Moeurs

L'homme, le taureau, la corrida

Depuis des temps immémoriaux, l'homme nourrit des rapports passionnels avec le taureau. Suivons leur évolution autour de la Méditerranée.

Isabelle Grégor

L'homme face à la bête

Dans un coin retiré de la grotte de Lascaux, au fond d'un puits, un artiste paléolithique a peint sur la pierre une des premières représentations d'un homme.

Face à lui, un bison monstrueux, symbole d'une force contre laquelle son adversaire ne peut rien. Mais l'homme n'a pas dit son dernier mot : il lui faudra certes des millénaires de patience et de persévérance, mais finalement la bête sauvage deviendra soumise grâce au triomphe de l'élevage, vers 8 000 av. J.-C..

Le rapport de force se modifie alors : la brutalité du taureau n'est plus crainte mais au contraire magnifiée. N'est-elle pas le symbole de la supériorité de l'homme sur la nature ?

Le taureau, dieu parmi les dieux

C'est pourquoi les premières sociétés, notamment autour de la Méditerranée, ont dressé un culte à l'animal, symbole de puissance mais aussi de fertilité. Voici Apis et Hathor, en Égypte ; un peu plus loin, les habitants de la Crète, patrie du Minotaure, organisent des jeux acrobatiques mettant en scène ces bêtes avant de les sacrifier en hommage aux dieux.

À son tour, Héraclès doit livrer combat à un taureau pour mener à bien ses douze travaux, tandis que Zeus n'hésite pas une seconde à en prendre l'apparence pour couronner de succès ses conquêtes amoureuses : comment la jolie Europe pouvait-elle en effet ne pas succomber à la beauté du noble animal ?

Panem et circences ! (Juvénal)

À Rome, la population s'attache vite au culte de Mithra qui met en scène le sacrifice d'un taureau pour apporter vie et abondance.

Mais l'animal est aussi le héros de scènes moins religieuses : grâce à César qui, dit-on, aimait chasser l'aurochs sauvage en Grèce, il devient un acteur indispensable des jeux du cirque. On l'affronte lors des venationes (combats entre gladiateurs et animaux) ou on l'oppose à des fauves, éléphants ou encore rhinocéros. Mais des voix s'élèvent contre ces massacres, y compris plus tard parmi les premiers chrétiens.

Le souvenir de la mort de sainte Blandine, tuée par un taureau dans les arènes de Lyon en 177, ne met cependant pas fin à ces spectacles qui continuent à attirer les foules, notamment dans le sud de la Gaule et en Hispanie (Espagne).

Bouviers et princes, même combat

Transportons-nous dans ce pays, le 26 mai 1135 : c'est à cette date qu'a lieu le couronnement d'Alphonse VII, roi de Castille. Pour la première fois, à cette occasion, on trouve mention de spectacles taurins. On utilise alors le descendant de l'aurochs, le toro bravo, pour animer les villes et villages par des lâchers de taureaux dans les rues, tandis que l'aristocratie montre sa bravoure à cheval face à la bête sauvage.

C'est ainsi que deux types de tauromachie se mettent peu à peu en place : d'un côté les troupes professionnelles de mata-toros parcourent la Navarre pour développer une tauromachie populaire et piétonne, qui s'inspire des sauts, écarts et passes familiers des bouviers. De l'autre, la noblesse espagnole, notamment en Castille, se met en scène dans des combats équestres qui font office d'entraînement à la guerre.

Trois hommes pour une révolution

« Costillares », Romero, « Pepe-Hillo » : voici les trois Andalous qui, en plein siècle des Lumières, ont jeté les bases de la tauromachie.

Finis les interventions des chiens, les galops désordonnés, les sauts acrobatiques. Désormais la technique doit s'allier à la beauté du geste et à la bravoure pour former un spectacle total.

Les toreros amateurs sont exclus de l'arène, et avec eux toute gestuelle burlesque, pour laisser place à la représentation d'une tragédie en trois actes : le tercio (tiers) de la pique, pour évaluer la bravoure du taureau et calmer ses ardeurs, les banderilles pour l'exciter de nouveau et enfin la mise à mort au fil de l'épée.

La corrida telle que nous la connaissons vient de naître !

De l'ombre à la lumière

Le début du XIXe est une période noire pour la corrida : les acteurs de son renouveau ont disparu, le peuple s'en détourne, elle devient la proie des aventuriers. Elle est même supprimée officiellement en Espagne en 1805 avant d'être de nouveau autorisée par Joseph Bonaparte qui y voit un outil de propagande.

Dans cette société en crise, c'est au taureau que la corrida doit sa renaissance : les éleveurs s'attellent à l'amélioration de la race pour mettre fin à la médiocrité qui règne dans nombre d'arènes. Par ailleurs, sous l'impulsion de toreros comme Montes « Paquiro », chaque intervenant (picador, banderillo, peone...) trouve enfin une place définie dans un spectacle désormais illuminé par les « habits de lumière ».

L'habit de lumière

Habiller un torero revient presque à apprêter une mariée : il ne faut en effet pas moins de deux heures pour mener à bien la cérémonie de l'habillage.

De la coiffe en astrakan aux zapatillas (chaussons sans talon), des bas roses à la cravate en soie, chaque élément trouve peu à peu sa place pour former cet habit de lumière que Paquiro a défini dans les années 1830. Brodé de couleurs vives, il magnifie le maestro et ses acolytes, mais ses 10 kilos le rendent fort peu pratique!

Quant à la muleta de flanelle (petite cape servant à faire les passes), sa couleur rouge n'a pas pour but d'exciter le taureau, bien plus sensible aux mouvements qu'à la couleur : n'est-ce pas plutôt pour attirer l'attention du public, fasciné par ce symbole de la passion, du sang et de la mort ?

Le toro bravo franchit les Pyrénées

D'autres pays vont succomber à l'attraction de cette lumière : les pays américains de culture hispanique, bien sûr, qui ont su prendre une part importante dans l'histoire de la tauromachie ; mais également la France sous l'impulsion de l'impératrice Eugénie, d'origine andalouse.

Si le Sud succombe vite à l'attrait du taureau avec les populaires courses landaises et camarguaises, le reste du pays reste réticent, encouragé dans son rejet par l'Église, la Société Protectrice des Animaux fondée en 1845 ou encore des intellectuels comme Victor Hugo et Émile Zola.

En 1889 pourtant, Joseph Oller, créateur du Moulin Rouge et de l'Olympia, fait construire la plus vaste arène de l'époque, au bois de Boulogne. L'inauguration est magnifique, mais le public ne suit pas...

Combat ou art ?

Avec des toreros comme « Joselito » puis Belmonte, la corrida du XXe siècle fait sa mue.

Il ne s'agit plus d'affronter l'animal en montrant son courage et sa technique, mais de créer l'émotion en communiant avec son adversaire.

Il faut désormais réduire les mouvements au maximum pour faire naître la beauté. Les chevaux des picadors, autrefois livrés sans protection aux cornes du taureau, bénéficient enfin du feutre de cuir d'un solide caparaçon.

Une des conséquences de cette décision est l'arrivée dans les gradins du public féminin, jusqu'alors indigné par le sort des chevaux.

Intimement liée à l'histoire de l'Espagne, la corrida va en suivre les soubresauts à travers l'avènement de toreros comme « Manolete », dont le masque émacié et la rigidité semblent refléter le franquisme, ou « El Cordobés » qui symbolise par son exubérance l'ouverture du pays, à la fin des années 60.

Aujourd'hui, entre spectacle touristique et rituel tragique, la corrida est régulièrement au cœur de nouvelles polémiques, signe que cet affrontement entre l'homme et l'animal ne laisse personne indifférent...

Quand la corrida inspire les artistes

Avec les innovations de Belmonte, le peuple espagnol des années 20 retrouve le chemin des arènes, entraînant à sa suite un public d'intellectuels attirés par cette nouvelle dimension artistique et tragique.

On croise alors des écrivains comme Federico Garcia Lorca et Ernest Hemingway, grand amoureux de l'Espagne.

À la même époque, des peintres, comme Francisco de Goya en son temps, vont tenter de rendre compte du spectacle : Pablo Picasso, Raoul Dufy, Jean Cocteau...

Quant à la musique, les amateurs d'opéra ne peuvent oublier l'« air du toreador » du Carmen de Georges Bizet, inspiré par Prosper Mérimée:
« Songe en combattant
qu'un oeil noir te regarde
et que l'amour t'attend,
Toréador » !

Bibliographie

Pour aller plus loin, je recommande le petit ouvrage très richement illustré de Claude Pelletier : L'Heure de la corrida (Gallimard, collection Découvertes, 1992).

Publié ou mis à jour le : 2020-02-26 10:55:46

 
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