Alfred Dreyfus

Le prisonnier le plus surveillé du monde

Le capitaine Alfred Dreyfus a été condamné à la réclusion à perpétuité sous l’accusation d’espionnage au profit de l’ennemi. Reclus sur un îlot au large de la Guyane, il va devenir pendant plus de quatre ans le prisonnier tout à la fois le plus surveillé, le plus seul et le plus célèbre du monde !

Michel Pierre

Isolement absolu

À l’île du Diable, une dépendance du bagne de Cayenne, le capitaine Dreyfus connaît une situation paradoxale, être à la fois dans le silence et la solitude et sentir autour de lui et en permanence, la présence d’innombrables gardiens qui ont pour consigne impérative de ne jamais lui adresser la parole.

Il est arrivé le 8 mars 1895 dans son lieu de « déportation en enceinte fortifiée », peine à laquelle il est condamné à vie, et n’en repartira que le 9 juin 1899.

Cinquante et un mois d’un régime où il a pris la place de bagnards atteints de la lèpre et jusqu’alors confinés dans l’île. Il est lui, le lépreux de la France, le traître, l’espion, un « accident de la nature » selon le médecin militaire qui, à son corps défendant, assiste à son arrivée.

Sa case est en pierre, de forme carrée et de quatre mètres de coté, avec une seule fenêtre munie de barreaux de fer. La porte est constituée d’une grille et s’ouvre sur un tambour de trois mètres sur deux qui se ferme par une porte de bois. Un surveillant militaire s’y trouve en permanence chaque nuit. Il ne doit jamais « perdre le prisonnier de vue, pendant son sommeil, la case étant nécessairement éclairée ».

Selon la saison, à 5h ou 5h30, Dreyfus est autorisé à circuler entre le débarcadère et un petit vallon, toujours surveillé par un effectif de cinq gardiens dont un sous-officier. Ils sont armés et prêts à répondre « à la moindre alerte venant du dehors, au premier aperçu suspect, qu’il s’agisse d’un navire, d’une embarcation ou d’une personne ». Il a même été prévu que ces surveillants soient « de race arabe » afin d’ajouter la barrière de la langue à l’obligation du silence. Seuls, le Commandant des îles du Salut et le médecin de l’île Royale sont autorisés à parler au condamné.

Dreyfus peut cependant recevoir du courrier (évidemment soumis à la censure) ainsi que des revues et des livres également objet d’un contrôle tatillon. Il peut aussi effectuer des achats auprès d’un commerçant de Cayenne qui fait livrer boîtes de conserves, eau en bouteille, vin, linge, savon…

Hantise de l’évasion

En septembre 1896, la rumeur d’un projet d’évasion pouvant venir de l’extérieur affole les autorités. Une nouvelle case est construite et entourée d’une double palissade. Pendant les travaux qui durent un mois et demi, du 6 septembre au 21 octobre, Dreyfus doit avoir, chaque nuit, les chevilles entravées à la « double boucle », elle-même reliée à une barre de fer forgée à son pied de lit. Pour encore améliorer la surveillance, au sommet de l’île, est établie une caserne pour vingt surveillants et une tour de fer de vingt mètres de haut munie d’un canon Hotchkiss.

Installé dans sa nouvelle case, le condamné voit sa santé s’étioler malgré ses efforts surhumains pour survivre, avec l’espoir fou de faire un jour valoir son innocence.

L’administration en vient à redouter une issue fatale qui jetterait la suspicion sur elle au moment où, en métropole, débute une campagne en faveur d’une révision du procès.

À l’été 1897, elle fait donc édifier à l’intention du prisonnier une habitation plus haute et plus spacieuse que la précédente, face à l’île Royale. Elle est plus haute et plus spacieuse que la précédente et entourée d’une seule palissade qui délimite une courette où Dreyfus peut se rendre de jour mais toujours sans possibilité de voir la mer ou le reste de l’île. C’est dans cette situation de détention qu’il apprend début juin 1899 l’annonce d’un nouveau procès avec la promesse d’un retour en métropole et d’un transfert à la prison de Rennes. Son endurance n’aura pas été vaine...

L'enfer au quotidien

Victime malgré lui, Alfred Dreyfus aura en effet eu l’immense mérite d’avoir survécu à sa longue incarcération, sans quoi il n’y aurait pas eu d’Affaire ni de questionnement sur la Vérité et la Justice.

Le reclus est demeuré en permanence sous l’œil soupçonneux de ses gardiens sans compter un mois et demi du supplice de la « double boucle ». Il écrira plus tard n’avoir pas connu « de supplice plus énervant, plus atroce que celui que j’ai subi pendant cinq années, d’avoir deux yeux braqués sur moi, jour et nuit, à tous les moments, dans toutes les conditions, sans une minute de répit. »

Il a subi également des conditions climatiques auxquelles il n’était évidemment pas habitué. Les îles du Salut sont plutôt préservés des moustiques si présents sur le continent mais elles n’échappent ni à la chaleur humide quelque peu atténuée par les alizés, ni aux précipitations diluviennes particulièrement à la saison des pluies éprouvante  d’avril à juin.

La présence continuelle d’insectes dans sa case le marque dès la première nuit comme il le précise dans son journal en avril 1895 : « Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promène le surveillant comme un fantôme qui m’apparaît dans mes rêves, le prurit de toutes les bêtes qui courent sur ma peau, la colère qui gronde dans mon cœur, d’en être là quand on a toujours et partout fait son devoir, tout cela surexcite mes nerfs si ébranlés et chasse le sommeil. »

Ses insomnies nocturnes et ses agitations sont consignées par l’administration pénitentiaire qui y voit la preuve de son esprit retors et dissimulateur, ainsi cette note du 6 juin 1895 : « J’ai remarqué depuis longtemps en effet que ce triste personnage tentait de jouer à l’hallucination. Il simule des cauchemars qu’il sait entretenir lorsqu’il s’aperçoit que le surveillant de service le remarque ».

Dans l’humidité ambiante, sa bibliothèque peu à peu constituée grâce aux envois de Paris se détériore et il écrit que « Mes livres, au bout de peu de temps, furent en piteux état ; les bêtes y établissaient domicile. » 

Au fil des mois et des années, Dreyfus rédigea trente-quatre cahiers hors son journal qui deviendra « Cinq années de ma vie ». L’ensemble a été restitué au déporté après sa libération, en 1900, à l’exception d’un seul, oublié. Les vingt premiers, rédigés entre 1895 et 1898, constitués de brouillons de lettres, de mathématiques et de dessins, ont aujourd’hui disparu, détruits par Alfred Dreyfus lui-même. Les quatorze suivants qu’il a conservés, rédigés entre 1898 et 1899, comprennent des notes de lectures, des cours de mathématiques remémorés, des exercices d’anglais, des cartes et des dessins.

Dans toutes ses pages, Journal ou cahiers, nul cri de vengeance, nul dépit de cette armée qui l’a fait condamner, pas de remise en cause de l’autorité, seulement de hautes considérations sur la morale et la justice. Déporté innocent, victime harcelé, condamné à la mort lente, il reste marqué par sa formation militaire, il ne trahit pas l’armée qui l’a trahi. Il n’exprime aucun hostilité contre ses gardiens et note même dans son Journal le 30 juillet 1895 : « Un surveillant vient de partir, accablé par les fièvres du pays. C’est le deuxième qui est obligé de s’en aller depuis que je suis ici. Je le regrette, car c’était un brave homme, faisant strictement le service qui lui était imposé, mais loyalement, avec tact et mesure. »

Lorsqu’il revient de son terrible exil, Dreyfus est épuisé, amaigri, malade comme le décrit Victor Basch, cofondateur en 1898 de la Ligue des Droits de l’Homme : « Il nous apparut hâve, flottant dans son uniforme que cependant, tant il était décharné, on avait bourré de coton. La voix était rauque comme celle d’un sourd-muet, comme si, pendant ses cinq ans de réclusion, il avait perdu l’usage de la parole. Au bout de quelques audiences, il était visiblement à bout de forces, miné de fièvre, ses joues se coloraient de taches rouges qu’ignoblement Barrès comparaît à celles qui lustraient la peau des petits cochons. »

Publié ou mis à jour le : 2019-10-25 09:38:09

 
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