Agatha Christie (1890 - 1976)

Si délicieuse, si diabolique

Méfiez-vous des apparences ! Une mignonne petite dame anglaise, bien sous tous les rapports, a passé des années à imaginer les crimes les plus machiavéliques. Cela ne lui a pas suffit : apprentie pharmacienne pendant la Grande Guerre, archéologue en Irak, surfeuse à Honolulu et elle-même objet d'une disparition inexpliquée, elle a fait de sa vie un roman.

Vous croyiez connaître Agatha Christie ? Levons le mystère sur cette personnalité peu banale...

Isabelle Grégor

Angus McBean, Portrait d'Agatha Christie, 1949, Londres, National Portrait Gallery.

Musée du Louvre (Paris) : Un week-end avec… Agatha Christie

Un week-end avec Agatha Christie au musée du Louvre.Le Louvre (Paris) propose trois jours en compagnie de la romancière les vendredi 10, samedi 11 et dimanche 12 mai 2019 à l’auditorium du Louvre. C'est afin de découvrir sa passion pour l'archéologie : spectacle, visites guidées ou contées, conférence filmée projection etc.
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Premier indice : l'arrivée du poulet efflanqué

Commençons par le décor : nous sommes sur la Riviera, au sud-ouest de l'Angleterre. D'un côté, voici l'Américain Frederick Miller, rentier indolent, peu argenté mais sympathique ; de l'autre Clara Boehmer, jeune fille mélancolique en manque de confiance mais débrouillarde.

Agatha Christie avec son chien, baptisé George Washington mais qu'Agatha surnommait Tony. Elle l'avait reçu pour ses 5 ans, Archives Christie. L'agrandissement est un portrait d'Agatha Christie dans les années 20, Londres, National Portrait Gallery.La rencontre est un succès et le jeune couple décide, après la naissance d'une première fille, « Punkie » Madge, de tenter sa chance aux États-Unis où naît le cadet, Monty.

Mais lors d'un séjour au pays natal, Clara tombe amoureuse d'Ashfield, une belle demeure située à Torquay, en bord de Manche. Ce coup de foudre va permettre à la petite Agatha, née le 15 septembre 1890, de grandir au sein des brouillards locaux et non dans les rues de New York. Hercule Poirot est sauvé !

Agatha Christie, âgée de 8 ans, avec ses poupées, puis jouant de la mandoline, Archives Christie.Dans ce paradis, l'ambiance familiale va profiter d'« une prouesse rare : un mariage heureux ». Pour le « poulet efflanqué » qu'est alors la fillette, l'enfance se passe entre les champs du Devon et les montagnes de livres qui lui permettent d'apprendre seule à lire, dès 5 ans. Pour l'écriture, c'est une autre histoire, et notre écrivain sera bien affligée toute sa vie de ne pas avoir une orthographe convenable.

Heureusement, l'imagination ne lui fait pas défaut ! Dès 11 ans, cette solitaire commence à écrire, peut-être pour suivre l'exemple des Henry James et Rudyard Kipling qui fréquentent le salon de ses parents. À moins que les faits divers qui inondent les journaux, les lectures des aventures de Sherlock Holmes et Arsène Lupin, ou encore les problèmes de mathématiques qu'elle adore ne lui donnent le goût des énigmes. Mystère !

Deuxième indice : au bonheur des petites fioles

Le premier bouleversement dans la vie d'Agatha a lieu alors qu'elle n'a que 6 ans : il faut déménager. Pas définitivement, heureusement ! Louer le cher Ashfield quelques mois devrait suffire à remonter des finances bien précaires. Et voici toute la famille et ses 18 malles exilées à Pau où l'enfant ne tarde pas à apprendre le français, langue qu'elle perfectionnera ensuite avec sa nurse Marie.

Agatha et Archibald Christie le jour de leur mariage en 1914, Archives Christie. L'agrandissement est un portrait d'Agatha Christie avec sa fille Rosalind Hicks née en 1919. Aventure extraordinaire pour Agatha, ce voyage est le début de la fin pour son père qui ne parvient pas à faire vivre les siens. Est-ce l'inquiétude qui le pousse dans la tombe, en 1901 ? Clara se retrouve seule responsable de l'éducation de sa fille qu'elle envoie, pour la première fois, à l'école en 1902, à 11 ans.

Mais c'est à Paris, où Agatha devient pensionnaire, que la jeune fille trouve sa vocation : elle sera chanteuse lyrique ! C'était sans compter une timidité maladive qui met vite fin à ce rêve. Il faut se changer les idées : direction l'Égypte ! Après tout, la vie y est moins chère qu'en Angleterre, et la jeune fille aux cheveux roux aura toutes les facilités pour enfin faire son entrée dans le monde.

Agatha Christie au cours de la Grande Guerre, Archives Christie.La chasse au bon parti est ouverte ! Le retour se fait sans fiancé mais avec un carnet d'adresses bien rempli qui lui permet de se faire remarquer, lors d'un énième bal, par un beau sous-officier né aux Indes : Archibald Christie. Le conte de fée aurait été complet sans le début du conflit mondial qui les oblige à précipiter le mariage avant le départ de l'époux pour le front.

Pour soutenir l'effort de guerre, Agatha choisit de devenir préparatrice en pharmacie et plonge avec ravissement dans les mélanges de produits plus ou moins toxiques, plus ou moins mortels... Pas étonnant donc que le poison soit au cœur de son premier roman, écrit lors de ses heures perdues au dispensaire : La Mystérieuse affaire de Styles (1920). On y croise une demi-douzaine de suspects et un détective privé voué à une brillante carrière, du nom d’Hercule Poirot. La machine est lancée !

Hercule quelque chose...

Agatha Christie se rappelle la naissance de son « associé », son cher petit moustachu… « Il est difficile de dire dans quelles circonstances est né le personnage d'Hercule Poirot. […] C'était au début de l'automne 1914. Il y avait des réfugiés belges dans la plupart des villages anglais. Pourquoi ne pas prendre un de ces réfugiés, qui aurait été autrefois un membre éminent de la police belge ? Quelle sorte d'homme devait-il être ? Un petit homme, avec un nom un peu grandiloquent. Hercule quelque chose ? Hercule Poirot ? Oui, cela irait. Je le voyais très soigné, très ordonné (peut-être parce que je suis moi-même quelqu'un d'horriblement désordonné...). […] Comme beaucoup de petits hommes aux allures de dandy, il serait un peu prétentieux et arborerait évidemment (pourquoi une telle évidence ?) une moustache avantageuse. […] Perpétuellement en train de tout rectifier, de faire l'important en frisant sa moustache avec une inclination de sa tête en forme d'œuf. […]
Nous sommes amis et associés, et je lui suis fort redevable sur le plan financier. D'un autre côté, c'est à moi qu'il doit son existence. À mes moments d'irritation, je lui signale que de quelques coups de plume (ou de quelques frappes sur ma machine), je pourrais le supprimer définitivement. Il me répond à sa manière grandiloquente : « Impossible de se débarrasser comme ça d'Hercule Poirot. Il est bien trop malin ! » Et ainsi, comme toujours, le petit homme a le dernier mot... »
(Interview publiée dans le Daily Mail, 1938, citée par A. Fieux).

Agatha Christie surfe en Afrique du Sud, à Muizenberg, en février 1922. L'agrandissement montre Agatha Christie à Honolulu en 1922, Archives Christie.

Troisième indice : elle a disparu !

À la fin de la guerre, Agatha reprend sa vie d'épouse et, assez vite, de mère de famille avec la naissance de Rosalind en 1919. Désormais installés à Londres, les Christies y entendent parler d'une expédition autour du monde destinée à préparer une prochaine grande exposition. Pas d'hésitation : ils partent !

Première couverture de Qui a tué Roger Ackroyd ?, éd. Le Masque, 1927.À eux les paysages d'Afrique du Sud et de Nouvelle-Zélande, le mal de mer et les plages ! L'escale à Honolulu est mémorable : imaginez une dame anglaise très digne, future reine du roman policier, à moitié nue sur une planche de surf, son maillot de soie ayant été malencontreusement déchiqueté par une vague...

Décidément, rien ne l'arrête, et surtout pas les préjugés ! Voici qu'on peut désormais la croiser au volant de sa belle auto aux environs de sa nouvelle demeure de Sunningdale, où elle a choisi de cohabiter avec quelques fantômes.

Alors que les liens du couple se défont, Agatha fait encore preuve d'audace en publiant Le Meurtre de Roger Ackroyd (1926) : elle y met en scène un coupable... qui n'aurait jamais dû être coupable si elle avait suivi les règles du roman policier.

Le succès du livre ne console guère l'écrivain qui vient de perdre sa mère et ne trouve aucun réconfort dans son foyer. Et voilà qu'un beau jour de juin 1926, elle disparaît. Pendant 10 jours, c'est l'émoi dans tout le Royaume-Uni. On la cherche partout, on la voit partout.

Affiche annonçant la disparition d'Agatha Christie, 1926. L'agrandissement montre Une du Daily Mirror sur la disparition d'Agatha Christie,1926, Getty images. L'enquête policière se met en route : on fouille sa voiture, retrouvée abandonnée aux environs de Sunningdale, on fait des battues, on interroge le mari. Aucun indice pour expliquer ce mystère ! Jusqu'à ce qu'un musicien d'un hôtel de la ville d'Harrogate, à l'autre bout de l'Angleterre, ne fasse le lien avec une sympathique dame de l'établissement.

Alerté, Archibald la rejoint mais se heurte à son silence. Le couple reprend tranquillement le cours de sa vie après avoir annoncé comme thèse officielle une amnésie temporaire. Jamais Agatha Christie ne donnera d'explication et aujourd'hui encore, on s'interroge...

Agatha Christie en lune de miel en Égypte, 1931, Londres, British Museum.

Quatrième indice : Max mène l'enquête

L'épisode de la disparition a l'avantage de remettre les pendules à l'heure : exit, le mari ! Désormais célibataire, Agatha a toute liberté pour s'organiser une escapade en train, direction Bagdad. Fuit-elle cette société britannique qui l'oppresse et dont elle va mettre en lumière les travers dans ses livres ?

Agatha Christie et Max Mallowan, durant leurs voyage de fouilles, en Égypte, années 1930, DR. L'agrandissement présente l'idole aux yeux trouvée à Tell Brak par l'expédition Mallowan, 3000 av. J.-C., Londres, British Museum.En tous cas, fine observatrice, la voyageuse n'oublie pas de prendre quelques notes pour son futur Crime de l'Orient-Express (1934). On la retrouve donc en 1930 déambulant dans les ruines d'Ur, en Irak, fascinée à la fois par les vestiges et par un jeune archéologue missionné par le British Museum, Max Mallowan.

Découlera de cette rencontre près d'un demi-siècle de mariage, des campagnes de fouilles en Irak et Syrie, des voyages en Égypte et Iran. Entre 1935 et 1937 les découvertes archéologiques se succèdent à Chagar Bazar puis Tell Brak, en Syrie, où sont mises à jour d'étranges « idoles aux yeux ».

Parfaitement à l'aise dans cet univers d'hommes au confort très spartiate, Agatha se découvre aventurière tout-terrain et habile recolleuse de poteries protohistoriques. On peut aujourd'hui trouver dans les grands musées quelques plats aux tessons rassemblés par ses soins, ou des figurines sorties de leur gangue grâce à un assortiment d'aiguilles à tricoter, de bâtons de manucure et de crèmes de beauté.

Agatha Christie supervise les fouilles de Chagar Bazar, 1935-1937, Londres, The British Museum.

Lorsqu'elle ne joue pas les petites mains, elle revient à sa première passion et arpente les chantiers de fouilles munie d'un appareil photo et de petits carnets de notes. Ses qualités d'écrivain se révèlent d'ailleurs utiles pour mener l'enquête lorsque quelques plaisantins locaux enrichissent les sites d’œuvres tout-à-fait modernes.

Première édition anglaise de Mort sur le Nil, Collins Crime Club, 1937.Mais ces courses au trésor ne la font jamais s'éloigner bien longtemps de sa fidèle machine à écrire où elle multiplie les récits : La Maison de Chiraz (1933), Rendez-vous à Bagdad (1951), Meurtre en Mésopotamie (1936) et le fameux Mort sur le Nil (1937) dont les couvertures ont été imaginées par l'architecte de l'expédition, Robin Macartney.

Alors que la tension en Syrie monte, il est temps de retourner vers des paysages plus verts, mais peut-être pas plus calmes... Agatha a en effet repéré une petite île au sud du Devon, Burgh Island : elle tient là le cadre idéal pour une succession de meurtres particulièrement diaboliques. « Dix petits nègres s'en allèrent dîner... » (1939).

« Épousez un archéologue... Plus vous vieillirez, plus il vous aimera ! »

Si l'attribution de cette sentence à notre écrivain est loin d'être sûre, on sait en revanche que son deuxième mariage fut heureux. Pourtant Agatha Christie et Maw Mallowan n'auraient jamais dû se rencontrer : elle est divorcée, mère de famille et plus âgée que lui de presque 15 ans ; il est catholique alors qu'elle est anglicane. Leur union fut cependant d'une belle solidité, comme le prouve la tendresse présente dans ce poème où l'on devine le portrait de son archéologue préféré parmi ceux qu'elle appelait les « détectives de l'Antiquité » :
« Je rencontrai un jeune homme érudit
Assis sur un tell.
Qui êtes-vous Monsieur, lui demandai-je,
Et que cherchez-vous ?
Il me dit : Je cherche d’anciennes poteries,
Datant de l’ère préhistorique,
Et puis je les mesure
De mille et mille façons,
Et puis (comme toi) je prends la plume.
Mes mots sont deux fois plus longs
Et bien plus savants,
C’est pour prouver que mes collègues ont tort.
Sa voix était douce et pleine de sagesse.
Le cinquième millénaire
Est vraiment, quand j’y songe,
Le plus bel âge que je connaisse.
Son regard était doux, sa voix traînante,
Son esprit était loin, loin dans le temps,
Ses poches étaient encombrées de tessons de poteries »
(Agatha Christie Mallowan, La Romancière et l'archéologue, 1978).

Agatha Christie et son mari Max Mallowan dans leur propriété de Greenway Haouse, 1946, Getty images.

Cinquième indice : l'infatigable machine à saucisses

En Europe la guerre est là, et avec elle les bombardements et les séparations. Installée à Londres où elle a offert ses services au dispensaire de l'Université, elle doit laisser Max repartir au Moyen-Orient dans le service des transmissions. Enfin tranquille, pourrait-on dire !

- Portrait d'Agatha Christie chez elle, 1950, Getty Images. L'agrandissementmontre l'affiche pour la pièce The Mousetrap (Le piège à souris), 1957, Getty images.Les années de conflit sont en effet pour la romancière une période bénie en matière de création, avec pas moins de neuf romans, dont Cinq petits cochons, Un Cadavre dans la bibliothèque (1942), et Meurtre au champagne (1945).

Inquiète de l'avenir, elle rédige également les dernières aventures de ses héros, destinées à être publiées après sa mort pour subvenir aux besoins des siens : Hercule Poirot quitte la scène (1975) et La Dernière Énigme (1976) de la célèbre Miss Marple, cette « vieille fille caustique, curieuse, sachant tout, entendant tout : la parfaite détective à domicile » (Qui a tué Roger Ackoyd).

S'ajoutent à cette liste deux pièces de théâtre et, en 1947, une pièce radiophonique sous forme de cadeau d'anniversaire pour les 80 ans de la reine Mary, friande de suspense. Les 26 petites minutes de ses Trois souris aveugles vont se transformer en véritable triomphe en s'installant sur les planches pour une durée indéfinie puisque l’œuvre est jouée sans interruption depuis 1952.

Agatha Christie à Nimrud. L'agrandissement présente l'idole aux yeux trouvée à Tell Brak par l'expédition Mallowan, 3000 av. J.-C., Londres, British Museum.Pour Agatha, les souris évoquent alors plutôt celles contre lesquelles elle doit lutter dans sa maison de Nimrud, en Irak, où elle passe la moitié de l'année. Elle n'y est plus une de « ces bonnes femmes qui s'agitent et vadrouillent dans tous les coins », mais une assistance efficace à laquelle on n'hésite pas à confier la célèbre « Mona Lisa de Nimrud » pour un petit nettoyage.

En 1958, le coup d'État qui fait basculer l'histoire de l'Irak l'oblige à quitter le pays et à redevenir, à 70 ans, une « machine à saucisses » comme elle aime à se définir. Il est vrai que sa production de romans est presque mécanique : un ou deux livres par an, régularité qui permet à son éditeur de ressortir tous les ans sa pancarte : « Achetez un Christie pour Noël ! » Mais pour Agatha, c'est le temps des honneurs.

Agatha Christie et la Reine Élizabeth à la première du Crime de l'Orient-Express au théâtre ABC, 1974, Londres, Royal Collection Trust.

Pour cette grande timide, dont le seul discours jamais prononcé n'a duré que 70 secondes, c'est toujours une épreuve même si elle reste très reconnaissante : « Je dois avouer que des deux choses qui ont le plus marqué ma vie, la première a été celle-là : ma Morris Cowler grise, avec son nez rond. Et la seconde, quarante ans plus tard, fut le dîner avec la reine à Buckingham Palace ».

Funérailles d'Agatha Christies, 1976, Getty images.Devenue Dame Mallowan, la « Duchesse de la mort » a le temps de boucler son autobiographie avant de s'éteindre le 12 janvier 1976, d'un mauvais froid. Cette éternelle inquiète pourrait aujourd'hui se rassurer puisque ce sont près de 4 millions de ses livres qui sont vendus par an ! Seule la Bible fait mieux…

Ajoutons à cela les adaptations cinématographiques et télévisuelles ainsi que désormais les jeux vidéos qui profitent de scénarios habiles déjà tout ficelés, et nous pourrons conclure que la discrète miss archéologue s'est assurée une place confortable dans notre patrimoine culturel.

Le plus grand mystère ? La vie !

En 1950, Agatha Christie décide de commencer le roman de sa vie. Il ne faudra pas moins de 900 pages pour en évoquer les 60 premières années.
« Je suis censée m'atteler à un roman policier mais, succombant à la tentation naturelle de l'écrivain d'écrire tout sauf ce dont il est convenu, me voilà prise du désir inattendu de rédiger mon autobiographie. Cette irrépressible envie nous guette tous tôt ou tard, me suis-je laissé dire. Elle m'est venue d'un coup. […] Nous voici donc toutes sur le chemin : Agatha Miller petite, Agatha Miller grande, puis Agatha Christie, puis Agatha Mallowan... Et, ce chemin, où mène-t-il donc ? Pas moyen de le savoir, et c'est ce qui rend la vie exaltante. J'ai toujours trouvé la vie exaltante et je continue. […]
Prendre part à quelque chose que l'on ne comprend pas est, à mon avis, l'une des composantes les plus fascinantes de l'existence.
J'aime la vie. Il m'est arrivé d'être profondément malheureuse, éperdue de chagrin, au comble du désespoir, mais, en dépit de tout, je maintiens que le simple fait de vivre est merveilleux »
(Agatha Christie, Une Autobiographie, 1977).

Livres d'Agatha Christie dans le Torquay Museum, Torquay, Angleterre.

Les petites cellules grises au travail

Dans le monde du crime sur papier, on ne plaisante pas avec les grands principes. Agatha Christie l'apprit à ses dépens dès la publication de son premier roman, Qui a tué Roger Ackoyd ? Comment osait-t-elle enfreindre la fameuse règle n°4 édictée par S.S. Van Dine dans ses Vingt règles du roman policier (1928) ?

En fait, son succès vient justement de sa façon de mettre le lecteur au défi de trouver le coupable. Alors que les auteurs français mettaient l'accent sur le criminel, elle préfère poursuivre la tradition anglo-saxone qui prend le point de vue du détective. Chacun peut devenir acteur de l'histoire et se prendre pour Sherlock Holmes !

Affiche du film Le Crime de l'Orient-Express de Sidney Lumet, 1974. L'agrandissement montre Albert Finney jouant le rôle d’Hercule Poirot dans Le Crime de l'Orient-Express de Sidney Lumet, 1974.Ce genre, baptisé whodunit (« who done it ? », c'est-à-dire « qui l'a fait ? ») aime particulièrement situer le meurtre dans un lieu clos, une vieille demeure, une île ou un train par exemple, où vont se suspecter et se déchirer des personnages plus ou moins caricaturaux, comtesses excentriques et lords maussades.

Indices et fausses pistes vont alors se succéder, avec un peu d'humour pour donner du piquant à ce jeu intellectuel tout enfantin consistant à résoudre une énigme. Et c'est là tout le talent d'Agatha Christie : la façon dont elle ne cesse de manipuler son lecteur. Elle a su associer d'un côté la complexité de ses intrigues, et de l'autre la simplicité avec laquelle elle conduit son lecteur vers la solution. Mais, c'est bien sûr... !

Pour faire échec à la romancière, une seule recette, rappelée ici par Hercule Poirot : « Le véritable travail s'accomplit à l'intérieur. Les petites cellules grises, n'oubliez jamais les petites cellules grises, mon ami... » (Le Crime du golf, 1923). 

Mais comment triompher d'intrigues virtuoses qui n'hésitent pas parfois à voisiner avec le farfelu, lorsque le criminel est le détective lui-même ou, pire, lorsque toutes les victimes sont coupables ? « Si je devais tuer quelqu’un, je m’y prendrais en usant de beaucoup de gentillesse » (La Fête du potiron, 1969) a dit un de ses personnages. 

Avec une bienséance parfaite, la « reine du crime » a conduit à la mort des dizaines de personnages et elle va continuer sans nul doute encore longtemps à fasciner des millions de lecteurs.

Tournage du film Le Crime de l'Orient-Express de Sidney Lumet, 1934, Getty images.

Hercule Poirot vient de prendre l’Orient-Express pour aller faire du tourisme à Istanbul. Il retrouve M. Bouc, directeur de la ligne, dans le wagon-restaurant…
« Poirot s’installa et constata avec plaisir que leur table était servie la première et que la chère était excellente.
Lorsqu’on en fut au délicieux fromage à la crème, M. Bouc détourna ses pensées des choses de la table. Il arrivait à ce moment du repas où l’on devient philosophe.
— Ah ! soupira-t-il. Que n’ai-je la plume de Balzac pour décrire cette scène !
— Ça, c’est une idée, dit Poirot encourageant.
— Vous trouvez ? Je crois que personne n’y a encore songé. Et pourtant… il y a là matière à un roman, mon cher. Voici réunis des gens de toutes classes, de toutes nationalités et de tous âges.
Pendant trois jours, ces personnes, étrangères les unes aux autres, vont dormir et manger sous le même toit. Elles mèneront une vie commune, et au bout de ces trois jours, elles se sépareront pour ne se revoir peut-être jamais.
— A moins qu’une catastrophe…
— Ah ! non, mon ami…
— Évidemment, de votre point de vue, ce serait regrettable. Mais supposons un instant qu’un accident se produise. En ce cas, tout ce monde se trouvera uni… dans la mort.
— Encore un doigt de vin, dit M. Bouc. Vous êtes sinistre, mon cher. C’est, sans doute, l’effet de la digestion.
— J’avoue qu’en Syrie la nourriture ne convenait guère à mon estomac.
Il but lentement une gorgée de vin. Puis, se rejetant en arrière, il fit des yeux le tour du wagon. Il compta dix-sept convives, de toutes classes et de toutes nationalités, ainsi que l’avait annoncé M. Bouc. Il se mit à les observer »
(Agatha Chritsie, Le Crime de l’Orient-Express, 1934).

Agatha Christie, Une Autobiographie, éd. Hachette, 1977,
Agatha Christie Mallowan, La Romancière et l'archéologue. Mes aventures au Moyen-Orient, éd. Payot, (1946) 2005,
Agnès Fieux, Agatha Christie, reine du crime, éd. Nouveau Monde, 2007.

Publié ou mis à jour le : 2019-04-29 09:45:02

 
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