1830-1905

La colonisation vue par les penseurs français

À partir du milieu du XIXe siècle, la France s'est lancée dans la colonisation des dernières terres libres d'Afrique et d'Asie. Conquêtes de hasard au début puis, sous la IIIe République, conquêtes soigneusement planifiées pour la plus grande gloire de la France et de la République.

En France comme dans le reste de l'Europe, l'opinion publique est très divisée sur l'opportunité de ces conquêtes. Les documents ci-dessous reflètent la pensée intellectuelle à trois époques successives (Jean-Baptiste Say 1830, Victor Hugo 1879, Anatole France 1905)...

Jean-Baptiste Say, 1830

Jean-Baptiste Say, né à Lyon le 5 janvier 1767, est l'un des plus grands économistes français. Adepte du libéralisme et disciple d'Adam Smith, il manifeste sa foi dans le progrès et condamne la colonisation et la conquête comme moyen d'enrichissement.

Il a publié le texte ci-dessous en 1830 dans le Cours complet d'économie politique. Ce texte prémonitoire conserve toute son actualité dans la France du XXIe siècle qui peine à sortir de l'ère coloniale :
« Les vraies colonies d'un peuple commerçant, ce sont les peuples indépendants de toutes les parties du monde. Tout peuple commerçant doit désirer qu'ils soient tous indépendants pour devenir plus industrieux et plus riches, car plus ils seront nombreux et productifs, plus ils présenteront d'occasions et de facilités pour les échanges. Les peuples deviennent alors pour nous des amis utiles et qui ne nous obligent pas de leur accorder des monopoles onéreux, ni d'entretenir à grands frais des administrations, une marine et des établissements militaires aux bornes du monde. Un temps viendra où on sera honteux de tant de sottise et où les colonies n'auront plus d'autres défenseurs que ceux à qui elles offrent des places lucratives à donner et à recevoir, le tout aux dépens du peuple. »

Victor Hugo, 1849-1879

Impliqué dans la vie politique de 1845 à sa mort, Victor Hugo n'est jamais intervenu à la tribune sur la question algérienne. Mais en privé et dans ses carnets, il ne s'est pas privé de l'évoquer. Ainsi sa femme Adèle rapporte-t-elle un entretien avec le général Bugeaud, en janvier 1841, dans lequel il presse ce dernier d'engager une colonisation militaire du territoire, selon un plan que Bugeaud, devenu gouverneur de l'Algérie, reprendra un peu plus tard !

Le 21 août 1849, à la tribune du Congrès de la Paix qu'il préside, le poète, visionnaire et toujours en avance sur son temps, engage les Européens à coloniser et civiliser le monde :
« Supposez que les peuples d’Europe, au lieu de se défier les uns des autres, de se jalouser, de se haïr, se fussent aimé ; supposez qu’ils se fussent dit qu’avant même d’être Français, ou Anglais, ou Allemand, on est homme, et que, si les nations sont des patries, l’humanité est une famille [...] La face du monde serait changée ! les isthmes seraient coupés, les fleuves creusés, les montagnes percées, les chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande du globe aurait centuplé, et il n’y aurait plus nulle part ni landes, ni jachères, ni marais ; on bâtirait des villes là où il n’y a encore que des solitudes ; on creuserait des ports là où il n’y a encore que des écueils ; l’Asie serait rendue à la civilisation, l’Afrique serait rendue à l’homme ; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misère s’évanouirait ! Et savez-vous ce qui s’évanouirait avec la misère ? Les révolutions. (Bravos prolongés.) Oui, la face du monde serait changée ! Au lieu de se déchirer entre soi, on se répandrait pacifiquement sur l’univers ! Au lieu de faire des révolutions, on ferait des colonies ! Au lieu d’apporter la barbarie à la civilisation, on apporterait la civilisation à la barbarie ! »

Sur la fin de sa vie, Victor Hugo renouvelle son propos et exalte la mission civilisatrice de la France en Afrique à l'unisson des républicains. Illustre représentant du « parti coloniste », le poète lance la proclamation ci-dessous le 18 mai 1879, pendant un banquet commémorant l'abolition de l'esclavage :
« Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la bataille, mais pour l'industrie; non pour la conquête, mais pour la fraternité. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! Faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez » (note).

Anatole France, 1879

Hostile aux aventures coloniales, l'écrivain Anatole France (1844-1944) n'hésite pas à prendre le contrepied d'une élite républicaine passionnément engagée dans l'aventure coloniale.

À preuve le commentaire suivant, lucide et non dépourvu de cynisme, que l'écrivain met dans la bouche de l'un de ses personnages, N. Langellier (Sur la pierre blanche) :
« On conçoit que, dans l'état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et fabriquent beaucoup de produits cherchent au loin des territoires ou des marchés et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais nous! mais notre peuple économe attentif à n'avoir d'enfants que ce que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France qui ne sort guère de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies? Elle a dépensé à profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vins de Bordeaux à Hambourg. Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes pour peupler l'Algérie d'Italiens et d'Espagnols !
« L'ironie de ces résultats est assez cruelle, et l'on ne conçoit pas comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si le peuple français n'a nul avantage à posséder des terres en Afrique et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen la marine et l'armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on remporte à vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs,constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes. Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts immenses et des planteurs innombrables. Et, ce qui leur est plus précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs d'affaires et tous les courtiers marrons du Parlement. Enfin, ils flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir qui fait pâlir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'Etat. Et s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des réformes sociales.
«Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres impérialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernements qui pouvaient nous charger de plus de colonies.
« Mais tout péril n'est pas écarté et nous sommes menacés de quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale ne finira jamais? » (Sur la pierre blanche, Paris, Calmann-Lévy, 1905, pages 226-230).

Regards actuels sur la colonisation

Plus près de nous, l'historien Daniel Lefeuvre (1951-2013) bouscule les préjugés intellectuels concernant le passé colonial dans un essai corrosif et documenté, Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion, 2006).

Publié ou mis à jour le : 2022-05-13 07:20:16

 
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