Enjeux démographiques

L'évolution de l'espérance de vie depuis l'Antiquité

L'espérance de vie des dirigeants depuis l'Antiquité

L’espérance de vie est aujourd’hui l’un des trois facteurs pris en compte pour calculer l’indice de développement humain, aux côtés du PIB par habitant et du niveau d’éducation. Mais ces deux derniers sont difficiles à évaluer pour les époques anciennes, tandis que la durée de vie des dirigeants est plutôt bien connue dans les civilisations de l’écriture. Elle ne reflète pas forcément l’espérance de vie de la population, mais elle donne un premier indice sur le niveau de santé des personnes qui ont accès aux soins et au meilleur confort.

Je vais me focaliser sur 2 grandes civilisations : l’empire chinois et l’empire romain. Pour ce dernier, je vais prolonger l’étude avec l’empire ottoman et la France jusqu’à l’époque actuelle. Pour mieux coïncider avec la notion d’indice de développement humain, je vais prendre en compte uniquement les morts naturelles en écartant les assassinats. Par ailleurs, je précise que les courbes correspondent à une moyenne glissante afin de lisser les fluctuations.

Commençons par l’empire romain depuis la fin de la République jusqu’à sa scission entre l’Orient et l’Occident. On constate une courbe en 2 parties : il y a d’abord une partie lentement décroissante depuis l’époque de Jules César jusqu’à celle de Dioclétien et qui couvre donc tout le Haut Empire. L’espérance de vie y est élevée, presque moderne, autour de 70 ans au début et 65 ans à la fin. Elle plonge ensuite sous le Bas Empire jusqu’à descendre pratiquement jusqu’à 45 ans.

C’est intéressant à plus d’un titre : d’abord ça semble refléter une lente décadence qui s’amorce dès le Haut Empire. Ensuite le désastre de l’Anarchie Militaire ne semble pas avoir de conséquence immédiate sur le niveau de vie : c’est plutôt l’époque de Constantin qui inaugure une chute catastrophique. Ça coïncide avec le passage du polythéisme au christianisme, ce qui n’est sans doute pas un hasard : la décadence de la civilisation romaine aura entraîné à la fois la chute de l’espérance de vie et l’essor d’une spiritualité nouvelle.

On voit aussi que cette chute précède l’époque des grandes invasions du Ve siècle : à première vue, c’est donc plutôt la décadence romaine qui favorise ces invasions plutôt que l’inverse.

Avant de voir la suite après l’an 395, il est déjà intéressant de comparer avec l’autre grande puissance de cette époque : l’empire chinois des Han. La comparaison des durées de vie des dirigeants est spectaculaire : il y a carrément 25 années d’écart entre les deux, ce qui pose forcément question. Certains empoisonnements par la Cour ont pu être maquillés en causes naturelles. L’affaiblissement génétique de la dynastie Han dû au manque de brassages peut être un autre élément d’explication. Par ailleurs, de nombreux empereurs chinois prenaient du mercure pour prolonger leur longévité, ce qui les tuait prématurément. L’approche des Romains était plus pragmatique : Pline l’Ancien avertissait des dangers du mercure dès le Ier siècle de notre ère tandis que certains empereurs chinois continuèrent d’ingérer du mercure en élixir de vie jusqu’au XVIIe siècle.

Poursuivons maintenant au-delà de l’an 395 qui marque la scission de l’empire romain. Sur les courbes, je vais distinguer l’Orient qui deviendra l’empire byzantin, et l’Occident qui sera notamment incarné par les Francs. La différence de trajectoire est remarquable : tandis que l’Occident s’achemine lentement vers son Moyen Age suite aux grandes invasions, l’Orient respire enfin jusqu’à atteindre un nouvel apogée sous Justinien qui se retrouve très bien en termes de la longévité. Mais en cherchant à reconquérir l’Occident, Justinien recrée les problèmes du Bas Empire, ce qui ne tarde pas à provoquer un nouveau déclin.

Un recul similaire se retrouve dans le domaine franc : après une fragile ascension sous les premiers Mérovingiens, le déclin est cette fois dû à la terrible guerre civile entre les petits-fils de Clovis qui sapent tous les efforts de centralisation.

Finalement, tout le monde est affaibli au moment de la naissance de l’islam, ce qui favorise l’invasion arabo-musulmane. La perte des ressources en blé de l’Egypte est désastreuse pour Byzance qui voit son espérance de vie continuer de chuter jusqu’aux bas-fonds des grandes invasions. Ça ne va pas mieux en Occident où les derniers Mérovingiens seront appelés les rois fainéants, mais les futurs Carolingiens finissent par redresser la barre au VIIIe siècle jusqu’à l’apogée de Charlemagne. Pourtant cet apogée du Haut Moyen Age reste terne et la longévité repart très vite à la baisse tandis que les Vikings se livrent à des pillages en règle. En parallèle, l’empire franc se fragmente dès l’an 843, et on suivra dorénavant sa partie occidentale qui deviendra la France. En particulier, la dynastie des Capétiens prend le relais à partir de l’an 987. On remarque que la fin des invasions vikings entraîne un regain de longévité en Occident qui dure un siècle et demi et correspond à l’époque des grands défrichements. L’âge des cathédrales succède à cette période de réveil. Son apogée est incarné par le règne de St Louis, mais on voit que la durée de vie des rois amorce un plongeon spectaculaire dès cette époque. L’affaiblissement génétique des Capétiens directs est sans doute un élément d’explication. Mais surtout, la population commence à saturer car les défrichements arrivent à leur terme. Les famines se multiplient à la charnière des XIIIe et XIVe siècles, et la Grande Peste de 1348 est un révélateur de cette nouvelle fragilité. C’est à rapprocher des difficultés que traversent Philippe le Bel et ses fils qui seront surnommés les rois maudits, et qui finiront par déboucher sur la Guerre de Cent Ans. On voit que celle-ci est une conséquence plutôt qu’une cause des grands troubles de cette époque.

Quant à l’empire byzantin, il retrouve un nouvel équilibre après l’effondrement du VIIIe siècle, mais on reste très loin des standards de l’Antiquité. Après le nouvel apogée territorial atteint sous Basile II, il s’ensuit de nouveau drames : invasion des Turcs en Anatolie, puis prise de Constantinople par les Latins, mais qui ne se voient pas trop sur le plan de la longévité.

Une comparaison avec l’empire chinois montre que celui-ci a partiellement corrigé ses problèmes rencontrés à l’époque des Han après une longue période de divisions. Il subsiste environ 5 années d’écart avec les Byzantins, à comparer avec les 25 années de l’époque antique.

Les derniers empereurs byzantins ne règnent plus que sur la capitale avant la chute de 1453. Après cette date, on va s’intéresser à son continuateur géographique : l’empire ottoman.

On constate une relative continuité en termes d’espérance de vie jusqu’au règne de Soliman le Magnifique qui marque l’apogée de l’empire ottoman. Après ça, on observe un plongeon qui peut être dû à plusieurs choses. Tout d’abord, les assassinats fratricides étaient monnaie courante et certains ont pu rester cachés. Ensuite les Ottomans connaissent des problèmes de santé croissants liés aux excès d’alcool et de nourriture.

La croissance de la durée de vie à partir du XVIIIe siècle s'étend à toute la planète. On la retrouve dans l’empire chinois, et de façon encore plus marquée et encore plus précoce en Occident. Elle est directement lié à la révolution scientifique qui s’enclenche dès le début du XVIIe siècle en Occident.

En France même, les périodes noires en termes de longévité correspondent aux grandes invasions de l’Antiquité tardive, aux invasions vikings autour de l’an 900, à la période des rois maudits vers 1300 qui correspond à une surpopulation, source d’épidémies et de famines, et enfin aux guerres de religion du XVIe siècle. Les apogées sont ceux des Mérovingiens sous les fils de Clovis vers l’an 550, des Carolingiens sous Charlemagne vers l’an 800, puis le renouveau médiéval autour de l’an 1100, et l’entrée dans la Renaissance vers 1500. Mais aucun de ces pics n’égale la durée de vie sous l’Antiquité romaine qu’on ne retrouve qu’à partir du XIXe siècle...

Vincent Boqueho
Publié ou mis à jour le : 2024-03-16 21:17:26
Maëlle Thomas-bourgneuf (20-12-2022 16:26:39)

Excellente hypothèse de travail, comme d'habitude. Vous démontrez bien, en prenant seulement des personnes bien nourries, de classe aisée, que l'espérance de vie n'est pas la m^me que dans l'Antiq... Lire la suite

david (18-12-2022 16:34:34)

Bon et long discours...mais il manque les chiffres de ces fameuses "espérances de vie", je veux dire 65 ans à telle époque, puis 75, puis 60...en remplacement des périphrases qui n'indiquent rien ... Lire la suite

Kricjo (18-12-2022 11:09:45)

Bonjour,

Excellente et surprenante présentation qui montre où nous sommes arrivés. Merci
Bonne fête
Kricjo

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