Le jeu d'échecs

Le jeu du futur ?

Un adage échiquéen tient pour établi que l’essence du jeu d’échecs, c’est de réfléchir à l’essence du jeu d’échecs. Trait d’esprit, certes, mais réalité concrète pour qui se penche sur la nature de ce jeu qui dépasse de loin le cadre des 64 cases qui est censé le limiter spatialement. Ce jeu d’échecs millénaire offre tant de visages différents qu’il est parfois difficile d’en cerner les contours et la portée.

Jérôme Maufras

 Table échiquier au Parc de la Tête d'Or à Lyon (France). En agrandissemnt, Jeu d'échecs Staunton, XIXe siècle.

Le jeu d'échecs et ses principes

Recentrons-nous donc sur les essentiels. Tout d’abord, le jeu en tant que tel. Le jeu d’échecs se joue sur un plateau de 64 cases alternativement blanches et noires. Il diffère en cela du damier classique de 10 cases sur 10. Il diffère aussi par le nombre et la variété des pièces : le Roi et la Dame entourés de deux Fous, de deux Cavaliers et de deux Tours, tous protégés par une rangée de huit pions.

Il diffère enfin des autres jeux de plateaux par son but, aussi simple qu’original : menacer de prendre le Roi adverse de sorte qu’il ne puisse échapper à la prise, même si on ne le prend jamais mais que le constat de cette prise au piège inéluctable met automatiquement un terme à la partie suivant la célèbre formule « Echec et mat » (Traduction de « Shah mat » qui signifie « Le Roi est mort » en Persan).

Le jeu d’échecs n’est donc pas un jeu purement matériel où il s’agirait de réduire les forces adverses à néant, comme les Dames, mais un jeu stratégique dans lequel la domination matérielle est un moyen éventuel et non une fin. Il est en effet possible de l’emporter avec des forces matérielles moindres.

Napoléon et le cardinal Fesch jouant aux échecs, Jean-Georges Vibert, XIXe siècle, The Haggin Museum, Stockton, Californie. En agrandissement : pièces d'un jeu d'échecs utilisé par Napoléon à Sainte-Hélène, musées des châteaux de Malmaison et de Bois Préau, CCI, DR.

Ces règles spécifiques lui confèrent une place à part. Dans la classification des jeux, c’est un jeu à information complète puisque tout ce qui se passe se voit au contraire du poker où le bluff fait partie du jeu. C’est aussi un jeu fini, même si le nombre de positions possibles sur un échiquier dépasse le nombre d’atomes dans l’univers ( !). C’est enfin un jeu de réflexion où le hasard n’intervient pas.

Mais si cela nous indique ce qu’est le jeu en tant que tel, cela ne nous indique pas ce qu’est l’essence du jeu. Est-ce seulement un jeu ? Est-ce aussi un sport, ce que considère la France depuis 2001 ? Est-ce une science ? Pour paraphraser Napoléon Ier, joueur passionné mais piètre « trop difficiles pour n’être qu’un jeu, et pas assez sérieux pour n’être qu’une science ou un art. »

Le jeu d’échecs est peut-être ce qu’on pourrait appeler un « fait social total », pour reprendre la célèbre théorie de l’anthropologue Marcel Mauss ou du moins pourrait-il s’en approcher : il entre en résonnance avec toutes les activités humaines, concerne une communauté de plus de 600 millions de joueurs sur Terre avec ses rites, son histoire, ses codes, son langage et se propose comme la chose et son illustration : on peut ainsi être un artiste sur l’échiquier mais le jeu d’échecs est aussi le jeu le plus représenté dans les œuvres d’art.

Considéré comme l'un des meilleurs joueurs de tous les temps, à gauche, le russe Alexander Alekhine (1892 - 1946) contre le cubain Jose Raul Capablanca (1888-1942) en 1913. Celui-ci deviendra un champion invaincu entre 1916 et 1924.

Soutenu massivement par les dictatures

Pourtant, de façon assez paradoxale, le jeu d’échecs vit en marge du monde, parfois contre le monde, épris de vitesse, de virtualité et superficialité. Il peut apparaître lent, profond, rébarbatif, dans une société du spectacle du zapping permanent. De fait, force est de constater qu’en dépit de son importance sociale et anthropologique, le jeu d’échecs suscite l’indifférence polie des politiques.

Le rapport du jeu d’échecs au politique est de fait assez paradoxal : jeu intellectuel, propre à édifier l’esprit, il est conseillé par Benjamin Franklin à tous ses concitoyens au lendemain de la révolution américaine. Pourtant, le constat est sans appel : au cours des deux siècles qui suivirent, seules les dictatures apportèrent un soutien massif et indéfectible au jeu d’échecs. Symbole de la construction d’un homme nouveau, il constitue aussi pour les Soviétiques une ressource précieuse et gratuite pour occuper et éduquer une population ouvrière à 95 % illettrée.

Le stalinisme s’empare ensuite littéralement du jeu et l’URSS devient une fabrique de champions d’État salariés par le ministère des Sports. Dès les années 1930, les nazis essaient de faire main basse sur les clubs allemands. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, ils poursuivront cette politique en organisant de nombreux tournois dans les pays occupés mais leur influence restera modeste.

L’après-guerre verra aussi la plupart des démocraties populaires satellites de l’URSS encourager et développer à leur tour la pratique du jeu d’échecs auprès des masses. L’apogée du match de 1972 entre l’Américain Fischer et le Soviétique Spassky apparaît ainsi comme un sommet de la guerre froide et l’illustration de la lutte paroxystique entre deux systèmes économiques, politiques et sociaux que tout opposait.

Plus près de nous, l’affrontement Karpov / Kasparov a offert au monde l’illustration de l’affrontement entre un apparatchik soviétique et un réformateur fidèle à Gorbatchev. Mais depuis, le jeu d’échecs est volontiers mis de côté par le politique. Dans les démocraties libérales de la fin du XXe siècle, le jeu d’échecs fait au mieux l’objet d’une indifférence polie, même si le développement du jeu d’échecs à l’école au XXIe siècle marque peut-être actuellement le début d’une nouvelle ère dans la perception qu’ont les politiques du jeu des Rois.

Scènes de la série The Queen's gambit (Le jeu de la Dame), Netflix 2020.

The Queen’s gambit : une Dame au pinacle

Le confinement lié à la crise sanitaire, mais aussi et surtout la série Netflix The Queen’s gambit (Le jeu de Dame), viennent d’offrir un regain d’intérêt pour le jeu comme on n’en a justement pas connu depuis la période de Fischer, Karpov et Kasparov.

Affiche de la série The Queen’s gambit, 2020.Cette série, tirée d’un roman de 1983 écrit par Walter Trevis met en scène une jeune enfant orpheline et prodige qui réussit à vaincre ses démons intérieurs et s’affirmer en tant que femme dans l’Amérique paternaliste des années 1950-1970. À elle seule, elle résume les névroses, les ambitions, la virtuosité et la tragédie d’une vie dévolue à vaincre le mystère des 64 cases.

Sans en détailler le scénario, il n’est pas faux de dire que cette série fera date pour les joueurs du monde entier et pour le grand public. Pour les joueurs du monde entier car ils se voient enfin reconnus un statut : le jeu d’échecs peut être esthétique, fascinant, universel, comme peu d’activité.

Pour le grand public ce fait social total apparaît aujourd’hui comme un continent inconnu que beaucoup découvrent ou redécouvrent, avec ses histoires, ses anecdotes, ses coutumes, sa passion, ses tragédies, ses débats, ses folies. Jeu de compétition poussé à l’extrême, objet culturel, politique, pédagogique, social et technique, le jeu d’échecs, même en partie démythifié par l’intelligence artificielle, redevient un jeu profondément social dans une période qui l’est peu.

En cela, on pourrait reprendre la prédiction de Jacques Attali qui déclarait « le jeu d'échecs prendra une importance accrue du fait qu'il combine plusieurs caractéristiques essentielles de la civilisation future. » C’est tout le bonheur qu’on peut souhaiter au monde.


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Publié ou mis à jour le : 2021-02-04 17:40:32

 
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