Anne Frank (1929 - 1945)

Un journal plus si intime

Anne Frank représente à elle seule la jeunesse qui a souffert et péri dans les camps d'extermination nazis. Au-delà des chiffres terrifiants des victimes du nazisme, elle confère une humanité certaine à ceux que le Troisième Reich a tenté de déshumaniser.

Elle nous fait prendre conscience que, derrière les chiffres, il y a des hommes, des femmes et des enfants, qui ont eu une vie avant de se retrouver dans un camp et, pour beaucoup, auraient dû en avoir une après. Pour certains elle incarne une amie, pour d’autres une sœur, une fille ou une petite-fille. Elle incarne l’insouciance de la jeunesse, exacerbée par l’atrocité des événements qu’elle a subis.

Si elle est devenue un tel symbole c'est parce que son père a publié, deux ans après la Seconde Guerre mondiale, le journal intime qu’elle a tenu pendant qu’elle vivait recluse, à l’abri de la menace nazie et de la déportation, avec sa famille à Amsterdam.

Précieux pour la jeune fille, qui le considère comme une confidente, une amie (qu’elle surnomme Kitty) à qui elle peut tout raconter, son journal l’est également pour la postérité, qui voit dans ce témoignage une source considérable pour l'histoire de la Shoah. Retour sur la vie d’Anne Frank.

La jeune Anne Frank (1929-1945). Sur l'agrandissement, Anne Frank à l'école Montessori d'Amsterdam en 1940.

Une enfance menacée

Annelies Marie Frank naît le 12 juin 1929 à Francfort-sur-le-Main, au cœur de l'Allemagne, d’Otto (1889-1980) et Edith (1900-1945) Frank. Elle a une sœur, de trois ans son aînée, Margot (1926-1945).

Dès les débuts du régime nazi, Otto sent la menace qui pèse sur le peuple juif et décide d’emmener sa famille s’installer aux Pays-Bas. C’est à Amsterdam que les parents et leurs deux filles posent leurs valises. Otto y débute un commerce en pectine, un extrait végétal destiné à épaissir les confitures.

Mais en 1941, les Allemands occupent les Pays-Bas et la politique antisémite du Troisième Reich s’intensifie. Anne doit quitter son école publique pour intégrer une école juive. Otto doit quitter son travail.

Voyant les déportations des Juifs se multiplier, il faut trouver une solution pour ne pas être envoyé vers ce qu’ils pensent être un camp de travail forcé.  

Le 9 juillet 1942, la famille Frank s’installe alors dans les locaux situés à l’arrière des bureaux de la société de produits alimentaires du père, Otto Frank. Ils ne sont pas seuls. Quatre voisins, Hermann van Pels, son épouse et son fils Peter et un dentiste, Fritz Pfeffer, vont leur tenir compagnie durant leur clandestinité dans ce qu'ils vont surnommer « l’Annexe ».

(Sur)vivre dans l’Annexe

Les huit clandestins vivent calfeutrés. Il ne faut faire aucun bruit. Personne ne doit les voir ni les entendre, c’est dire s’ils se sentent comme des êtres illégitimes.

Des amis non-Juifs, qu’ils surnomment leurs « protecteurs » les aident, notamment en les ravitaillant car, même s’il est difficile de vivre, il faut survivre. Mais le temps est long.

Journal offert par Otto Frank à Anne Frank le 12 juin 1942.Pendant ces deux années, Anne écrit dans le journal que son père lui a offert le 12 juin 1942, pour son treizième anniversaire. C’est un moyen quasiment vital pour elle de lutter contre l’ennui. Au-delà de s’épancher sur ses sentiments et ses pensées, elle écrit quelques nouvelles, entame un roman et note des extraits de ses lectures favorites.

Âgée d’à peine treize ans, il est troublant de remarquer qu’elle est consciente de ce qu’il arrive aux Juifs. Elle l’évoque avec une certaine maturité. En effet, elle écrit dans son journal à la date du vendredi 9 octobre 1942 : « Nous n'ignorons pas que ces pauvres gens [les Juifs capturés par les nazis] seront massacrés. La radio anglaise parle de chambre à gaz. Peut-être est-ce encore le meilleur moyen de mourir rapidement. J'en suis malade... »

Un jour, elle entend un discours du ministre de l’Éducation du gouvernement néerlandais, sur Radio Orange, la radio clandestine des Pays-Bas. Il invite la population à conserver les journaux intimes et tout autre document relatif aux souffrances du peuple pendant la guerre. Anne retravaille donc ses différents journaux dans l’espoir d’en faire plus tard un roman.

Ses espoirs sont de courte durée. Le 4 août 1944, moins d’un an avant le suicide de Hitler, ils reçoivent la pire des visites, celle de la Gestapo. Aujourd’hui encore, les motifs de cette visite sont inexpliqués. Ce serait peut-être des voisins hollandais qui les auraient dénoncés.

Miep Gies, l’une des protectrices de la famille Frank entre 1942 et 1944, parvient à sauver le journal pendant l’opération policière. Elle sait l’importance qu’il représente pour Anne. Lors d’une visite rendue à la famille dans l’Annexe, elle l’avait surprise en pleine rédaction. Reconnue JUSTE parmi les nations en 1977, Miep Gies est morte le 11 janvier 2010 à l’âge de 100 ans.

Miep Gies (1909-2010), tenant le Journal d'Anne Frank dans ses mains.

Samedi 11 juillet 1942

Dans ce bâtiment se trouve le réduit où survécurent pendant plusieurs mois Anne Frank et sa famille « Papa, Maman et Margot ont encore du mal à s’habituer au carillon de la Westertoren, qui sonne tous les quarts d’heure. Moi pas, je l’ai tout de suite aimé, et surtout la nuit, c’est un bruit rassurant. Il t’intéressera peut-être de savoir quelle impression cela me fait de me cacher, eh bien, tout ce que je peux te dire, c’est que je n’en sais encore trop rien. Je crois que je ne me sentirai jamais chez moi dans cette maison, ce qui ne signifie absolument pas que je m’y sens mal, mais plutôt comme dans une pension de famille assez singulière où je serais en vacances. Une conception bizarre de la clandestinité, sans doute, mais c’est la mienne. L’Annexe est une cachette idéale, et bien qu’humide et biscornue, il n’y en a probablement pas de mieux aménagée ni de plus confortable dans tout Amsterdam, voire dans toute la Hollande. Avec ses murs vides, notre petite chambre faisait très nue. Grâce à Papa, qui avait emporté à l’avance toute ma collection de cartes postales et de photos de stars de cinéma, j’ai pu enduire tout le mur avec un pinceau et de la colle et faire de la chambre une gigantesque image. C’est beaucoup plus gai comme ça et quand les Van Daan nous rejoindront, nous pourrons fabriquer des étagères et d’autres petites bricoles avec le bois entreposé au grenier. Margot et Maman se sentent un peu retapées, hier Maman a voulu se remettre aux fourneaux pour faire de la soupe aux pois, mais pendant qu’elle bavardait en bas, elle a oublié la soupe qui a brûlé si fort que les pois, carbonisés, collaient au fond de la casserole.
Hier soir, nous sommes descendus tous les quatre dans le bureau privé et avons mis la radio de Londres, j’étais tellement terrorisée à l’idée qu’on puisse nous entendre que j’ai littéralement supplié Papa de remonter avec moi ; Maman a compris mon inquiétude et m’a accompagnée. Pour d’autres choses aussi, nous avons très peur d’être entendus par les voisins. (...)
C’est le silence qui me rend si nerveuse le soir et la nuit, et je donnerais cher pour qu’un de nos protecteurs reste dormir ici.
Nous ne sommes pas trop mal ici, car nous pouvons faire la cuisine et écouter la radio en bas, dans le bureau de Papa. M. Kleiman et Miep et aussi Bep Voskuyl nous ont tellement aidés, ils nous ont déjà apporté de la rhubarbe, des fraises et des cerises, et je ne crois pas que nous allons nous ennuyer de si tôt. Nous avons aussi de quoi lire et nous allons acheter encore un tas de jeux de société. Evidemment, nous n’avons pas le droit de regarder par la fenêtre ou de sortir. Dans la journée, nous sommes constamment obligés de marcher sur la pointe des pieds et de parler tout bas parce qu’il ne faut pas qu’on nous entende de l’entrepôt. Hier nous avons eu beaucoup de travail, nous avons dû dénoyauter deux paniers de cerises pour la firme, M. Kugler voulait en faire des conserves. Nous allons transformer les cageots des cerises en étagères à livres.
On m’appelle.
Bien à toi,
Anne »

Après la dénonciation, la déportation

Toute la famille est alors envoyée à Westerbork, un camp de transit au Pays-Bas, avant d’être déportée par le dernier convoi vers Auschwitz le 3 septembre 1944. Le voyage s’effectue dans des conditions effroyables, entassés dans un wagon à bestiaux. Pour les mille voyageurs, un seul petit tonneau fait office de toilettes.

À l’arrivée, la famille est séparée. Otto est envoyé dans un camp d’hommes et Anne est internée, avec sa mère et sa sœur, dans un camp de femmes. Après avoir vécu ensemble dans leur petit refuge pendant deux ans, ils se quittent brutalement et ne se reverront jamais.

Anne et sa sœur Margot sont transférées à Bergen-Belsen en octobre, où elles découvrent le manque (quasi absence) de nourriture, la fatigue insoutenable et le froid insurmontable. À peine cinq mois plus tard, et seulement quelques semaines avant la libération du camp, elles meurent victimes d’une épidémie de typhus.

Otto Frank (1889-1980). Sur l'agrandissement, il pose avec le trophée qu'il a reçu pour le million d'exemplaires vendus du Journal d'Anne Frank en 1971.La mère des filles, restée à Auschwitz, meurt au début du mois de janvier 1945, très peu de temps avant l’évacuation du camp par les Allemands le 18 janvier de la même année.

Seul rescapé de la famille Frank, Otto est découvert par les troupes soviétiques qui libèrent le camp le 27 janvier 1945. Il retourne à Amsterdam. Il sait que son épouse n’a pas survécu mais doit attendre un long moment dans la tourmente avant d’apprendre la mort de ses deux filles.  

Après la guerre, Miep Gies lui remet le journal de sa fille, dont elle n’a jamais lu une ligne. Elle voulait le rendre à Anne en mains propres mais, ayant appris sa mort, décide de le donner naturellement à Otto. Ce dernier prend la décision de le publier en 1947. Trois ans plus tard, il est traduit en français et le monde entier va vite se prendre de passion pour l’histoire d’Anne Frank.

Un jeune antiquaire et artiste américain, originaire du Massachussets, Ryan Cooper, écrit une lettre à Otto dans les années 1970. S’ensuit une longue correspondance d’où émerge une réelle amitié entre les deux hommes qui se rencontreront à plusieurs reprises.

Otto décède en 1980, à l’âge de 91 ans. Ryan Cooper dit à son propos : « Il ressemblait beaucoup à Anne dans le sens où il était optimiste. Il a toujours cru que le monde serait juste à la fin, et il a fondé cet espoir sur les jeunes ».

Pour les 90 ans de la naissance d’Anne Frank, le 12 juin 2019, Ryan Cooper fait don de ces lettres échangées avec Otto Frank au Musée mémorial de la Shoah à Washington. Un débat au sujet de leur numérisation est en cours.

Vendredi 21 juillet 1944

« Chère Kitty,

A présent, je suis pleine d’espoir, enfin tout va bien. Tout va même très bien ! Superbes nouvelles ! On a tenté d’assassiner Hitler, et pour une fois il ne s’agit pas de communistes juifs ou de capitalistes anglais mais d’un général allemand de haute lignée germanique, un comte qui en plus est encore jeune. La Providence divine a sauvé la vie du Führer et, malheureusement, il s’en est tiré avec seulement quelques égratignures et des brûlures. Plusieurs officiers et généraux de son entourage immédiat ont été tués ou blessés. Le principal auteur de l’attentat a été fusillé. Voilà tout de même la meilleure preuve que de nombreux officiers et généraux en ont assez de la guerre et aimeraient voir Hitler sombrer aux oubliettes afin de prendre la tête d’une dictature militaire, et ainsi, de conclure la paix avec les Alliés, de réarmer et de recommencer la guerre dans une vingtaine d’années. Peut-être que la Providence a fait exprès de traîner un peu avant de l’éliminer, car il est beaucoup plus facile et avantageux pour les Alliés de laisser aux Germains purs et sans tache le soin de s’entre-tuer, les Russes et les Anglais auront d’autant moins de travail et pourront se mettre d’autant plus vite à la reconstruction de leurs propres villes.

Mais nous n’en sommes pas encore là, et rien ne me fait moins envie que d’anticiper sur ces glorieux événements. Pourtant, tu peux constater que ce que je dis ne contient que la vérité et toute la vérité ; pour une fois, je ne suis pas à clamer des idéaux grandioses. (...) »

Anne Frank, actrice de la Grande Histoire

Anne Frank est l’exemple même de la petite Histoire qui se mêle à la Grande. Car ce n’est pas seulement pour connaître son parcours que le monde s’est intéressé à son journal mais aussi pour appréhender cette tragédie dans sa globalité humaine. Du focus sur cette jeune fille, on peut élargir nos horizons et envisager des chemins de vie parallèles et différents au sien.

Couverture du roman graphique Le Journal d'Anne Frank d'Ari Folman et David Polonsky, éditions Calman Lévy, 2017.Toutefois, il ne s’agit pas de décalquer la vie d’Anne Frank en millions d’exemplaires. Primo Levi , l’auteur de Et si c’est un homme l’exprime bien : « À elle seule, Anne Frank nous émeut plus que les nombreuses victimes qui ont souffert comme elle, mais dont l'image est restée dans l'ombre. Il faut peut-être que les choses en soient ainsi : si nous devions et si nous étions capables de partager les souffrances de chacun, nous ne pourrions pas vivre. » 

Son journal est aussi l’un des principaux moyens utilisés pour raconter l’une des plus sombres périodes de notre Histoire à la jeune génération, qui peut davantage se retrouver et s’identifier dans le discours d’une adolescente.

Aujourd’hui, son journal, traduit dans plus de soixante-dix langues, est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le lieu où elle et sa famille se cachèrent, à Amsterdam, est devenu un musée en 1960. L’ancienne Annexe est désormais connue dans le monde entier sous le nom de Maison d’Anne Frank.

Vous pouvez d’ailleurs vous y rendre depuis chez vous grâce aux techniques de modélisation 3D modernes qui permettent de visiter la cachette des Frank pendant la Seconde Guerre mondiale, sur le site web de la fondation Anne Frank.

La chambre d'Anne dans l'Annexe. Maison Anne Frank. Sur l'agrandissement, l'entrée secrète de l'Annexe cachée par une bibliothèque.


Publié ou mis à jour le : 2020-01-24 16:17:22

 
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