Raymond Aron (1905 - 1983)

Pacifiste et démocrate, mais sans illusions

Le sociologue Raymond Aron a dans la deuxième moitié du XXe siècle fait figure de parfait contraire de Jean-Paul Sartre. Pacifiste, démocrate inflexible, il s'est toujours montré lucide et sans illusions sur les grandes idéologies totalitaires de son siècle, aussi bien le nazisme que le communisme.

Classé à droite, par opposition aux laudateurs du socialisme et de ses monstrueux avatars, de l'URSS à Castro, il s'est toujours revendiqué libéral et a été perçu comme le lointain continuateur d'Alexis de Tocqueville...

Soline Schweisguth

Raymond Aron (Paris, 14 mars 1905 ; 17 octobre 1983)

Pépinière d'intellectuels

Né le 14 mars 1905 dans une famille aisée de la bourgeoise parisienne, il est éduqué dans une culture méritocratique et républicaine, juive et dreyfusarde, baignant dans le culte du savoir. Traumatisé par la Première Guerre mondiale et le retour des « gueules cassées », influencé par l’intellectuel Alain et son « plus jamais ça », il devient pacifiste.

En 1924, il intègre l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, dans la même promotion que Paul Nizan et Jean-Paul Sartre, avec qui il se lie d’amitié. Reçu premier à l’agrégation de philosophie, il est invité aux décades de Pontigny où il rencontre François Mauriac, André Gide, André Malraux, ainsi que Suzanne Gauchon, qu’il épousera en 1933.

Dès ses jeunes années de formation, il a ainsi été plongé dans le milieu intellectuel français.

Raymond Aron (Paris, 14 mars 1905 ; 17 octobre 1983), à Normale Sup en 1924 à côté de Jean-Paul Sartre (en bas à droite)

L'Opium des intellectuels renvoie Hitler et Staline dos à dos

Par la confusion du parti et de l'État, par la mise au pas des organisations indépendantes, par la transformation d'une doctrine partisane en une orthodoxie nationale, par la violence des procédés et le pouvoir démesuré de la police, le régime hitlérien ne ressemble-t-il pas au régime bolchevik bien plutôt qu'aux rêveries des contre-révolutionnaires ? Droite et gauche ou pseudo-droite fasciste et pseudo-gauche communiste ne se rejoignent-elles pas dans le totalitarisme ?

Il est loisible de répliquer que le totalitarisme hitlérien est de droite, le totalitarisme stalinien de gauche, sous prétexte que l'un emprunte des idées au romantisme contre-révolutionnaire, l'autre au rationalisme révolutionnaire, que l'un se veut essentiellement particulier, national ou racial, l'autre universel à partir d'une classe élue par l'histoire. Mais le totalitarisme prétendument de gauche, trente-cinq ans après la Révolution, exalte la nation grand-russe, dénonce le cosmopolitisme et maintient les rigueurs de la police et de l'orthodoxie, autrement dit il continue de nier les valeurs libérales et personnelles que le mouvement des Lumières cherchait à promouvoir contre l'arbitraire des pouvoirs et l'obscurantisme de l'Église.

De la découverte du totalitarisme à la défense de la liberté

En 1930, Aron part en Allemagne, à Cologne puis à Berlin. Il y découvre Max Weber et sa manière de lier philosophie, histoire et science politique. En même temps, il est confronté à la montée de l’hitlérisme en assistant à des meetings d’Hitler et de Goebbels ainsi qu’aux premiers autodafés.

Lorsqu’il rentre en France en 1933, il explique la situation allemande à un responsable du Quai d’Orsay, qui lui demande en retour ce qu’il faut faire. Raymond Aron comprend l’importance d’une pensée concrète, qui se met à la place des acteurs. En 1936, lorsque le Front Populaire est élu, il est toujours socialiste, mais plus pacifiste. Face à l’hitlérisme, les démocraties doivent être puissantes.

Dès la défaite de la France en juin 1940, il part à Londres et devient le patron de la revue La France Libre. Pourtant, il ne devient pas pour autant un gaulliste inconditionnel : en 1943, il écrit un article « L’ombre des Bonaparte », où il dénonce les dérives potentiellement autoritaires du général de Gaulle ! Son séjour à Londres a renforcé son amitié avec Malraux, tandis que se construit celle avec l’écrivain aviateur Romain Gary.

Après la guerre, il est très actif : il travaille avec Malraux, fonde Les Temps Modernes avec Sartre et écrit dans le journal résistant Combat. Ne cédant pas à la vision de l’URSS comme grande nation victorieuse, il dénonce le communisme dès 1945. Pour lui, les défauts du système sautent aux yeux, la question est de savoir pourquoi les autres ne les voient pas. Dans L’opium des intellectuels, paru en 1955, il établit une symétrie entre Staline et Hitler, reprenant le concept globalisant de totalitarisme. Il fait scandale parmi les intellectuels de gauche qui le rangent désormais parmi les penseurs de droite.

La révolution cubaine lui donnera une nouvelle occasion de dénoncer les dérives communistes, et aura raison de son amitié avec Sartre. Après avoir été très intégré dans les milieux intellectuels durant sa jeunesse, Raymond Aron est maintenant isolé. À cela s’ajoute des difficultés dans sa vie personnelle. En 1950, sa fille Laurence naît handicapée. La même année, sa fille Emmanuelle meurt d’une leucémie à 6 ans. Ces deux tragédies affectent profondément le philosophe, sa femme et son autre fille née en 1934, la future sociologue Dominique Schnapper.

En 1956, l’intervention soviétique à Budapest et le rapport Khrouchtchev lui donnent raison dans son anticommuniste. Il devient l’un des principaux théoriciens de la guerre froide avec sa formule « paix impossible, guerre improbable ». Il écrit alors de manière prolifique, plus d’un livre par an, et ses éditoriaux au Figaro sont très lus, en France comme à l’étranger. Il conseille Henry Kissinger, futur conseiller d’État de Nixon, et soutient Pompidou puis Valéry Giscard d’Estaing dans leur campagne présidentielle.

Malgré sa classification comme penseur de droite, Raymond Aron garde son esprit critique, et s’oppose à la guerre d’Algérie dont il considère l’indépendance comme inéluctable. Pourtant, il ne signe pas le Manifeste des 121 qui dénonce la torture et qui demande aux conscrits de déserter.

En mai 1968, il s’oppose au mouvement étudiant, qu’il trouve parfois trop violent et chaotique, même s’il est en faveur d’une réforme de l’université, et refuse de voir l'État ridiculisé. Ce n’est qu’en 1979 qu’il se réconcilie avec la gauche, et avec Sartre, en aidant les boat people, ces réfugiés vietnamiens fuyant le communisme.

Raymond Aron (Paris, 14 mars 1905 ; 17 octobre 1983) en soutien des boat-people avec Jean-Paul Sartre et André Glücksmann

Le 17 mars 1983, en sortant du tribunal où il a plaidé en faveur de Bertrand de Jouvenel accusé d’antisémitisme, il décède d’une crise cardiaque. Sa dernière phrase était adressée aux journalistes : « Je crois que je suis arrivé à dire l’essentiel ».

Quelques années plus tard, le 17 avril 1987, dans Le Nouvel Observateur, Jean Daniel appliquera à Sartre et Aron une antique formule : « Je me demandais s'il n'était pas plus facile d'avoir tort avec Sartre plutôt que d'avoir si tristement raison avec Aron. » Quelques décennies plus tard, il semblerait que les deux penseurs nous apparaissent aussi lointains l’un que l’autre.

Publié ou mis à jour le : 2019-07-26 11:18:49

 
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