Les Trois Glorieuses

La révolution de 1830 démythifiée

Coincée entre celles de 1789 et de 1848, la révolution de 1830 laisse une image diffuse, moins saillante. On retient surtout son chrononyme : les Trois Glorieuses. Avec Daniel de Montplaisir, elle a trouvé son historien.

Les Trois Glorieuses, Daniel de Montplaisir (Perrin, 2022).Le récit qu’il nous en fait dans Les Trois Glorieuses (Perrin, 22 euros, 406 p.), s’avère passionnant de bout en bout et demeurera comme un livre de référence. On le lit comme un roman, tant la narration est vivante et claire. Mais surtout, il se nourrit d’une très abondante documentation, d’une analyse pertinente des mécanismes à l’œuvre pendant cet « éclair de juillet » selon la formule de Michelet, et enfin d’un décryptage subtil des arrière-pensées des différents protagonistes.

Maîtrisant parfaitement son sujet, l’auteur fait vivre en parallèle les quatre lieux où se joue cette révolution : la rue parisienne envahie par le peuple, Saint-Cloud où s’est établi Charles X, le domicile du banquier Jacques Laffitte qui tire les ficelles de cette révolution, et Neuilly où réside Louis-Philippe.

Daniel de Montplaisir commence par décortiquer les origines de ces journées de poudre et de sang (27-28-29 juillet). Sans accabler le « confiant et débonnaire » Charles X pris en tenaille entre les ultras et les libéraux, en permanence sous la pression d’un clergé revanchard, il relève les maladresses et les erreurs de son règne confronté à l’application controversée de la Charte et à la question épineuse des libertés publiques malmenées depuis l’Empire, notamment celle de la presse.

Ce n’est pas un hasard si les Trois Glorieuses ont été déclenchées par des journalistes parisiens qui refusaient les ordonnances suspendant la liberté de la presse et rétablissant l’autorisation préalable des publications, tramées dans le plus grand secret et signées par Charles X. « C’est le dispositif le plus répressif qu’auront jamais subi les journaux français », constate de Montplaisir.

Charles X en uniforme de colonel général des Carabiniers, François Gérard, vers 1815, Château de Versailles. Agrandissement : Les gueusards. Ils me laissent tout sur le dos, avec ça qu'il n'y a plus de Bornes. Estampe satirique sur les ordonnances du roi Charles X et sa chute lors des Trois Glorieuses en juillet 1830, Levilly, Paris, BnF, Gallica.Les autres ordonnances, quant à elles, prévoyaient une refonte du système électoral qui se traduisait par la suppression du droit de vote à la bourgeoisie commerçante pour le réserver aux plus riches propriétaires terriens. « Grave erreur de s’en remettre aux plus fortunés : en quinze ans la richesse des Français s’est déplacée, de sorte que le resserrement du système censitaire profite davantage à la bourgeoisie industrielle et financière qu’à la noblesse terrienne ; et la classe la plus riche du royaume sait bien qu’elle n’a rien à craindre, bien au contraire, d’un changement de dynastie : l’homme le plus opulent de France, c’est-à-dire Louis-Philippe, s’il accède au pouvoir, les protègera mieux que quiconque. Tout le nœud de la révolution de 1830 est bien là », analyse l’auteur.

Au-delà de cette erreur d’appréciation sociologique, Charles X en commet une autre : il sous-estime l’impact des ordonnances sur les journalistes et la population parisienne. Onze titres parisiens et 44 de leurs rédacteurs s’engagent alors dans une résistance au « coup d’État », émettent une protestation conçue par Thiers, et recherchent l’appui des députés.

Quatre de ces journaux bravent la censure et paraissent le 27 juillet. Ce jour-là, étudiants, ouvriers au chômage, typographes craignant de perdre leur emploi descendent dans la rue ; c’est le début d’émeutes qui dureront trois jours agrégeant progressivement de plus en plus de manifestants qui se heurteront à une répression désordonnée du pouvoir.

Combats sur le Pont-Neuf et prise du Louvre, le 29 juillet 1830, Paris, musée Carnavalet. Agrandissement : Prise de l'Hôtel de ville : le Pont d'Arcole, Amédée Bourgeois, Château de Versailles.

L’un des passages des plus intéressants de ce livre réside dans l’analyse qu’expose Daniel de Montplaisir de cet embrasement de la capitale alors que bien peu des émeutiers connaissent le contenu de cette Charte dont ils se proclament les défenseurs, et que la censure des journaux « que pour la plupart, ils n’achètent ou ne lisent pas ne les concerne guère ; non plus que la restriction du droit de vote dont la grande majorité d’entre eux était déjà privée ». Selon l’auteur, « n’en déplaise à la mémoire de Georges Clemenceau, une révolution n’est jamais « d’un bloc », elle amalgame une extrême disparité de souffrances, de frustrations, d’espérances déçues ou à reconstruire, de peurs instinctives ou plus réfléchies, de sentiments et de souvenirs d’injustice, de colères, de peines à contempler la misère voisine quand ce n’est pas la sienne propre ou celle de parents et d’enfants, mais aussi d’ivresses à échapper à la monotonie de l’existence, au chiche gagne-pain (…) La processus révolutionnaire fonctionne par propagation de l’indignation : des journalistes aux étudiants et aux ouvriers du livre, de ceux-ci aux ouvriers des autres secteurs et par capillarité aux travailleurs indépendants les plus modestes, puis à la petite bourgeoisie, tous persuadés comme Othello, le héros de Shakespeare, qu’on les trompe, qu’on les abuse, sans disposer de la moindre preuve ni en éprouver le moindre effet. »

Mais il faut ajouter à ce processus « divers combustibles qui pris un à un ne produiraient guère de ravages, mais qui additionnés, deviennent redoutables », ajoute l’auteur qui cite les tracasseries administratives du préfet de Police que les Parisiens ne supportent plus : répression du vagabondage et de la prostitution, réglementation plus tatillonne de l’activité des chiffonniers et des vendeurs ambulants, limitation des étalages marchands sur les trottoirs, descente de police dans les cabarets, l’interdiction de certains bals publics. « Rien de bien fondamental donc, mais des éléments qui, bout à bout, ont provoqué un certain ras-le bol… », estime Daniel de Montplaisir.

Tombe provisoire des victimes des journées de juillet 1830, devant la colonnade du Louvre, Alexandre Barouillet, Paris, musée Carnavalet. Agrandissement : La Colonne de Juillet à Paris (détail), place de la Bastille.

Il suffit d’allumer une mèche pour que toutes ces frustrations explosent au grand jour, avivant le feu révolutionnaire. « De tout cela, ceux des Tuileries et de Saint-Cloud n’ont rien vu, rien pressenti, rien compris. Sans s’en rendre compte la monarchie s’est rendue impopulaire, coupée du peuple, vivant dans son propre univers hors du temps (…) Aujourd’hui, c’est ce Paris inconnu du roi et de la Cour qui leur saute entre les jambes comme une mine qu’on n’a pas eu l’idée de désamorcer », écrit l’auteur. Une analyse qui explique remarquablement le fossé entre les gouvernants et les gouvernés encore valable de nos jours… et peut s’appliquer à toute révolution ou mouvement de contestation populaire quelles que soient les époques.

Mais une révolution est aussi faite de coulisses dans lesquelles s’activent ceux qui veulent tirer les marrons du feu pour prendre le pouvoir, en l’occurrence « l’amicale des banquiers » groupée autour de l’un des plus actifs d’entre eux, Jacques Laffitte, qui aidée d’une poignée de députés, travaillent avec succès à l’avènement de Louis-Philippe, duc d’Orléans. Pour eux, l’orléanisme qui constitue une voie médiane entre une royauté archaïque et une république porteuse d’anarchie, doit faire le lit d’une bourgeoisie d’affaire et industrielle naissante.

Les manœuvres de cette ploutocratie à l’affût qui confisque la révolution populaire à son profit nous sont narrées dans le détail. Tout comme les atermoiements de Charles X incapable de prendre la mesure des événements, et les palinodies de Louis-Philippe installé au pouvoir avec le concours de l’insubmersible Lafayette, avant qu’il n’en soit chassé à son tour dix-huit ans plus tard par une autre révolution…

Jean-Pierre Bédéï
Publié ou mis à jour le : 2022-06-12 16:09:27

 
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