Les peuples de la steppe

Histoire génétique et linguistique des Turcs et des Mongols

Histoire génétique et linguistique des Turcs et des Mongols

Après le succès des vidéos sur l’histoire génétique de l’Europe et de la France, je vous propose de continuer cette série en parlant des peuples turcs et mongols. On va voir qu’ils forment en quelque sorte le contrepoint oriental des Indo-Européens.

Géographiquement, ce sont les peuples des steppes d’Asie par excellence. Ces steppes sont plus ou moins coupées en deux par une chaîne de montagnes dont la partie nord correspond à l’Altaï. Elle sépare basiquement une partie ouest principalement peuplée par les Turcs, et une partie est surtout occupée par les Mongols. Aux côtés des peuples toungouses qui habitent notamment la Mandchourie, ces 3 familles de langues sont regroupées dans la superfamille altaïque, même s’il n’est pas certain qu’il ait existé une langue originelle commune.

Sur le plan génétique, on va se focaliser sur les haplogroupes du chromosome Y qui est le plus adapté aux échelles de temps concernées. Le principal marqueur caractéristique des Altaïques est le C2a1a. Il est présent au sud du lac Baïkal dès 8000 av JC, puis gagne la Mongolie vers 6000 av JC et atteint la Mandchourie un peu plus tard. En 3000 av JC, on le retrouve également sur l’ensemble de l’Altaï. Cette aire de répartition très ancienne tend à accréditer l’existence d’une famille altaïque commune à tous ces peuples. Elle confirme en tout cas que des brassages ont lieu dans les steppes orientales avant même la domestication du cheval. Ca concerne aussi d’autres populations venues de Chine du nord qui entament leur propre migration vers le lac Baïkal, puis l’Altaï : il s’agit du groupe N1a qui donnera naissance aux Finno-Ougriens. 

Les steppes occidentales restent encore à l’écart de ces migrations. Ce sont les Indo-Européens originaires du nord de la Mer Noire qui entreprennent leur colonisation à partir de 3000 av JC : sur le plan génétique, ça correspond à la diffusion de l’haplogroupe R1b. Par la suite, une deuxième vague de migrations indo-européennes s’amorce depuis le nord-est de l’Europe vers 2000 av JC : cette fois, elle porte l’haplogroupe R1a qui se diffuse dans toute l’Asie Centrale avant de se prolonger jusqu’en Inde et en Iran. L’Altaï devient un véritable carrefour pour les peuples des steppes : il s’y mêle le groupe C2a venu de l’est, le groupe R1a venu de l’ouest, mais aussi le groupe Q1b des anciennes populations locales et le groupe N1a venu de Chine du nord. Face à cette nouvelle pression, une partie des N1a entame sa propre migration vers l’ouest jusqu’aux confins de l’Estonie et de la Finlande où ils deviennent les Finno-Ougriens. Finalement, les brassages dans l’Altaï finissent par donner naissance aux langues turques qui se démarquent fortement des langues mongoles.

Les peuples altaïques entrent dans l’histoire au IIIe siècle avant JC grâce aux archives chinoises : les Xiongnu commencent alors à créer un véritable empire des steppes qui s’étend de la Mandchourie jusqu’au lac Balkach. Il finit par se fragmenter au Ier siècle av JC sous la pression de l’empire chinois des Han, et la région entre dans une grande période d’instabilité. Celle-ci s’aggrave encore avec la chute de l’empire chinois au IIIe siècle de notre ère, qui provoque des mouvements de population de grande ampleur. C’est sans doute ce qui finit par entraîner certains Altaïques dans une grande migration vers l’ouest jusqu’aux rives de la Volga. En Europe, les années 370 marquent le début de l’invasion des Huns qui va porter un coup sévère à l’empire romain et aux peuples germaniques.

Cette migration est bien visible sur le plan génétique avec la diffusion de l’haplogroupe C2a jusqu’au cœur de la Hongrie où se trouve la capitale de l’empire hunnique. Cependant, les nouveaux venus restent partout minoritaires : en particulier, l’haplogroupe R1a des Indo-Européens reste dominant dans toutes les steppes à l’ouest de l’Altaï.

La migration des Huns n’est que la première d’une longue série de vagues turco-mongoles qui vont durer près de 1000 ans. Le VIe siècle voit arriver les Proto-Bulgares qui s’installent au nord de la Mer Noire, puis les Avars qui gagnent la Hongrie et enfin les Khazars qui s’installent au nord du Caucase.

Les Khazars deviennent rapidement les rivaux des Göktürks originaires de l’Altaï qui fondent 2 immenses empires couvrant la quasi-totalité des steppes. Peu à peu, les peuples turcs commencent à remplacer les Indo-Européens dans les steppes de l’actuel Kazakhstan, y compris sur le plan génétique.

Le VIIIe siècle voit un certain reflux turco-mongol : à l’est face à l’expansion de l’empire chinois des Tang, à l’ouest face à celle du califat arabe des Omeyyades. En Europe, la pression des Khazars pousse certains Proto-Bulgares à trouver refuge plus au nord sur la Volga. Les autres finissent absorbés sous la migration slave de langue indo-européenne. Enfin les Avars, exterminés par Charlemagne, vont laisser place aux Magyars de langue finno-ougrienne. L’arrivée de nouvelles vagues turco-mongoles, celles des Petchenègues puis des Coumans, achève de transformer le peuplement de l’Europe au XIe siècle.

En Asie, l’effondrement de l’empire chinois et du califat arabe ont permis aux peuples turcs de progresser vers le sud, et certains se sont islamisés au contact du califat. Parmi elles, les Turcs seldjoukides profitent de la fragmentation du califat pour conquérir des territoires immenses jusqu’à la Méditerranée. Ils écrasent également l’empire byzantin et envahissent une bonne part de l’Anatolie.

Leur langue s’impose rapidement dans tout l’Azerbaïdjan : c’est l’origine des Azeris. Le turc commence aussi à remplacer le grec dans ce qui deviendra la Turquie. Mais cette fois, ces bouleversements linguistiques ne sont pas vraiment visibles sur le plan génétique. Ça montre qu’il ne s’agit pas d’une submersion démographique : les populations locales se contentent d’adopter la langue des nouveaux arrivants. En particulier, les Turcs actuels descendent majoritairement des anciens Grecs de l’époque byzantine, surtout dans les régions côtières.

La dernière grande vague turco-mongole est initiée par Gengis Khan au XIIIe siècle. Si les meneurs sont cette fois d’origine mongole, le plus gros des forces armées est constitué de cavaliers turcs appelés les Tatars. Les Mongols créent le plus grand empire qui ait jamais existé, mais là encore, les conséquences génétiques sont très mineures. Les dirigeants mongols restent très minoritaires et leur langue ne se diffuse pas.

Cet évènement va entraîner un autre mouvement migratoire en parallèle : certaines tribus turques et toungouses préfèrent s’exiler vers le nord pour fuir l’autorité mongole, ce qui contribue à modifier le peuplement de la Sibérie. Ces peuples se dispersent ainsi sur des régions immenses : parmi eux, les Iakoutes sont les plus connus et les plus nombreux.

Les dates exactes de toutes ces migrations restent largement inconnues : ces populations sibériennes sont trop peu nombreuses pour avoir laissé des restes accessibles à la génétique. On peut simplement constater que l’haplogroupe C2 est aujourd’hui très présent parmi ces populations, ce qui conforte l’idée d’un véritable mouvement migratoire plutôt qu’une simple diffusion des langues. Les Iakoutes, quant à eux, portent l’haplogroupe N qui atteste d’une migration ciblée depuis l’Altaï.

Aujourd’hui, tous ces peuples turcophones de Sibérie sont devenus minoritaires par rapport aux Russes qui ont colonisé la région à partir du XVIIe siècle.

Faisons le bilan sur la situation actuelle : aujourd’hui, les populations altaïques occupent un domaine immense, depuis la Turquie et le Tatarstan jusqu’à la Mandchourie et la Sibérie. Mais au niveau génétique, on peut dissocier 2 zones au sein de cet ensemble : il y a d’un côté les populations qui descendent directement des peuples altaïques originels ; et de l’autre, des populations qui se sont contentées d’adopter leur langue à un moment donné de leur histoire. C’est le cas des Turcs de Turquie qui descendent essentiellement des anciens Grecs, ou encore des Azéris et des Turkmènes qui descendent de populations iraniennes. C’est aussi le cas des Turcophones du Tatarstan dont la génétique s’apparente à celle des Russes. Enfin les Ouzbeks, les Kirghizes et les Ouighours possèdent un mélange entre l’héritage turco-mongol et l’héritage indo-européen.

On voit que la génétique complète très utilement la linguistique pour se faire une meilleure idée des grands mouvements turco-mongols à travers l’autoroute des steppes.

Vincent Boqueho

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Histoire des Turcs
Publié ou mis à jour le : 2022-11-07 17:24:24

 
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