Si les ruptures radicales sont rares, parfois l’histoire fait date et vient nous surprendre : c’est la part de l’événement. La chute de Constantinople est l’une de ces surprises qui ont bouleversé la civilisation européenne. Elle forme, à ce titre, l’un des repères fondamentaux que nous enseignons encore, à nos collégiens et à nos lycéens, comme un point de bascule entre le Moyen-âge et les Temps modernes.
Le 29 mai 1453, à midi, les troupes ottomanes du sultan Mehmed II entraient dans la Ville avant de la piller et de faire tomber l’empire byzantin comme un fruit mûr. Que reste-t-il à dire encore de cet événement que nous ne sachions pas ? Comment lire et méditer avec un regard neuf une question si rebattue ? Le défi tenait de la gageure.
Professeur d’Histoire médiévale à l’École Normale Supérieure de Lyon, Sylvain Gouguenheim le relève avec talent et audace. Son enquête constitue sans doute, bien qu’il s’en défende, le nouvel ouvrage d’autorité relatif à la chute de Constantinople.
Retrouver le temps long : la lente décomposition de l’empire byzantin
Fidèle à la leçon de Fernand Braudel, Gouguenheim commence par replacer l’événement dans le temps long : celui d’une lente décomposition de l’empire byzantin. La défaite de Mantzikert face aux Turcs en 1071 est « la première grande alerte » : elle met un coup d’arrêt à l’apogée de Byzance et amorce son déclin.
En 1204, le sac de Constantinople, consécutif au détournement de la Quatrième Croisade, représente un nouveau coup dur pour l’empire byzantin : les Vénitiens installent leurs quartiers au cœur d’un empire fragmenté. Restauré par la dynastie des Paléologues en 1261, l’empire n’est désormais plus que l’ombre de lui-même. Affaibli économiquement par les puissantes cités italiennes, Venise et Gênes, dont l’expansion coloniale lui ôte ses revenus commerciaux et grignote ses territoires en Grèce et en Mer Égée. Mais aussi menacé militairement par ceux que l’on commence à nommer les Ottomans au début du XIVe siècle.

Rendus maîtres de l’Anatolie aux XIe-XIIe siècles, puis bousculés à leur tour par les Mongols de la Horde d’Or, les émirats turcs furent poussés « à prendre aux Byzantins l’équivalent de ce qui leur était arraché ». Les raids ottomans se multiplient ainsi au XIVe siècle, encouragés à la fois par la dynamique économique des peuples nomades en quête de terres et par le ressort religieux du djihad. L’affaiblissement est à la fois territorial et monétaire pour un empire byzantin rétréci et contraint de payer tribut à l’envahisseur.
Par ailleurs, à deux reprises, les Byzantins se déchirent dans des guerres civiles au XIVe siècle. Ces divisions tiennent à la fois à la perte de l’Anatolie, qui pousse les familles aristocratiques chassées de leurs terres à en trouver de nouvelles, côté européen, mais aussi aux rivalités entre générations au sein de la dynastie des Paléologues et aux questions religieuses qui opposent de manière croissante les tenants de l’Orthodoxie et ceux d’une Union des Églises entre Rome et Constantinople. Ils en ressortent exsangues.

Le récit d’un siège
Si Gouguenheim brille par l’efficacité avec laquelle il remet l’événement en perspective, c’est dans le récit même de la Chute qu’il excelle. Il en déplie toutes les significations, militaire, politique et spirituelle, et lui rend toute son épaisseur chronologique.
Face à un Empire byzantin à l’agonie, cerné par son adversaire, réduit à quelques morceaux de puzzle, à Constantinople et dans la Mer Égée, l’armée turque semble parvenue au sommet de son art : elle regroupe une cavalerie abondante et rompue à toutes les manœuvres, une infanterie nombreuse dont les fameux janissaires forment l’élite, une artillerie efficace capable d’aligner des bombardes redoutables, parmi lesquelles le canon d’Orban, énorme pièce de plus de 9 mètres, bien vite hors d’usage par surchauffe.
Il ne lui manquait que la figure d’un jeune sultan, Mehmed II, à peine âgé de 19 ans quand il accède au pouvoir en 1451, pour lui offrir ce supplément d’âme qui fit la différence. Mû par le rêve impérial, qu’il cultivait en se faisant lire chaque jour les exploits d’Alexandre le Grand, et par la cause du djihad, dont les hadiths lui prédisaient le succès, Mehmed II prépara le siège avec un soin méticuleux.
Neuf mois avant l’assaut, il vint inspecter le système défensif de Constantinople et fit construire au nord de la ville, sur la rive européenne du Bosphore, une forteresse imposante, Bogan Kesan, littéralement le « coupe-gorge », dont le nom indiquait la fonction stratégique (fermer le détroit) et sonnait déjà comme un mauvais présage. Seul point faible, côté turc, la marine, plus nombreuse mais plus faible que les navires byzantins et italiens, retranchés derrière la lourde chaîne de la Corne d’Or. Qu’à cela ne tienne ! Elle ferait diversion et jouerait un rôle à son heure.
L’affaire était bien mal engagée côté byzantin : elle s’annonçait à un contre dix à quinze, 7000 contre plus 100 000, selon les estimations les plus plausibles. Les Occidentaux faisaient défaut : à leurs yeux, les dés étaient jetés, et sans doute Byzance payait-elle là le prix de son schisme avec la papauté. Le basileus, Constantin XI Dragasès, qui ne manquait ni de valeur guerrière ni d’intelligence diplomatique, devrait ainsi se contenter de sa maigre armée et de la force supplétive des Vénitiens. Au moins pouvait-on se consoler à l’idée que la ville soit inaccessible par la mer de Marmara, au sud, et à l’abri d’une double muraille à l’ouest.

C’est là que Mehmed II concentra le gros de ses troupes et, cinquante-cinq jours durant, usa de tous les subterfuges pour venir à bout de l’adversaire, l’épuisant physiquement et moralement : l’artillerie d’abord, par canonnades régulières, effrayantes mais peu décisives, puis le travail de sape, par des tunnels, que les Byzantins mirent en échec, enfin les assauts répétés en direction des portes de la Ville, qui finirent par l’emporter, grâce aux ruses des assaillants et à la fatigue des assiégés.
Fin avril, les Ottomans réussissaient l’exploit de contourner Galata et la chaîne de la Corne d’Or par le nord, avant de fabriquer un pont flottant qui réduisit la flotte grecque et italienne à l’impuissance et força les Byzantins, déjà peu nombreux, à redéployer leurs forces et à éclaircir la défense des murailles occidentales.
Le 28 mai au soir, la veille de l’assaut, tandis qu’on exaltait dans les troupes ottomanes l’esprit du djihad et les délices du Jinnah, le Paradis musulman, une immense procession parcourut la ville de Constantinople suivie d’une messe commune au cours de laquelle Catholiques et Orthodoxes se demandèrent mutuellement pardon.
À trois heures du matin, au son de la chahada, l’assaut fut lancé par les Ottomans. La défense byzantine tint bon jusqu’au petit matin. Mais voilà, si « l’Histoire est faite de mouvements de fond, de longues poussées séculaires ; elle dépend aussi parfois de minuscules faits qui précipitent son cours. »
En fin limier, Gouguenheim décèle dans deux événements apparemment anecdotiques la bascule du rapport de forces en faveur de l’armée turque : la blessure et la fuite du capitaine génois Giovanni Giustiniani, dont le charisme devait entrainer de nombreuses défections, et l’audace des janissaires qui s’engouffrèrent dans une poterne, par mégarde mal refermée, entre la porte des Blachernes et le rempart, et parvinrent à déployer leur bannière sur l’une des tours de la Ville. La panique gagna les Byzantins, qui pensaient la ville perdue, alors qu’elle avait encore de quoi se défendre.
Là encore, la plume de Gouguenheim fait merveille et nous rappelle que l’écriture de l’histoire est aussi affaire de souffle littéraire : elle se raconte et s’imagine, et par la puissance évocatrice des descriptions, restitue l’atmosphère de l’événement : « Le cri « La Ville est prise ! » remplit l’espace et ce fut la panique. (…) les défenseurs débordés prirent la fuite, s’agglutinèrent à la Porte Saint Romain, se piétinèrent les uns les autres, beaucoup mourant debout, étouffés par leur masse compacte. Ainsi empêtrés, ils furent taillés en pièces. »
L’empereur, Constantin XI, mourut les armes à la main. Il fut décapité et privé de sépulture. La population fut massacrée ou réduite en esclavage : 50 000 captifs peut-être. À midi, Mehmed II pénétrait dans la basilique Hagia Sophia qu’il transforma en mosquée. Constantinople était rebaptisée Istanbul.

Les jeux de l’histoire et de la mémoire
L’auteur achève son enquête par une analyse passionnante des mémoires turques et occidentales de cet événement. Il y aurait beaucoup à en dire ; nous en resterons à l’essentiel : selon le bord par lequel on l’observe, la chute de Constantinople ne suscite pas les mêmes sentiments.
Objet de fierté pour les héritiers de l’empire ottoman, comme en témoigne le succès du film Fetih 1453 (2012), plus gros budget de l’histoire du cinéma turc, tout à la louange de Mehmed II. « Drame inoubliable » pour les Grecs, qui en firent le ciment de leur conscience nationale lors de la Guerre d’Indépendance de 1821 et la matière d’une chanson populaire célébrant Constantin Dragasès et reprise au théâtre d’Athènes en octobre 2022.
La nostalgie est encore vive chez ceux-là. « Certains attendent encore que le prêtre qui célébrait l’office au moment de l’irruption des janissaires dans Sainte-Sophie (…) ressurgisse et reprenne la cérémonie interrompue… », conclut Sylvain Gouguenheim. On ne saurait mieux illustrer les jeux de la mémoire et de l’histoire.














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