JJSS, qui, comme rois ou empereurs en leur temps, se voit contraint au divorce pour donner vie à sa lignée.

Pari gagné, cela dit : 8 ans plus tard, il a quatre fils.

Les Échos de l’Exportation, 1908, Maison Schreiber et Aronson

- Du papier pour vendre avant de vendre du papier

Les paragraphes précédents ayant déjà cité L’Express, il faut maintenant que ce papier parle du papier. Mais aller plus loin sur ce titre serait esquiver le premier chapitre de la saga journalistique des Servan-Schreiber. Qui s’écrit bien plus tôt, et dans le cadre de l’activité commerciale de la famille. Elle (c’est-à-dire Robert, Émile et leur associé M. Aronson) dirige une entreprise de quincaillerie et de mercerie, sise dans le Xe arrondissement, quartier coutumier d’immigration juive à Paris.

2 avril 1908 : le premier numéro des Échos de l'Exportation. En agrandissement, le numéro de la paix, 1er mai 1919.En 1908, la société édite un bulletin (il n’a que 4 pages) intitulé Les Échos de l’Exportation, informant le réseau professionnel de Schreiber&Aronson de l’actualité de la maison. Dès 1910, Robert quitte la direction de celle-ci pour se consacrer uniquement au journal.

Son frère Émile, encore fort jeune, voyage énormément, s’adonnant à une sorte de Grand Tour formateur, comme l’envisageait pour ses rejetons l’aristocratie européenne des siècles précédents. De ses escales, il envoie notes et articles sur la situation économique et commerciale des lieux visités, infléchissant déjà le devenir de la publication. Le bulletin devient journal hebdomadaire juste avant la Grande Guerre, puis quotidien en 1928 et, a contrario du nom des patrons, se modernise en amputant son nom : seuls restent Les Échos.

Après la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle génération de Servan-Schreiber entre aux Échos. Jean-Claude, fils unique de Robert, en devient le directeur. Jean-Jacques, fils ainé d’Émile, l’un des contributeurs, tout en étant éditorialiste politique au Monde ; Jean-Louis, fils cadet d’Émile, y entre en 1960 et en devient directeur de publication en 1962. Il transforme le titre en une référence de la presse économique internationale. Hélas, des querelles de famille viennent à bout de cette réussite, le journal est vendu en 1963.

Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber fondent L’Express

C’est qu’entre-temps, le giron familial a accueilli un nouveau-né : L’Express, créé par Jean-Jacques et Françoise Giroud en 1953. Ce n’est d’abord qu’un supplément week-end aux Échos, avant de devenir un quotidien indépendant à la vocation politique bien marquée. Cette année-là, Jean-Jacques a en effet rencontré Pierre Mendès France.

Jean-Jacques Servan-Schreiber à la Une de L'Express en 2006. Le magazine fête ses 20 ans.PMF et JJSS se retrouvent sur des opinions communes : l’inéluctabilité de la décolonisation, le refus de mener des guerres pour la contrer, la modernisation de la France par la décentralisation économique et administrative. Jean-Jacques se rêve en faiseur de rois. Avec le soutien de L’Express, et conséquemment à la défaite de Dien Bien Phu, Mendès France accède à la Présidence du Conseil en 1954. Mais il achoppe rapidement sur la question de l’Algérie. Moins de 8 mois plus tard, il est démissionnaire.

Grosse déconvenue pour Jean-Jacques. Et pour le journal qui, ayant perdu sa cause à défendre, connaît de moins bons tirages. Une plus intense désillusion se profile : dans les années qui suivent, Pierre Mendès France, qui vit avec Marie-Claire, la cousine de Jean-Jacques, demande à celui-ci de la soutenir pour qu’elle prenne la tête des Échos, évinçant ainsi Émile Servan-Schreiber, le propre père de Jean-Jacques !

C’est peu dire qu’il y a dans l’affaire des conflits de loyauté à plusieurs tiroirs. Jean-Jacques refuse et rompt avec PMF. S’ensuit plusieurs années d’opposition entre les branches ainée et benjamine des Servan-Schreiber pour la gestion des Échos, tristement résolue par la vente de 1963, déjà évoquée.

L’Express n’est pas alors en meilleure posture. Il faut se renouveler ; ou se résoudre à végéter. Comme à plusieurs reprises dans l’histoire du clan, le nouveau souffle vient des États-Unis. Le journal se refonde après un audit réalisé par Jean-Louis Servan-Schreiber, qui recommande la transition de l’hebdomadaire vers une formule de news magazine.

Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber fêtent les 20 ans de L'Express.Formé au sein de rédactions américaines, il avait déjà su redonner, quelques années auparavant, de la pertinence aux Échos essoufflés. Jean-Louis veut maintenant faire de L’Express un Times Magazine à la française. De journal d’opinion, L’Express mute en hebdomadaire de société, en phase avec la nouvelle classe moyenne française et perméable à une certaine américanisation de la vie.

Jean-Jacques ne saurait s’y opposer, lui qui a toujours affirmé son intérêt pour le grand frère atlantique. N’appelle-t-il pas son troisième fils Franklin ? Juste après avoir baptisé le deuxième Émile ? Comme à la génération précédente, prénommer les enfants éclaire la tendance familiale, et permet de balancer entre ancestralité et aspiration, entre racines et ailes en somme. Entre là d’où l’on vient et là où l’on espère devenir.

L’américanophilie de Jean-Jacques Servan-Schreiber en fait un temps un proche de John Fitzgerald Kennedy, qu’il alerte sur le Viêt-Nam à la lumière de l’expérience indochinoise de la France. Il ambitionne peut-être d’être un écho français de JFK ? C’est en tous cas à l’imitation de ce sigle qu’il crée son propre acronyme – « jijièssess »  ‑ qui désormais fait de lui une marque facile à reconnaître, rapide à nommer. Peu impressionné, et peu amène, François Mauriac, collaborateur à L’Express, le traite de « Kennedillon ».

Néanmoins JJSS devient un personnage de plus en plus public, assumant ouvertement ses ambitions politiques et son opposition de plus en plus farouche au gaullisme. Il est élu député à Nancy (1970), préside pendant cinq ans le Parti radical (atavisme familial oblige) mais échoue à la mairie de Bordeaux et n’est ministre (des Réformes) que pendant 13 jours (printemps 1974). Un peu court pour réformer quoi que ce soit.

Cette carrière politique sans accessit national finit par lui coûter son journal : on ne peut être juge et partie, éditorialiste politique et politicien briguant des mandats. La rédaction perd ses meilleurs éléments, outrés par ce mélange des genres. Françoise Giroud part à son tour pour entamer une carrière politique. La grande époque est terminée. La lassitude peut-être s’installe. L’Express est vendu en 1977.

Finalement, c’est en analyste de la société contemporaine que JJSS montre le plus d’acuité et de vision. Il y gagne un surnom plus flatteur : « l’homme qui venait de l’avenir ». En évaluant les situations économiques des États-Unis et de l’Europe dans Le Défi Américain (1967), il conclue à la nécessité d’une construction européenne plus active… sur un mode étasunien.

Possiblement, un américanisme déjà ancien permet aux Servan-Schreiber de voir les avantages d’un système fédéral : déjà lors d’un voyage en 1913, Émile s’enthousiasmait pour la société découverte là-bas et publiait un essai à ce sujet en 1917. Ce à quoi Émile adhérait, c’était l’idée d’un œcuménisme européen, dans le but essentiel d’éviter l’incessant renouvellement des guerres continentales.

Son fils aîné, lui, prône un véritable fédéralisme politique, basé sur une monnaie européenne unique et doté d’une capacité concurrentielle grâce à un investissement massif dans les nouvelles technologies. Le livre est un succès et procure à son auteur le statut international auquel il aspirait. Il récidive avec un second portrait de son époque dans Le Défi mondial (1980). Cette fois-ci, son regard porte jusqu’au Japon et prédit que l’avenir sera micro-informatique ou ne sera pas.

Quant à son avenir à lui, incarné par ses quatre fils, c’est encore par l’Amérique et la tech qu’il le voit passer. Tout en écrivant son livre, il transfère la fratrie ‑ David, Émile, Franklin et Edouard ‑ en Pennsylvanie, à l’Université Carnergie-Mellon (Pittsburgh), où le campus conjugue l’enseignement de l’informatique et des sciences neurocognitives.

Ironie de l’histoire, c’est une maladie neuro-dégénérative qui viendra embrumer le bouillonnant cerveau de celui qui avait « une case en trop ». Ces mots sont de Valéry Giscard d’Estaing, condisciple de Jean-Jacques à Polytechnique, et de Jean-Louis dans la mort par Covid. Sic transit gloria mundi.

David Servan-Schreiber, une approche non-conventionnelle du cancer
- Une certaine idée de l’avenir

Étonnamment, des quatre fils de JJSS, aucun n’étudie le journalisme. Ont-ils eu le même réflexe que leur petite-cousine Fabienne, trouvant qu’il y a « trop de journalistes dans cette famille » pour se lancer dans la même voie. Fabienne, elle, élit l’image plus que le mot pour exprimer son talent et ses convictions, notamment féministes. Elle devient une productrice majeure de la fiction TV et du documentaire français, fréquemment lauréate du Fipa d’Or ou prix équivalents (Fatou, la Malienne, 2001 ; Les Oubliées, 2007 ; Les Témoins, 2015 ; Marianne Faithfull, Fleur d'Âme, 2018).

Les fils de Jean-Jacques, eux, sont plutôt sciences (neuropsychiatrie, mathématiques, ingénierie) qu’arts et lettres. Quoique… Même si c’est désormais plutôt dans l’édition que dans la presse, tous ces beaux jeunes gens écrivent, publient beaucoup et « best-sellerisent » beaucoup. Portant à plus d’une centaine les ouvrages arborant leur fameux nom, toutes générations confondues. Schreiber un jour, schreiber toujours.

Au tournant d’un nouveau siècle, les Servan-Schreiber ont-ils préservé l’esprit pionnier qui caractérisait leurs prédécesseurs ? Le féminisme, qui fut très tôt leur cheval de bataille, l’est resté, notamment via les actions de Brigitte (épouse Gros), déjà citée, et de sa belle-sœur Claude Sadoc, première femme de Jean-Louis. L’une ou l’autre, l’une et l’autre s’expriment, des années 1970 à aujourd’hui, sur des thèmes sociaux majeurs, tels que la requalification du viol de délit en crime, la dépénalisation de l’avortement et de l’homosexualité, la parité en politique, le mariage pour tous, les nouvelles parentalités. Autant de courants qui n’ont pas fini d’agiter la société.

Une implication dans la défense de l’environnement se repère également assez tôt en leur sein. Anecdotique peut paraître la proposition, de Brigitte toujours, d’un carnet d’auto-stoppeur (1975) ; mais d’aucuns le considèrent comme le premier encouragement au covoiturage ! Sur un sujet aux controverses plus rudes, Jean-Jacques manifeste à la même époque une virulente opposition aux essais nucléaires français en Polynésie, ce qui lui valut l’inimitié de Jacques Chirac.

Son fils Franklin creuse le même sillon, en créant une entreprise (Transmutex) pour développer une technologie de traitement des déchets nucléaires. Le même avait auparavant subventionné la lutte contre la pollution plastique des océans au sein de l’ONG Race for Water. Moins médiatisée, car moins consensuelle, est sa participation, au sein d’un fonds de mécènes privés, à l’installation aux Champs-Élysées des Tulipes décriées de Jeff Koons (2019). Le cadet Émile a choisi une voie parallèle, toujours dans le monde de l'entreprise. Docteur en psychologie cognitive, il étudie les instruments de prévision. Dans Supercollectif (Fayard, 2018), il développe l'idée qu'une équipe cohérente et empathique sera bien plus performante qu'une équipe de champions égotistes.

Dans le domaine des neurosciences, le fils aîné de Jean-Jacques, David (1960-2011) marque son temps par ses écrits autour de sa propre tragédie : un cancer détecté à 30 ans, dont il réussit à repousser l’échéance pendant vingt ans, en appliquant ses propres théories sur la complémentarité entre oncologie, médecines douces et prise en charge psychologique. Bien que le contenu de ses best-sellers (Guérir, 2003 ; Anticancer, 2007) ait fait l’objet de réserves de la part de la communauté scientifique, son destin, associé à un physique avenant, en a fait le saint laïc d’une science médicale transversale.

On lui doit également l’introduction en France de la technique de l’EMDR (désensibilisation et retraitement d’éléments traumatiques par les mouvements oculaires), pour laquelle il fonde un Institut, repris par sa cousine Florence à sa mort. Elle-même, formée à la psychologie positive, en est la promotrice auprès du grand public, par le biais d'une dizaine de livres à succès, de conférences et même de spectacles. Elle est la première Servan-Schreiber à créer une chaîne Youtube. Mutatis mutandis (si on veut de nouveau faire le malin en latin).

Jean-Louis Servan-Schreiber (31 octobre 1937 – 28 novembre 2020)

Est-ce à dire que les Servan-Schreiber et la presse papier, c’est fini ? Jusqu’à ce 28 novembre, le flambeau était encore haut tenu par Jean-Louis, surnommé par mimétisme fraternel JLSS, et qui prouva qu’il n’était pas inconfortable d’être un cadet.

Jean-Louis Servan-Schreiber. En agrandissement, le dernier ouvrage de sa femme Perla Servan-Schreiber.Entré aux Échos en 1960, à L’Express en 1964, il fonde en 1967 son propre titre, L’Expansion, bientôt fer de lance d’un groupe européen de publications économiques. Il le revend sous la pression financière en 1994 mais ne saurait s’arrêter là. En 1997, avec sa seconde épouse, Perla, il reprend Psychologies magazine et en fait un best-seller – mais qui s’en étonnera encore ?

Le couple quintuple le tirage en 10 ans, glissant leur titre entre les deux monstres sacrés de la presse féminine française : enfin devant Elle, mais toujours derrière Marie-Claire. Bientôt huit versions étrangères sont lancées, formant un groupe dont Perla et son mari revendent progressivement leurs parts (Hachette Filipacchi, 2004 ; Lagardère Active, 2008).

Comme si les Servan-Schreiber ne savaient pas s’arrêter à un titre isolé et que le « groupe de presse » était leur format de croisière, comme le groupe familial est leur format de vie. Comme si leur idée d’offrir des articles de fond sur l’exploration de soi, le bien-être personnel et l’anti-conso, originale en 1997, avait perdu son intérêt du fait d’être devenue dans l’air du temps.

Or, être mainstream, ce n’est pas tellement Servan-Schreiber comme posture. Eux sont plutôt du genre scout, au sens premier du terme anglais : des éclaireurs. À voir si la prochaine génération a aussi reçu le don. À savoir s’ils seront capables de faire à leur tour le portrait de leur époque, au-delà du corona.

Publié ou mis à jour le : 2021-03-21 21:06:47

 
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