L'Inde sous tension

L'Inde hindouiste du BJP (1998 à nos jours)

Dans l'Inde indépendante, la démocratie et le fédéralisme se sont renforcés au fil des décennies cependant que s'est atténuée l'injustice faite aux intouchables.

La libéralisation de l'économie et l'ouverture sur le monde à la fin du XXe siècle ont toutefois exacerbé les tensions religieuses. C'est ainsi que dans la nuit du 6 décembre 1992, les nationalistes hindous rasent la mosquée d'Ayodhya, dite « mosquée de Babour ». Cette mosquée avait été construite au XVIe siècle sur le site considéré par les hindous comme le lieu de naissance du dieu Ram. À la suite de cette violence hautement symbolique, des affrontements interreligieux font deux mille morts dans le pays, principalement des musulmans. Ces troubles annoncent la montée en puissance du parti national-hindouiste BJP (Bharatiya Janata Party« Parti du peuple indien »).

Le « péril vert »

Bien que peuplée à 80% d'hindous (recensement de 2001), l'Inde abrite la troisième plus grande communauté musulmane du monde, forte d'environ 150 millions d'individus (13,4% de la population) après l'Indonésie et le Pakistan voisin. Avec les communautés du Pakistan et du Bangladesh, les musulmans représentent aujourd'hui près d'un tiers de la population du territoire de l'ancien Raj britannique, contre environ 20% au début du XXe siècle. Une proportion amenée à continuer à augmenter en raison des plus forts taux de fécondité de la communauté musulmane que de la communauté hindoue, elle-même plus féconde que les communautés chrétiennes (2% de la population) et les Sikhs (environ 1%).
Ce différentiel démographique nourrit le discours alarmiste des nationalistes hindous du BJP. Selon le chercheur Christophe Jaffrelot, directeur du CERI (Sciences Po Paris), il serait dû au fait que les musulmans sont en moyenne moins éduqués et plus pauvres que les hindous (on n'observe pas de différence à niveaux d'éducation et de revenu identiques). Mais si l'on considère les thèses de l'anthropologue Emmanuel Todd, il résulterait plutôt de différences dans les structures familiales entre le nord, plus fortement islamisé et très patrilinéaire, et le sud, plutôt matrilinéaire.

Les nationalistes hindouistes succèdent aux laïcs socialistes

En février 1998, le BJP remporte les élections législatives à la Lokh Sabha, du fait des divisions au sein du parti du Congrès et aussi grâce au soutien et à l'argent de la riche diaspora établie aux États-Unis. Il hisse Atal Bihari Vajpayee à la fonction de Premier ministre. Les divisions partisanes obligent celui-ci à se démettre la même année et convoquer de nouvelles élections en 1999. Celles-ci confirmeront la victoire du BJP et ramèneront Vajpayee à la tête du gouvernement jusqu'en 2004.

Les tensions avec les musulmans s'exaspèrent au point de provoquer plus d'un millier de morts en 2002 au Gujarat, un État alors gouverné par le chef du BJP, Norendra Modi. Les musulmans (10% de la population en 1947, 13% au début du XXIe siècle) supportent de plus en plus mal leur marginalisation et leur appauvrissement. En leur sein se développent des mouvements extrémistes en liaison avec leurs homologues pakistanais.

Résultat de cette dérive, les attentats revendiqués par des mouvements islamistes se multiplient, de Jaïpur au Rajasthan, à Ahmedabad et Bombay (Mumbai selon le nouveau nom en langue hindi) où, en novembre 2008, il ont causé près de 200 morts dans l'attaque de deux hôtels de luxe. Comme si cela ne suffisait pas, des chrétiens convertis de fraîche date ont été par ailleurs massacrés par des hindous extrémistes dans l'est du pays.

Au total, entre 2002 et 2007, cinq mille personnes ont été tuées dans des attentats selon les chiffres du ministère de l'Intérieur. Des chiffres qui font de l'Inde le deuxième pays au monde le plus touché par le terrorisme pour cette période, derrière l'Irak ! L'Inde, qui avait pourtant donné au monde l'image d'un pays capable de choisir un président et un Premier ministre issus de minorités religieuses (le musulman Abdul Kalam de 2002 à 2007 et le sikh Manmohan Singh jusqu'en 2014), est rattrapée par le fondamentalisme.

Les élections législatives du printemps 2014 se soldent par la victoire triomphale du BJP. Son chef, le charismatique Narendra Modi (64 ans en 2014), accède le 19 mai 2014 à la tête du gouvernement indien. Issu d'un milieu modeste, ce nationaliste a dirigé l'État du Gujarat à partir de 2001 et n'a, semble-t-il, rien fait pour prévenir les massacres de musulmans de l'année suivante. On lui sait gré toutefois d'avoir modernisé et dynamisé cet État qui vit naître Gandhi.

Deux partis principaux... et une multitude d'autres

Vétéran des partis politiques indiens, fondé en 1885, le parti du Congrès a exercé le pouvoir à l'échelle fédérale, sans discontinuer, de 1947 à 1977, puis de 1980 à 1984 sous la direction de Nehru, de sa fille Indira Gandhi, enfin de 1984 à 1989, de 1991 à 1996 et depuis 2004. Son image de parti de l'indépendance et de défenseur d'un État séculier, laissant une place à toutes les communautés religieuses, lui a valu la sympathie et la fidélité de nombreux électeurs indiens. Mais l'épuisement de la famille Nehru-Gandhi et l'absence de leader charismatique après le vieux Singh (81 ans en 2014) inspirent les plus grandes craintes quant à son avenir immédiat, après sa sévère défaite aux législatives du printemps 2014 (44 sièges sur 543).   

Le BJP hindouiste est devenu sans contestation possible la première force politique au printemps 2014, avec 282 sièges au Parlement sur 543. Défenseur de « l'Hindutva », ou identité hindoue, il a été souvent accusé d'attiser les tensions communautaires, entre hindous et musulmans ou hindous et chrétiens. On lui reproche notamment d'avoir contribué à la campagne qui a conduit à la destruction de la mosquée d'Ayodhya en 1992 et encouragé les massacres du Gujarat en 2002. Parti des castes supérieures et des commerçants, plus libéral économiquement que le Congrès, le BJP a du mal à se débarrasser de son image de parti de la « hindi belt », au nord du pays.

L'Inde compte également un Parti Communiste encore puissant dans les États du Bengale Occidental (Calcutta) et du Kerala, tout au sud. En outre, de très nombreux partis n'existent que dans un ou quelques États de la fédération, tout en prétendant participer à des coalitions à l'échelle nationale. C'est le cas du BSP, parti qui représente les dalits (intouchables ou Haridjans) de l'Uttar Pradesh, mais attire également les votes de musulmans et paradoxalement de brahmanes, la caste la plus élevée de l'hindouisme. L'Uttar Pradesh est l'État le plus peuplé de la fédération (et aussi un des plus pauvres) et envoie 80 députés au parlement de Delhi. Le sud du pays compte quant à lui plusieurs partis qui se réclament de l'identité dravidienne (cette population à peau noire a précédé dans la péninsule les Indo-Européens ou Aryens du nord).

Une superpuissance aux pieds d'argile

Dix ans après l'accession au pouvoir de Narendra Modi, l'Union indienne joue dans la cour des grands. Elle est la cinquième puissance mondiale, avec un PIB estimé à 3 940 milliards de dollars. Porté par une croissance estimée à près de 7 %, le pays devrait dépasser le Japon et devenir la quatrième économie mondiale en 2025, selon les estimations du FMI. 

L'Inde appartient par ailleurs au cercle fermé des puissances nucléaires et spatiales. Elle est aussi devenue avec 1,5 milliards d'habitants le pays le plus peuplé du monde, devant la Chine. Et, fait hautement symbolique, l'ancienne puissance coloniale, le Royaume-Uni, est aujourd'hui dirigée par un hindou d'origine indienne, Rishi Sunak !

Mais le pays est aussi l’un des plus inégalitaires dans le monde?: 1?% de la population possède 40?% des richesses du pays. Qui plus est, ces inégalités se sont accrues depuis le début des années 2000 et au cours des dix années de gouvernement Modi. Plus de 800?millions d’Indiens, soit 57?% de la population, dépendent de l’aide alimentaire gratuite offerte par le gouvernement.

Par ailleurs, le chômage et le sous-emploi affectent tout particulièrement les jeunes diplômés, conduisant un grand nombre d'entre eux à s'exiler aux États-Unis où ils font la fortune des géants californiens de l'internet... et leur fortune propre. Notons enfin que l’Inde reste très dépendante du charbon, ce qui lui vaut d'être classée 180e sur 180 suivant l'indice de performance environnementale (2022).

Publié ou mis à jour le : 2024-05-14 10:13:43

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