Jean Lacouture - Un biographe heureux - Herodote.net

Jean Lacouture

Un biographe heureux

Jean Lacouture (1921-2015) fut un témoin privilégié du XXe siècle, dont il a rencontré la plupart des grandes figures... L'originalité de son parcours, l'ampleur de son œuvre et l'agilité de sa plume en ont fait un journaliste et un biographe hors du commun, quoique souvent contesté pour ses engagements hasardeux. Voici son itinéraire.

Herodote.net a rencontré Jean Lacouture le 30 mars 2010 dans son appartement parisien, à l'occasion de la sortie du livre : Sont-ils morts pour rien ? Un demi-siècle d'assassinats politiques (Seuil, 2010), écrit en collaboration avec Jean-Claude Guillebaud.

Yves Chenal
De l'enfance bordelaise à la décolonisation

Jean Lacouture (9 juin 1921, Bordeaux ; 16 juillet 2015 à Roussillon-en-Vaucluse-Jean Lacouture est, dès son enfance, fasciné par les personnages d'exception. Sa mère, passionnée d'histoire, lui a donné le goût des grandes biographies, celles de Jacques Bainville en particulier : Bonaparte et ses maréchaux, Henri IV et Richelieu font partie de son panthéon. L'enseignement reçu chez les jésuites confirme son goût pour l'histoire.

Résistant « tardif », il s'engage dans la 2e DB à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il suit aussi le général Leclerc (nommé maréchal à titre posthume) lorsqu'il est envoyé en Indochine pour rétablir la souveraineté française et préparer l'évolution institutionnelle.

Jean Lacouture, affecté au service de presse, réalise que la décolonisation est inévitable, du fait du rapport des forces et de l'état de la flotte française. Il est ainsi témoin des accords signés entre Hô Chi Minh et Jean Sainteny le 6 mars 1946, qui font du Vietnam un État indépendant dans le cadre de l'Union Française. Cette structure est floue mais le sens général ne fait pas de doute pour Jean Lacouture, conscient d'assister à un événement historique.

Après deux ouvrages sur l'Égypte et le Maroc, rédigés avec sa femme, Simone Lacouture, le journaliste publie Cinq hommes et la France, en 1961.

Il présente dans ce livre cinq des grands personnages de la décolonisation : Habib Bourguiba, Ferhat Abbas, Ho Chi Minh, Mohammed V et Sékou Touré. C'est le début de sa vocation de biographe, une vocation assez tardive puisqu'il a attendu d'avoir quarante ans pour rédiger ces « profils ». À cela, Jean Lacouture répond que, si on peut être très jeune un bon journaliste, il faut une certaine expérience de la vie pour faire un biographe : en bon Bordelais, il préfère laisser reposer le vin !

Le biographe engagé

Le journaliste rédige à partir des années 1970 les imposantes biographies des personnages incontournables français pour lesquels on le connaît aujourd'hui.

En 1973 paraît André Malraux, une vie dans le siècle. C'est l'occasion de raconter un personnage qui lui ressemble par ses engagements d'impulsion. 

En 1977, il publie un Léon Blum, œuvre conçue comme un moyen de « racheter » l'hostilité dont faisait preuve son milieu d'origine, la bourgeoisie bordelaise, envers l'homme du Front Populaire... Une bourgeoisie très conservatrice mais non antisémite, tient-il à préciser.

Jean Lacouture conçoit la biographie comme une œuvre d'admiration. Son ultime projet, la biographie de son éditeur Paul Flamand, s'inscrit dans cette veine, et il lui serait impensable de faire le portrait de quelqu'un qu'il n'apprécierait pas.

Mais l'admiration peut le conduire, selon ses propres mots, à une certaine complaisance : sa biographie de Pierre Mendès France est « un livre d'admirateur », qui ignore cette vérité qu'en politique, on ne peut faire l'économie d'un certain cynisme, ce que Mendès refusait d'admettre. 

Son François Mitterrand (1998) insiste trop peu sur les rapports de l'ancien président avec René Bousquet. L'auteur regrette de n'avoir jamais osé l'interpeller sur les raisons qui l'ont conduit à fréquenter l'homme de Vichy, y compris lorsqu'il était à l'Élysée.

C'est à reculons, sur un défi de son éditeur, qu'il s'est lancé dans l'exploration du plus grand Français du siècle, De Gaulle. Après quatre ans de travail exténuant pour lui-même... et son entourage, il en a tiré trois volumes qui font aujourd'hui référence (Seuil, 1984-1986).

L'investissement sentimental est une caractéristique de Jean Lacouture : son impulsivité le pousse à prendre parti dans toutes les situations de l'existence. L'objectivité et la neutralité sont « absurdes », mieux vaut exprimer une opinion claire et argumentée. Ainsi, alors que l'ensemble de la presse française attaque violemment Nasser au moment de la crise de Suez, il voit en lui un personnage capable de remettre l'Égypte sur les rails après la gabegie du roi Farouk. Par la suite, il nuancera son jugement dans la biographie qu'il lui consacrera.

Il ne s'agit pas d'un cas isolé, loin de là : Jean Lacouture est souvent revenu sur ses premiers portraits, pour les développer en biographie « de plein droit », en révisant au passage son jugement. Les hommes changent - en 1919 ou 1920, une biographie de Pétain n'aurait pas eu le même jugement qu'en 1945, comme il le souligne volontiers -. Le regard du biographe évolue aussi.

Jean Lacouture reconnaît que, journaliste au plus près de l'événement, il a pu se tromper et commettre des erreurs de jugement. « Tenter d’écrire l’histoire instantanée, dira-t-il, entraîne beaucoup d’erreurs. C’est dans la correction de ces erreurs que consiste l’exercice responsable de ce métier ». De fait, emporté par ses a priori idéologiques anti-américains et tiers-mondistes, il a témoigné dans ses ouvrages et ses reportages dans Le Nouvel Observateur et Le Monde d'une empathie aveugle pour les grandes figures de la décolonisation, de Nasser à Hô Chi Minh en passant par Mao Zedong, Pol Pot et les Khmers rouges.

Biographie et histoire

Peut-on, malgré cette proximité avec les événements, assimiler le biographe à un historien ? La proximité n'exclut pas de faire œuvre historique. Thucydide n'était-il pas un acteur de la Guerre du Péloponnèse, l'œuvre de référence de tous les historiens depuis 2500 ans ? Plus près de nous et moins connu, Prosper Lissagaray a rédigé en 1876 sa grande Histoire de la Commune, dont il a été l'un des acteurs. Son livre fait référence aujourd'hui encore.

S'il ne se considère pas comme historien, Jean Lacouture pense cependant qu'il fait œuvre historique, mais en tant que journaliste. Son modèle est le Bloc-Notes que François Mauriac, Bordelais comme lui, tenait chaque semaine dans L'Express.

Notons que lui-même ne s'est pas limité à dépeindre des contemporains. Il a aussi fait le portrait de deux autres Bordelais célèbres : Montaigne et Montesquieu ; il a aussi écrit une « multibiographies » : les Jésuites, en souvenir des professeurs auxquels il doit sa formation initiale. Ces travaux sur des personnages du passé ne lui ont pas paru différents des autres, dans la mesure où il a pu s'informer auprès de spécialistes très bien documentés et plus exigeants encore que ne peuvent l'être ses modèles contemporains !

À chaque fois, le biographe a pour règle de se mettre très rapidement à l'écriture, sans s'encombrer de documentation. Il laisse courir sa plume, quitte à jeter les premières copies, et ne se plonge dans la documentation et les interviews qu'à mesure qu'il en ressent le besoin. L'écriture même ne lui pose pas de problème et il convient, à lire et entendre ses critiques et ses lecteurs, qu'il a « un style agréable ».

Bibliographie très succincte

Parmi les œuvres - innombrables - de Jean Lacouture, en voici qui ont été rééditées dans la collection de poche « Points » :

- André Malraux, une vie dans le siècle, Le Seuil, 1973.
- Léon Blum, Le Seuil, 1977.
- François Mauriac (2 volumes), Le Seuil, 1980.
- De Gaulle, (3 volumes), Le Seuil, 1984, 1985 et 1986.
- Les Jésuites, une multibiographie (2 volumes), 1991 et 1992.
- Montaigne à cheval, Points, 1996
- François Mitterrand, une histoire de Français (2 volumes), 1998.

Sur son parcours, on peut lire : Profession biographe, conversations avec Claude Kiejman, Hachette, 2003, ou Une vie de rencontres, Seuil, 2005.

Toute vérité n'est pas bonne à dire

André Versaille, qui édita Jean Lacouture, rapporte une confidence de celui-ci à propos de l'affaire du Watergate et de la volonté de transparence affichée par la presse américaine :

« L’affaire du Watergate, me disait-il dit, est un scandale, oui. Mais aussi accompagnée d’une scandaleuse exploitation du scandale. Carl Bernstein et Bob Woodward ont réalisé une enquête formidable que le professionnel que je suis admire. Mais les conséquences ont été nocives, en ce qu’elles ont donné des lettres de noblesse (ou de succès) à un journalisme qui se confond avec la police et la justice. Dire la vérité est en soi une chose admirable, mais que deux journalistes se servent d’une histoire abjecte pour faire tomber un président -que j’ai toujours détesté, mais qui n’en était pas moins un homme d’État utile aux États-Unis-, qui sera remplacé par un crétin notoire puis par un homme trop faible, me laisse perplexe. Il y a des vérités fondamentales devant lesquelles doit s’incliner la raison d’État : la condamnation d’un l’innocent, l’usage de la torture, le trucage électoral ; il y en a d’autres dont la révélation tonitruante aboutit à détruire, sans nécessité absolue, les fondements du système démocratique. Quand le crime n’est pas monstrueux, la raison d’État doit l’emporter sur la vérité. Je sais que ce n’est pas un propos à la mode. C’est pour cela que je le tiens. D’une manière générale, on voit aujourd’hui la "sainte Investigation" remplacer la "sainte Inquisition", et je suis de ceux qui pensent que c’est dangereux aussi bien pour le beau métier de journaliste que pour la police et pour la justice -qui, au nom de l’État, et de l’intérêt public, retiennent d’innombrables "vérités". "Toute vérité est bonne à dire" : cette ânerie fait fureur aujourd’hui. Je sais que je me place sur un terrain dangereux. Pour autant, dans l’affaire du Watergate, s’il y avait des coupables, il n’y avait pas de victime. Le Watergate est une magouille policière antidémocratique, sans plus. Elle révèle des bas-fonds et des procédés ignobles, mais moins que les tripotages électoraux en Floride lors de l’élection de Bush Jr...

Le citoyen moyen ne peut ni ne doit savoir tout ce que savent le Président, le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur ou celui des Affaires étrangères. "You cannot know everything and you may not !" Bon dicton anglais. Le New York Times porte en manchette "All the news that fit to print" (Toutes les nouvelles dignes d’être publiées). Je tiens pour ma part qu’une société se juge à la qualité du 'secret' qu’elle sait protéger... »

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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