Jacques Brel (1929 - 1978)

La voix vers l'inaccessible étoile

« Ne me quitte pas », « Amsterdam », « Vesoul »… et tant d’autres titres viennent à l’esprit quand on évoque Jacques Brel. La puissance de ses textes, son engagement et sa sensibilité ont fait de lui une légende. Pourtant, à ses débuts et durant de longues années, le chanteur était regardé de haut, voire même méprisé par la profession.

Mazarine Vertanessian

Une enfance morose

Jacques Brel est né le 8 avril 1929 à Scharbeek, en Belgique, dans une famille d’industriels fortunés.

Le jeune Jacky – c’est son surnom à l’époque - s’ennuie et se sent souvent seul dans cette famille dont il ne partage pas valeurs du travail et de l’argent : « L'argent ne m'a jamais donné de bonheur. J'ai été élevé dans l'argent ; j'ai vu toutes les saloperies qu'il fallait faire pour en avoir » déclarera-t-il.

Il est encore adolescent quand la Seconde Guerre mondiale se termine. Jacques Brel se découvre un goût pour les histoires, la chanson et le théâtre… Mais les normes sociales qui avaient cours avant la guerre n’ont pas disparu. C’est ainsi que, malgré ses réticences, il accepte le cadre que son père lui impose, devenant directeur commercial dans l’usine familiale.

La cartonnerie Vanneste et Brel, spécialisée dans les cartons d’emballage, emploie alors près de trois cents salariés. Jacques Brel s’y ennuie mortellement : « Je ne sais pas si vous avez déjà vendu du carton, mais c’est très triste », confiera-t-il lors d’une de ses premières interviews à la télévision.

L’évasion par la chanson

En parallèle, il poursuit ses passions. D’abord, le théâtre, puis la chanson mais dans un contexte d’action sociale.

Le besoin de solidarité, d’aider les moins chanceux ou les plus faibles, l’oriente vers un mouvement de jeunesse d’inspiration chrétienne, fondé en 1941 (pendant l’Occupation !) et qui a un rayonnement en Belgique pendant une quinzaine d’années : la Franche Cordée. Il y rencontre « Miche », qu’il épousera en 1950 et avec qui il aura très rapidement une fille, Chantal qui voit le jour en 1951. Deux autres filles suivront : France en 1953 et Isabelle en 1958.

Jacques Brel en avant-programme de Bobbejaan Schoepen, Ancienne Belgique, Bruxelles, 8 au 13 janvier 1955.

Pour fuir cette vie qui l’ennuie, Jacques Brel écrit et compose sur sa guitare. Comment se l’est-il procurée ? « Une piste plausible est la complicité de sa mère ou de sa grand-mère » écrit Jacques Vassal dans sa biographie du chanteur Jacques Brel Vivre debout.

En 1951, il commence à chanter dans des cabarets, sous le pseudonyme de Jacques Bérel, son père refusant qu'il utilise son nom pour des activités qu’il réprouve. Mais il ne fait pas de doute qu’il est au courant du contenu des chansons de Jacques. Un « ami de la famille », ayant assisté à un concert, lui aurait même rapporté sa gêne en entendant Jacques (un comble pour un cadre de l’industrie) chanter ce couplet : Les carreaux de l’usine / Moi j’irai les casser.

La colère de fils de nanti est perceptible et l’on sent poindre ce rejet de la bourgeoise qui ne fera que s’accentuer avec le temps. Les bourgeois c'est comme les cochons / Plus ça devient vieux plus ça devient con, chante-t-il en 1962.

Un soir d’août 1953, il se présente dans un concours de chansons sur Radio-Hasselt (une province du Limbourg). Sa mère, Lisette Brel, au contraire de son mari, soutient son fils : elle demande à ses amis et connaissances d’écrire à la station. À la demande « générale », Jacques est réinvité la semaine suivante !

La même année, il enregistre un premier disque. Est-ce le début de la gloire ? Pas du tout ! Quand il participe à un concours de chant au casino de Knokke-le-Zoute, il est classé avant-dernier, 27ème sur 28 participants.

Galère parisienne

À Paris, Jacques Canetti responsable artistique pour le label de musique Philips, a entendu les quelques chansons composées par Jacques Brel et devine leur potentiel. En revanche, il est décontenancé par le physique et le style atypique du jeune Belge. Il le lui dit sans détour : « Vous ne comptez pas chanter vous-même, avec votre physique ? » Cela en découragerait certains mais pas Jacques Brel qui, sur les conseils de Canetti, décide de tenter sa chance à Paris.

Jacques Brel sur la scène des Trois baudets.à Paris en 1953.Laissant en Belgique son épouse Miche et ses filles, Brel s’installe dans une petite chambre d’hôtel à Montmartre. Minable mais pratique, car proche de la salle de concert des Trois-Baudets fondée par Jacques Canetti et où Jacques Brel va se produire régulièrement.

C’est aux Trois Baudets qu’il rencontre Georges Brassens avec qui il restera ami jusqu’à sa disparition. Si Brassens vient de débuter avec succès, Brel rencontre quant à lui plus de difficulté : le public le trouve piètre interprète et empoté.

Sur scène, il porte un costume marron qui le fait ressembler à un homme d’Église et il interprète des chansons moralisatrices qui ne séduisent pas le public parisien. Le succès n’est pas au rendez-vous et moins d’un mois après ses débuts, Jacques Brel est déprogrammé des Trois Baudets.

Cela ne l’empêche pas de persévérer. « Le talent, ça n’existe pas. Le talent, c’est d’avoir envie de faire quelque chose », dira-t-il. Et de l’envie, Jacques Brel en a à revendre. Il court les auditions et enchaîne les petits cachets pour survivre. Il se nourrit de bières, de sandwichs. Sa santé générale se détériore à cause de l’épuisement et de ce mauvais régime alimentaire.

Disque Philips 1955.Dans les médias, la censure existe toujours. À la radio nationale, la RDF (qui deviendra RTF, puis ORTF) enchaîne les bulletins d’information très conformistes dans le ton et dans le contenu. En matière de chanson, la diffusion est soumise à la bienséance. C’est ainsi que la plupart des premières œuvres de Brassens, comme Le Gorille, Le Mauvais Sujet repenti ou La Mauvaise Réputation, sont interdites d’antenne.

Ce sont d’ailleurs des stations de radio dites « périphériques » comme Europe 1, Radio-Luxembourg (futur RTL) et Radio Monte-Carlo installées hors du territoire national et donc du monopole de la RDF qui, les premières, vont oser diffuser Brassens, Ferré et bientôt Brel qui s’impose en chanteur pacifiste et anti-militariste avec « Le Diable ça va », dont les paroles font référence à la Seconde guerre Mondiale et au régime nazi.

L’émotion de Juliette Gréco

Juliette Gréco dans le magazine V du 2 décembre 1951.En 1954, Juliette Gréco, qui est déjà une vedette, reçoit Jacques Brel dans son salon et lui demande de chanter son répertoire. Juliette Gréco raconte :
« Il avait l’air d’un loup, d’un animal un peu sauvage, avec une guitare au bout d’un bras très long. Il a commencé à chanter et moi j’ai commencé à fondre, à me dissoudre. J’étais éblouie, émerveillée. J’ai dit : “Je ne veux pas chanter ce que vous chantez. Vous allez les chanter tout seul. » Juliette Gréco ajoute tout de même « Le diable (ça va) » à son répertoire. Cette chanson sera la première d’une série de chansons antimilitaristes.
En 1959, « La Colombe » fait scandale en exhortant à la paix en pleine guerre d’Algérie : Pourquoi cette fanfare / Quand les soldats par quatre / Attendent les massacres / Sur le quai d'une gare…

Jacques Brel avec des fans féminines après les enregistrements télévisés du spectacle Domino de Karel Prior et Thijs Chanowski au théâtre Marcanti, Amsterdam, 1962.

Le succès, enfin !

La situation financière de Jacques Brel s’est améliorée mais le succès escompté par Jacques Canetti n’est toujours pas au rendez-vous. Un jour, ce dernier conseille au chanteur d’écrire une histoire d’amour qu’il chante pour la toute première fois à sa mère, alors que le texte n’est pas encore terminé. Il s’agit de « Quand on n’a que l’amour » sorti en 1956. Enfin le succès !

En 1957, son second 33 tours reçoit le grand prix de l’académie Charles Cros. Fin 1958, Brel fait un triomphe à l’Olympia. Dans la foulée, il crée son immense chef-d’œuvre : « Ne me quitte pas. » après sa rupture avec l’actrice Suzanne Gabriello.

Suivront « Madeleine » en 1962, ainsi que « Le plat pays » puis « Amsterdam » en 1964. Ces deux dernières chansons, en évoquant les origines du chanteur, lui permettent d’exprimer ses rapports complexes avec la Belgique. Brel se présente volontiers comme « Bruxellois de souche flamande », son père étant né d'une famille flamande conservatrice devenue francophone. Ainsi, le chanteur déclare : « Je me sens plus Flamand que Belge. La Belgique est une notion géographique ».

Les tournées et les disques s’enchaînent à un rythme effréné. Brel est fatigué par ses concerts et la vie nocturne qu’il mène. Il ne supporte plus l’inquisition des paparazzis ou des journalistes. L’une de ses spécificités est qu’il a en horreur la société médiatique.

L’hypocrisie, « la facilité à faire semblant » (Grand Jacques, 1954) des adultes révulsent le chanteur qui, quant à lui, écorché vif, ne sait pas duper les autres. Sans doute est-ce pour cela que, lassé, le chanteur décide de faire ses adieux à la scène en 1967 au Casino de Roubaix. Les 1800 places de cette salle de concert provinciale s’arrachent en quelques heures.

Deux générations de chanteurs « s’affrontent »

À l’heure où Jaques Brel quitte la scène, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Sylvie Vartan, Sheila, Claude François, Dalida, Les Chaussettes noires, etc. qui représentent la vague yéyé emportent tout sur leur passage et la jeunesse avec eux. Jacques Brel (tout comme Georges Brassens, Léo Ferré et les chanteurs de la génération précédente) gardent quant à eux un public bourgeois, intellectuel ou politiquement engagé.

Metteur en scène et spectacles musicaux

S’il ne fait plus de concerts, Jacques Brel ne reste pas inactif pour autant. Il sort l’album « J’arrive » (comprenant notamment la chanson « Vesoul ») un an après ses adieux et décide d’adapter et de monter en français un spectacle de Broadway. Il s’agit de Man of La Mancha, librement adapté du Don Quichotte de Cervantès.

Jacques Brel négocie lui-même avec les producteurs américains très réticents, les droits à l’adaptation française. Il n’obtient leur accord qu’après avoir passé une audition, tel un débutant ! De décembre 1968 à mai 1969, L’Homme de la Mancha fait salle comble au théâtre des Champs-Élysées.

Couverture de l'enregistrement original de la distribution Jacques Brel is Alive and Well and Living in Paris.Décidément, les spectacles musicaux portent chance à Jacques Brel. En 1968, un musical new-yorkais fait entrer le nom du chanteur dans le paysage culturel américain. Jacques Brel is alive and well and living in Paris est créé par un admirateur américain du chanteur, Mort Shuman, qui adapte une vingtaine de titres de son répertoire.

Pendant cinq ans, le spectacle reste à l’affiche sur Broadway avant d’être repris plus tard par d’autres troupes qui le propagent en tournées à travers les États-Unis. Détail amusant, note Jacques Vassal : « De nombreux Américains croient qu’il s’agit d’une création cent pour cent américaine et que Jacques Brel est un personnage imaginaire ! »

Acteur et réalisateur de cinéma

En parallèle de son activité musicale, Jacques Brel fait ses premiers pas au cinéma dans le film Les Risques du métier d'André Cayatte en 1967. Il y joue le rôle d’un instituteur provincial confronté à la fragilité des témoignages d’enfants, dans une affaire de prétendue tentative de viol.

Les risques du métier d'André Cayatte. Agrandissement : Mon oncle Benjamin d’Édouard MolinaroLa sensibilité, le charisme de Jacques Brel lui donnent une profondeur humaine grâce à laquelle il crève l’écran. Cayatte aura, dix ans plus tard, ce commentaire : « La venue de Brel au cinéma, c’était un cadeau pour le cinéma français. »

Brel apparaît aussi dans La Bande à Bonnot, de Philippe Fourastié, puis dans Mon oncle Benjamin, d’Édouard Molinaro, un immense succès populaire. Il joue encore en 1971 dans Les assassins de l’ordre de Marcel Carné. Conscient de la chance qu’il a de tourner avec l’un des derniers monstres sacrés du cinéma français, il le regarde travailler et saisit l’occasion de visionner tous les rushes pour assimiler les techniques du montage.

C’est que, sous l’acteur, perce le réalisateur. En effet, en 1971, il réalise lui-même un film, Franz, dont il partage l'affiche avec la chanteuse Barbara. Il clôt sa carrière cinématographique sur un ultime succès avec L’Emmerdeur d’Édouard Molinaro, dans un duo hilarant avec Lino Ventura.

Atteint d'un cancer du poumon, Brel se lance dans un tour du monde sur son voilier en 1975. Diminué, épuisé par cette aventure, il suit les conseils de sa dernière compagne, Maddly Bamy, et interrompt sa traversée pour poser son sac aux îles Marquises. Il y enregistre son dernier 33 Tours, Les Marquises, en 1977 et s'éteint le 9 octobre 1978 à Bobigny dans la banlieue parisienne. Il est enterré à Hiva Oa, une île de l’archipel des Marquises, comme Paul Gauguin.

« Vivre debout »

Statue de Jacques Brel exposée à Vesoul.Jacques Vassal, membre de l'Académie Charles-Cros, est l'un des grands spécialistes de la chanson française. Sa biographie, Jacques Brel, Vivre debout (éd. Hors Collection) - enrichie d'un cahier photo et d'une chronologie des dates clés de la vie et de la carrière de Brel - est l'occasion de revenir sur le parcours atypique d'un des plus grands auteurs compositeurs interprètes du XXe siècle et de relire des textes réalistes et poétiques qui trouvent toujours un écho, 35 ans après la mort de leur auteur.

Publié ou mis à jour le : 2022-09-17 12:41:45

 
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