Dada et le surréalisme

L'imagination au pouvoir !

Découvrant en 1917 les décors que Picasso a créés pour le ballet Parade, Apollinaire s'enthousiasme pour cette « sorte de sur-réalisme où [il] voit le point de départ d'une série de manifestations de cet esprit nouveau qui [...] se promet de modifier de fond en comble les arts et les mœurs ».

Il ne pensait pas si bien dire ! À la suite de Dada, les surréalistes vont ouvrir la création artistique et littéraire sur de nouveaux horizons et souffler un vent frais sur les « Années folles » d'après la Grande Guerre.

Isabelle Grégor

NB : vous pouvez accéder aux légendes en laissant glisser la souris sur les images.

Max Ernst, Le Couple, 1923, Rotterdam, Boijmans Van Beuningen

Une naissance dans la douleur

Dada. Affiche du manifeste, 1918« Dada » : c'est ce mot enfantin qui, choisi en ouvrant au hasard un dictionnaire, va bouleverser le paysage artistique de l'époque.

Nous sommes le 8 février 1916, au cabaret Voltaire de Zurich, en Suisse, où s'est réfugié un groupe d'intellectuels cosmopolites autour de l'écrivain allemand Hugo Ball.

Contestataires ou simplement désespérés, ils ont fui la Grande Guerre qui brûle l'Europe. Pour crier leur désespoir face à l'horreur, ils choisissent les armes de la dérision et du nihilisme.

Il s'agit de faire table rase du passé et, si possible, de terroriser cette bourgeoisie qu'ils tiennent pour responsable des combats.

Parmi eux se fait remarquer un jeune Roumain affublé d'un éternel monocle et d'un surnom sonore : Tristan Tzara (« terre » en roumain).

Marcel Duchamp, L.H.O.O.Q., parodie de La Joconde de Léonard de Vinci, 1919Admirateur sans bornes d'Arthur Rimbaud et de Guillaume Apollinaire, eux-mêmes pourfendeurs de la poésie traditionnelle, il publie en 1918 un Manifeste Dada où il appelle à « détrui[re] les tiroirs du cerveau et ceux de l’organisation sociale » pour mettre fin à « l’état de folie, de folie agressive, complète, d’un monde laissé entre les mains des bandits, qui se déchirent et détruisent les siècles ».

L'appel est entendu : Dada va réveiller le monde de l'art.

Dada réussit à se faire remarquer notamment grâce à Marcel Duchamp, maître ès provocation : avec ses ready-made dont le célèbre urinoir transformé en Fontaine (1917), il oblige à s'interroger sur le sens du mot « art ».

Et celui-ci devient beaucoup moins sérieux dès lors que la Joconde apparaît avec une belle moustache (1919)...

Man Ray, Tristan Tzara, vers 1921, Paris, Centre Pompidou

Une révolution en germe depuis longtemps

Mais quoi qu'en disent les dadaïstes et Tzara, l'art ne les a pas attendus pour se réveiller...

Max Ernst, Ubu Imperator, 1923, Paris, Centre PompidouDès avant la guerre, d'autres avant eux se sont chargés de briser les codes artistiques : cubisme de Pablo Picasso qui rend méconnaissable corps et objets, expressionnisme angoissant d'Edvard Munch et futurisme italien proscrivant l'ancien temps ont déjà produit leurs effets. Les limites habituelles avaient aussi été repoussées dans le monde de la musique lorsque Éric Satie avait intégré à la musique du ballet Parade le cliquetis de machines à écrire.

Dans le monde des lettres, c’est Alfred Jarry qui a provoqué un scandale retentissant en 1896 en faisant dire à son personnage du père Ubu, dès son entrée sur scène, un tonitruant « Merdre ! ».

Farce énorme et irrévérencieuse digne d'une bonne blague de potaches, son Ubu roi ouvre la voie au théâtre de l'Absurde qui marquera les années 50.

Mais 1896 est aussi l'année de l'apparition du mot « psychanalyse », inventé par Sigmund Freud pour définir sa méthode destinée à étudier la vie psychique.

Élève du professeur Charcot, spécialiste de l'hystérie, le médecin viennois a révélé au monde la richesse de l'inconscient, ouvrant la porte à de nouveaux mondes imaginaires qui ressemblent parfois à ceux peints par Jérôme Bosch au XVe siècle.

« Pour faire un poème dadaïste »

« Prenez un journal.
Prenez des ciseaux.
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l’article.
Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac.
Agitez doucement.
Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre.
Copiez-les consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire »
.

(Tristan Tzara, Littérature, 1920)

Photographie d'André Breton, René Hilsum, Louis Aragon et Paul Eluard prise pour la sortie de Dada 3, 1920, Paris, Centre Pompidou

En 1921, lorsque la revue belge « Ça ira ! » annonce la mort du mouvement Dada, personne ne s'étonne.

À l'occasion d'un faux procès de Maurice Barrès, Tzara se moque de la volonté de Breton de donner un semblant de sérieux à l'événement.

Et le 6 juillet 1923, au cours de la soirée dite « du Cœur à barbe », Breton casse d'un coup de canne le bras de l'écrivain Pierre de Massot. L'anarchiste Tzara doit faire intervenir la police.

Cette fois, c'est la rupture.

Max Ernst, Au Rendez-vous des amis, 1922, Cologne, Wallraf-Richartz-Museum

Dada est mort ? Vive le surréalisme !

Au cri de « Lâchez tout ! », André Breton bat le rappel : Paul Éluard, Robert Desnos ou encore Joseph Delteil viennent rejoindre Louis Aragon et Philippe Soupault. Objectif : enterrer définitivement les « pohètes » à l'ancienne dans le même cercueil qu'Anatole France, mort en 1924.

Pour la nouvelle génération, c'est « un peu de la servilité humaine qui s'en va » (Breton). S'ils n'ont pas le sou, ces anticonformistes adeptes des débats de fond de cafés ne sont pas en manque d'idées. Pour les canaliser, Breton va jouer de son charisme en s'imposant comme chef de fil pour publier en 1924 la revue La Révolution surréaliste puis Le Manifeste du surréalisme.

Alors que Hitler, dans le même temps, rédige Mein Kampf, nos rebelles expliquent que le surréalisme se veut « un moyen de libération totale de l'esprit » qui doit permettre de délivrer l'humanité des contraintes de la société. On envisage même d'écrire une nouvelle Déclaration des droits de l'Homme. Et pour y parvenir, il suffit de faire confiance à l'imagination ! Le rêve, l'inconscient, voire la folie doivent prendre le pouvoir pour faire naître des univers jusqu'alors ignorés ou refoulés.

« Surréalisme, n. m. Automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » (André Breton, Le Manifeste du surréalisme, 1924).

Les Surréalistes à la foire de Neuilly, 1924 : Max Morise, Simone Breton, Paul Éluard, Joseph Delteil, Gala Éluard, Robert Desnos, André Breton, Max Ernst

Toute une armée

Ils sont nombreux, ceux qui se reconnaissent dans ces principes. Passionnés bien sûr, mais aussi inconstants et frondeurs.

Man Ray, Le Violon d’Ingres, 1924, Paris, Centre PompidouÀ part Breton, fidèle au mouvement jusqu'à sa mort en 1966, les sympathisants ne tardent pas les uns et les autres à prendre de la distance avec le mouvement.

Selon les surréalistes, « il n'y a que le merveilleux qui soit beau » et chacun met tout en œuvre pour le prouver.

Pour Salvador Dali, Juan Miró et René Magritte, c'est la peinture qui révèle la richesse, la beauté ou « l'inquiétante étrangeté » (Freud) des rêves.

À leur côté, l'originalité et la force de ses œuvres désignent Max Ernst comme « le cerveau le plus magnifiquement hanté qui soit » (A. Breton).

D'autres préfèrent utiliser le support des collages ou le détournement des objets du quotidien pour créer un nouvel univers.

Man Ray, Cadeau, fer à repasser garni de clous sur la semelle, 1921, Paris, Centre PompidouLe photographe Man Ray nous donne ainsi à voir une contrebasse à la place du dos de Kiki de Montparnasse (Le Violon d'Ingres, 1924) après avoir collé des clous sous un fer à repasser pour donner vie à son Cadeau (1921).

Incongru, dites-vous ? Non, c'est « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'un parapluie et d'une machine à coudre » (Lautréamont) !

Il faut secouer les habitudes et inviter à une nouvelle vision du monde en s'inspirant des arts primitifs et, si possible, en choquant la bonne société.

Avec son énigmatique Chien andalou (1929) et surtout avec L'Âge d'or (1930), interdit en France jusqu'en 1981, le cinéaste Luis Buñuel a fort bien rempli cet objectif !

Luis Buñuel, image tirée de L’Âge d’or, 1930

Ceci n'est pas, mais vraiment pas une pipe !

« Tout tend à faire penser qu'il y a peu de relation entre un objet et ce qui le représente ». Cette affirmation de René Magritte semble évidente : une image reste une image, et son célèbre tableau représentant une pipe ne reste qu'un tableau représentant une pipe et ne pourra jamais être utilisé pour fumer.

René Magritte, La Trahison des images, 1929, Los Angeles County Museum of ArtC'est le principe de la « trahison des images », pour reprendre le titre de cette œuvre : comment faire confiance à une représentation, lorsque déjà le lien qui unit cette image et le nom qui la désigne n'est fondé que sur la convention ?

Pour souligner ces codes qui limitent notre imagination, le peintre belge au chapeau melon va jouer à donner à ses créations des titres souvent très éloignés de ce que nous croyons voir : un amoncellement d'immeubles devient La Poitrine, un nuage posé sur un verre est connu comme La Corde sensible. Benjamin Péret va dans le même sens lorsqu'il explique qu'il a le droit d'« appel[er] tabac ce qui est oreille ». Après tout, pourquoi pas ?

Pour les poètes, l'outil principal de la création sera l'image, la métaphore qui « entraîne dans le domaine de la représentation des perturbations et des métamorphoses imprévisibles : car chaque image à chaque coup vous force à réviser tout l'univers » (Aragon). Cette « union libre », selon l’expression de Breton, a pour but de provoquer le rapprochement inattendu de deux réalités, comme dans ce célèbre texte d'Éluard :

« La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas [...]
Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles »

(« Ses yeux sont des tours de lumière... », L’Amour la poésie, 1929)

Joan Miró, La Baigneuse, 1924, Paris, Centre Pompidou

Quand les phrases « cogn[ent] à la vitre » (Breton)

Laissons entrer les rêves... Fidèles disciples de Gérard de Nerval, les surréalistes vont faire la part belle au monde qui habite leur sommeil. Pour pouvoir traduire ces nouvelles images, ils libèrent le vers et multiplient les associations insolites de mots. En voici un exemple, imaginé par Breton :

« Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
À la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre [...] »

(« Union libre », Clair de terre, 1923).

Max Ernst, La Puberté proche... (les pléiades), 1921, coll. partLa femme et l'amour restent en effet au cœur des préoccupations de ces grands sentimentaux, à la façon de Louis Aragon qui n'a cessé de chanter Les Yeux d'Elsa [Triolet] (1942), ou de Paul Éluard qui fit succomber Gala en lui déclarant : « La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur »...

Mais le recours à ce thème très traditionnel ne doit pas cacher l'originalité des surréalistes qui ont multiplié les innovations dans les techniques d'écriture. Pour eux, rien de plus simple que de donner naissance à un texte : il suffit de laisser les mots s'entrechoquer dans son esprit avant de les reproduire sur la feuille, dans l'ordre où ils se présentent.

Cette expérience d'« écriture automatique » peut s'accompagner d'activités ludiques comme le « cadavre exquis », qui consiste à associer des mots choisis au hasard par plusieurs intervenants. Grands joueurs, nos écrivains n'aiment rien moins que de créer du neuf avec du vieux pour mieux nous surprendre. Saurez-vous reconnaître un échantillon des 152 proverbes mis au goût du jour (1925) par Éluard et Péret : « Un clou chasse Hercule. Saisir la malle du blond. Le rat arrose, la cigogne sèche » ?

René Magritte, Les Mots et les images, publié dans La Révolution surréaliste n°12, 1929

Les surréalistes sur les planches

En 1920, Breton, Soupault et Éluard se donnent la réplique dans ce petit sketch :

[…]
PARAPLUIE. - Si nous descendions Robe de Chambre à la cave ?
MACHINE À COUDRE. - Ce ne sont pas les toiles d'araignée qui font les bonnes bouteilles.
ROBE DE CHAMBRE. - Ce ne sont pas des histoires pour les enfants.
MACHINE À COUDRE. - Parapluie, regarde-moi. Je porte les noms de tous les parfums qui se dégagent quand je chante. Je suis à moi seule les beaux jours d'été et je n'ai qu'à porter alternativement ma robe rose et ma robe bleue pour que tu me prennes la taille en m'appelant tes journaux de sport.
PARAPLUIE. - Il est certain que tu n'es pas mal.
ROBE DE CHAMBRE. - Cela ne se commande pas.
MACHINE À COUDRE. - Le temps toujours, pourquoi le temps ? De là ton malaise.
ROBE DE CHAMBRE. - Qu'est-ce que l'avenir ? Un animal crevé sous un meuble.
MACHINE À COUDRE. - Bien des fois, les myosotis rayés à coups d'ongle de notre chambre à coucher m'ont fait peur au réveil. Parapluie, de grâce réponds-moi. Où en sommes-nous avec le temps ?
PARAPLUIE. - Variable. (Se reprenant) Beau fixe.
MACHINE À COUDRE. - Tu m'aimes.
Un inconnu passe au fond de la scène roulant un tonneau. [...]

(André Breton et Philippe Soupault, « Vous m'oublierez », Les Champs magnétiques, 1920)

Frida Khalo, Le Rêve, 1940, New York, Collection Selma et Nesuhi Ertegun

On ne joue plus

« Dégoûté ». Avec ce simple mot épinglé à son veston le jour de son suicide en 1933, l'écrivain Raymond Roussel qu'admiraient tant les surréalistes marque la fin d'une époque.

George Platt Lynes, Portrait de Salvador Dali, 1939, New York, The Metropolitan Museum of ArtFini, les illusions ! Les joyeux lurons, qui avaient adhéré en masse au parti communiste en 1927, commencent à se déchirer sur fond de querelles politiques.

En 1931 commence « l'affaire Aragon » qui, séduit par sa visite de l'URSS, se lance dans une critique de Freud et du surréalisme, invitant ses compagnons à quitter le mouvement pour s'engager dans le combat politique. Ils refusent et sont donc exclus du parti.

Dans le même temps; Breton, le « pape du surréalisme » devenu admirateur de Trotski depuis leur rencontre au Mexique en 1938, se fait de plus en plus autoritaire alors même que le surréalisme se diffuse dans le monde et entre sur le marché de l'art, transformant Salvador Dali en « Avida Dollars ».

Avec le conflit mondial, toutes ces excentricités deviennent déplacées. Il n'est plus temps de rire : les poèmes d'Aragon, Éluard ou encore Char prennent une tonalité plus tragique.

René Magritte, Les Vacances de Hegel, 1958, Bruxelles, galerie Isy BrachotLe groupe finit par se disperser avant d'être décimé après-guerre : Max Jacob et Robert Desnos sont morts dans les camps, Éluard disparaît en 1952, Tzara en 1963 et Breton en 1966.

Devenu vieux, presque dépassé aux yeux de la nouvelle génération, le surréalisme survit encore quelque temps, essentiellement à l'étranger.

Les réalisations du Belge Paul Delvaux, des Espagnols Dali et Miró et de la mexicaine Frida Khalo continuent à repousser les limites de la conscience, mais le cœur n'y est plus.

Si artistes et écrivains disparaissent les uns après les autres, ce mouvement atypique continue à briller dans les musées où il rencontre toujours un succès... surréaliste !

Paul Delvaux, Paysage aux lanternes, 1958, coll. part

Max Ernst claque la porte

« J'ai […] pris la décision de me séparer du groupe. L'occasion me fut offerte par la candeur de Benjamin Péret qui, en sa qualité d'émissaire du chef, se présenta à mon domicile illégal, rue Jacob, un jour de décembre 1938, avec la mission de m'informer que, pour des raisons politiques, chaque membre du groupe surréaliste devait s'engager à saboter la poésie de Paul Éluard par tous les moyens qu'il avait à sa disposition. Ordre du chef. Tout refus entraînerait l'exclusion.

Cet acte me parut être le premier à mériter d'être inscrit dans l'histoire de l'Infamie »
(Max Ernst, 1960).

Max Ernst, Célèbes, 1921, Londres, Tate Collection

Sources bibliographiques

Gaëtan Picon, Journal du surréalisme. 1919-1939, éd. Skira, 1990.

Jean-Luc Rispail, Les Surréalistes. Une génération entre le rêve et l'action, éd. Gallimard (« Découvertes »), 1991.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-23 18:11:55

 
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