Le 6 septembre 1522, au coucher du soleil, une nef en piteux état entre dans le port de San Lucar, en aval de Séville. Elle a nom Victoria. Un nom bien mérité. À son bord, 18 marins européens et trois Moluquois commandés par le Basque Juan Sebastián Elcano.
Trois ans plus tôt, ils avaient quitté le même port en direction de l'Ouest, avec quatre autres navires (caraques et caravelles) et un total de 237 hommes de toutes origines sous le commandement de Fernand de Magellan. Sans l'avoir voulu ni imaginé, ces dix-huit hommes sont les premiers à avoir accompli le tour du monde.
Longtemps resté dans l'ombre de son aîné Christophe Colomb, Magellan est devenu un héros littéraire avec la superbe biographie que lui a consacrée l'écrivain autrichien Stefan Zweig en 1938.La traduction de Françoise Wuilmart (J'ai Lu, 2020) souligne la beauté de la langue et la virtuosité du style sans occulter l'admiration aveugle que voue l'écrivain à son héros, doté de toutes les qualités !
Pour une représentation plus équilibrée du personnage et de son univers, on peut se tourner vers le film du Philippin Lav Diaz (2025), avec de magnifiques images des caravelles comme des Moluques et du Portugal au XVIe siècle. Mais le film a l'inconvénient d'être très long (2h45) et surtout très confus dans l'exposition des faits et leur déroulement.
Pour tout comprendre de cette aventure sans pareille, rien ne vaut en définitive le parcours en images dit « immersif » présenté par le musée de la Marine, à Paris (20 octobre 2025 - 1er mars 2026) : Magellan, un voyage qui changea le monde.
Adultes et enfants revivent de salle en salle le déroulement de l'expédition, conformément au récit qu'en a laissé le chroniqueur Antonio Pigafetta, avec des panneaux qui présentent les participants, de Magellan au plus humble mousse ; avec surtout, sur les murs, des dessins animés en noir et blanc qui racontent le voyage étape par étape, dans une mise en scène saisissante de vérité (direction artistique : Ugo Bienvenu).
Les épices font tourner la tête aux Portugais
L'initiateur de ce premier Tour du monde à la voile est né au Portugal vers 1480, très probablement à Porto, sous le nom de Fernao de Magalhaes (Magellan en français).
Il était encore enfant quand son compatriote Bartolomeu Dias (1488) et le Génois Christophe Colomb (1492) se lancèrent vers l'inconnu, qui vers le Sud, qui vers l'Ouest. C'était le début d'une folle période d'expéditions maritimes qui allaient conduire en une génération à l'unification du monde.
Les Portugais, que la pêche hauturière a accoutumés aux navigations de long cours, rêvent d'atteindre les Moluques, un archipel du Sud-Est asiatique connu pour ses épices. Commercialisées par les musulmans, celles-ci, quand elles arrivent en Europe, valent autant que l'or. D'où l'intérêt d'accéder en direct à leur lieu de production par la voie maritime.
Quelques semaines avant l'exploit de Colomb, Martin Behaïm, cartographe à Nuremberg, réalisait le premier globe terrestre. Fondé sur des calculs erronés, il montre la « mer Océane » (l'Atlantique et le Pacifique réunis) bien moins large que dans la réalité. C'est sur la base de cette erreur que Colomb prit le risque que l'on sait (pour le compte de l'Espagne).
Après lui s'enchaînèrent les expéditions, année après année, tant vers l'Ouest que vers l'Est, en contournant l'Afrique. Pour éviter une concurrence stérile entre les deux grandes soeurs rivales qui sont le Portugal et l'Espagne, le pape partage entre elles les terres à découvrir à partir d'une longitude qui coupe l'océan Atlantique : au Portugal la moitié orientale, à l'Espagne la moitié occidentale !
De Calicut à Malacca, un soldat et un marin d'expérience
Magellan a vingt-quatre ans quand il s'engage avec quinze cents autres soldats dans une grande expédition maritime, la troisième du genre, sous les ordres de l'amiral Francisco d'Almeida. Le but de cette flotte forte de vingt navires puissamment équipés de canons n'est plus seulement d'explorer des rivages inconnus mais de s'emparer de tous les ports de commerce, musulmans ou autres, sur la route qui mène aux Îles à épices et de protéger cette route par un chapelet de forteresses. Le roi Manuel entend de la sorte concrétiser la donation du pape à Tordesillas.
Magellan et ses compagnons lèvent les amarres le 25 mars 1505 pour cette première expédition de conquête. Mais les choses manquent de mal tourner à Calicut, en Inde. Le souverain de la ville, le zamorin, avait reçu avec égard Vasco de Gama quelques années plus tôt. Cette fois, devant cette flotte puissamment armée, il se méfie avec raison et tend un piège aux Portugais. Averti par un voyageur italien, d'Almeida livre bataille devant le port de Cannanore en mars 1506 et prend le dessus au prix de lourdes pertes.
Magellan, soldat ordinaire (sobresaliente) parmi d'autres, en réchappe par miracle. Il s'engage un peu plus tard dans une autre expédition qui arrive en septembre 1509 en vue de Malacca, magnifique carrefour où se croisent tous les commerçants de l'Asie. Le sultan tend un guet-apens aux Portugais qui cette fois, doivent se replier au prix de lourdes pertes. Magellan rempile deux ans plus tard sous les ordres du prestigieux Alfonso de Albuquerque, dit « le Lion des mers ». Vice-roi des Indes, il s'est déjà illustré dans la prise de Goa et va s'emparer de Malacca en septembre 1511 avec dix-neuf vaisseaux de guerre et la mettre au pillage.
Après ces dernières aventures et une blessure qui l'a laissé boîteux, Magellan rentre en 1512 à Lisbonne, riche d'expérience mais sans fortune, avec seulement un esclave malais du nom d'Henrique.
Magellan trahit son roi pour servir son rêve
Magellan envisage alors d'accomplir le rêve inachevé de Christophe Colomb en contournant l'Amérique et en atteignant enfin l'Asie par l'Ouest. Mais les offres de services de ce loup de mer énergique, autoritaire et taciturne sont repoussées par le roi du Portugal, Manuel Ier le Fortuné.
Qu'à cela ne tienne. Il se rend en Espagne, à Séville, et rallie à son projet l'alcalde (le maire) de l'Arsenal de Séville, Diogo Barbosa. C'est un Portugais qui, comme lui, a trahi son roi pour passer au service de son rival. En 1517, Magellan épouse Beatriz Barbosa, la fille de son ami. Le couple a deux enfants dont l'un est né pendant le dernier voyage de son père.
Sa dot et ses nouvelles relations permettent à Magellan de gagner la confiance du jeune roi d'Espagne Charles Ier, le futur empereur Charles Quint. Celui-ci lui donne pour instruction de trouver une nouvelle route vers l'Ouest pour atteindre les fameuses Îles aux épices, dans l'archipel des Moluques. Il spécifie : « Et retour par le même chemin ! ».
C'est qu'en vertu du partage du partage du monde convenu à Tordesillas en 1494, les régions qui restent à conquérir à l'ouest des Moluques relèvent du roi du Portugal.
En dépit de cela et sans l'avoir voulu, Magellan s'engage dans ce qui apparaîtra a posteriori comme le premier « Tour du monde à la voile » ! En prévision des rencontres et des marchandages avec les indigènes, il emporte 900 miroirs, 400 douzaines de petits couteaux, 20 000 clochettes et grelots (note).
Sa flotte comprend la nef amirale, Trinidad (110 tonneaux), San Antonio (120 tonneaux), Victoria (85 tonneaux), Concepción (90 tonneaux) et Santiago (75 tonneaux). Les navires quittent Séville le 10 août 1519 mais doivent attendre pendant cinq semaines à San Lucar de Barameda, à l'embouchure du Quadalquivir, que les vents leur soient favorables.
Le 20 septembre 1519, ils lèvent l'ancre à destination des îles Canaries et, le 2 octobre 1519, traversent enfin l'Atlantique. Ils longent le continent américain vers le Sud et relâchent à Noël dans la baie où sera plus tard fondée la ville de Rio de Janeiro. Au contact des Indiens (et des Indiennes), les marins découvrent les charmes du hamac.
Trop d'impatience tue
Mais Magellan doit aussi gérer l'impatience de ses hommes. Cartagena, qui commande la San Antonio, est mis aux arrêts pour insubordination. À l'appareillage de Rio de Janeiro, le 27 décembre, il est remplacé par Alvaro de Mesquita.
Du 12 janvier au 7 février 1520, la flotte explore le Rio Solis (premier nom du Rio de la Plata) sans y trouver de passage vers l'Ouest. Le 31 mars, elle atteint, plus au sud, une baie aussitôt baptisée San Julian. Les Indiens des alentours sont appelés Patagons par les marins en raison de... leurs grands pieds ! D'où le nom de Patagonie donné à la région.
L'escale, qui va durer cinq mois, va être endeuillée par une grave mutinerie. Celle-ci éclate le 1er avril, jour des Rameaux. Les capitaines espagnols des nefs San Antonio, Victoria et Concepción tentent de renverser Magellan avec le concours de leurs marins et de Juan Sebastián Elcano. Seul Juan Serrano, capitaine du Santiago, reste fidèle à Magellan. Celui-ci, dûment prévenu, réagit avec fermeté. Un premier mutin est décapité et le capitaine de la Victoria, Luis de Mendoza, poignardé puis écartelé ! Les autres mutins sont arrêtés.
Dans les jours qui suivent, Magellan transforme l'un de ses bateaux en tribunal et mène une instruction sur la mutinerie. Tous les mutins sont sévèrement condamnés mais Magellan, qui a besoin d'eux, fait grâce à la plupart. Juan Sebastián Elcano a ainsi la vie sauve. Par contre, les meneurs n'échappent pas à la sentence. Juan de Cartagena, Grand d'Espagne et neveu du cardinal de Burgos (intime du roi), est condamné au bannissement, ainsi que le père Pedro Sanches de la Reina qui a incité à la mutinerie. Abandonnés sur place, sans doute sont-ils morts de faim et de froid car on n'eut plus aucune nouvelle d'eux. Quant au capitaine de la Concepción, Gaspar de Quesada, il est condamné à mort et exécuté le 7 avril par son valet (ce qui a valu à ce dernier d'avoir la vie sauve).
Le 3 mai 1520, nouveau drame : la nef Santiago, envoyée en mission d'exploration le long de la côte, fait naufrage. Un marin périt. Le reste de l'équipage regagne par la terre les autres navires.
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Au cours des XVe et XVIe siècle, quatre puissances européennes s'engagent dans l'exploration des océans : le petit Portugal et l'Espagne pour commencer, puis l'Angleterre et la France. Voici le parcours des principaux explorateurs.
La découverte de l'océan Pacifique
Le 24 août 1520, la flotte appareille enfin de San Julian. Le 21 octobre 1520, elle arrive en vue d'un cap, baptisé cap des Vierges. Il ouvre sur une baie mystérieuse. Deux pilotes envoyés en reconnaissance reviennent avec la confirmation qu'il s'agit du passage espéré vers l'Ouest. Magellan ayant consulté les officiers et responsables sur la suite à donner au voyage, le pilote portugais Estevao Gomes se prononce pour une solution de prudence consistant à rentrer en Espagne. Le chef de l'expédition rejette son avis : « Plutôt mourir que renoncer ».
Sans mot dire, Estevao Gomes met aux fers Alvaro de Mesquita, le capitaine du San Antonio, et prend la route du retour avec son bateau et 57 hommes à bord. Il rallie Séville le 6 mai 1521, après quasiment six mois de mer et une escale dans un archipel inconnu, plus tard baptisé les Malouines. Le roi ne lui en sera guère reconnaissant car il sera aussitôt incarcéré ainsi que ses hommes.
Pendant ce temps, Magellan, après avoir vainement cherché le San Antonio, continue l'exploration du détroit qui portera désormais le nom de Magellan. Voyant sur la rive du côté Sud de nombreux feux allumés par les indigènes, les marins baptisent cet endroit Terre de Feu. Le 28 novembre 1521, c'est le débouché sur un nouvel océan, exceptionnellement calme et lisse ce jour-là, ce qui lui vaut d'être baptisé Grand Océan Pacifique !
Plus de trois mois s'écoulent avant d'atteindre le 6 mars 1521 l'archipel des Mariannes, en pleine Océanie. En butte à une mauvaise alimentation, l'équipage est ravagé par le scorbut. Vingt hommes en meurent. Il faut repartir. Après une éprouvante traversée de l'océan Pacifique, la flotte de Magellan atteint l'île de Cebu, dans l'archipel des Philippines, où se font sentir les influences de la Chine, du Japon et même des commerçants arabes !
De ses premiers voyages dans l'Océan Indien, sur les traces de Vasco de Gama et Albuquerque, Magellan a ramené en Europe un esclave malais, baptisé Henrique. Cet esclave est embarqué en 1519 à Lisbonne pour le tour du monde que projette le navigateur portugais. Lorsqu'après la traversée de l'Atlantique et du Pacifique, la flotte atteint l'île de Cebu (Philippines), Henrique s'avise qu'il comprend très bien le langage des indigènes de rencontre. Il est de fait le premier homme à avoir accompli le tour de la Terre (sans l'avoir toutefois souhaité) ! Il ne va d'ailleurs pas poursuivre le voyage jusqu'à Lisbonne et restera avec ses compatriotes.
Amitiés fatales
Le roi de l'île de Cebu, un certain Humaubon ou Calambu, est baptisé sous le nom de Charles, ainsi que 800 indigènes. Malheureusement, pour complaire à son nouvel ami, Magellan commet l'imprudence de participer à une expédition punitive contre le roi de l'île voisine de Mactan, Zula. Présumant de ses forces, il se contente de 60 hommes pour en affronter un millier. C'est ainsi que le 27 avril 1521, il est blessé par une flèche empoisonnée et meurt dans une embuscade avec huit de ses hommes.
Les nouveaux commandants, Joao Carvalho et Duarte Barbosa, révèlent très vite leur incompétence... Les pirates, auxquels s'est rallié l'esclave Henrique, attaquent l'expédition. Celle-ci leur échappe mais il faut brûler une nouvelle nef, la Concepción, en trop mauvais état. Les deux nefs rescapées arrivent enfin aux Moluques, où les Portugais sont présents depuis plusieurs années déjà. Chacun peut se reposer et procéder à d'importants achats d'épices.
La Trinidad s'échoue sur des hauts fonds et il faut à son tour l'abandonner. Il ne reste plus qu'une nef en état, la Victoria. Une partie des hommes doivent demeurer sur l'archipel des Moluques cependant que le pilote Juan Sebastián Elcano prend le commandement du navire.
La dernière nef traverse l'océan Indien avant de remonter jusqu'en Europe le long des côtes africaines, avec dans ses cales des clous de girofle originaires des Moluques.
Le commandant a soin d'éviter le contact avec les Portugais, très sourcilleux sur leur monopole de navigation et de commerce entre l'Europe et l'Asie. Mais au Cap Vert, sur la côte africaine, il ne peut éviter la capture de treize de ses marins par les Portugais du cru et échappe lui-même de peu à la capture.
C'est au total 21 hommes dont trois Moluquois qui atteignent l'embouchure du Quadalquivir. Ils seront quelques semaines plus tard rejoints par les marins retenus au Cap Vert. L'un des survivants, Antonio Pigafetta, s'attirera la célébrité avec le compte-rendu de l'odyssée. Mais son texte va disparaître et l'on n'en gardera qu'une version expurgée. Sans doute ses compagnons ont-ils fait en sorte de gommer les passages relatifs à la mutinerie... Juan Sebastián Elcano sera anobli par l'empereur Charles Quint.
Trente ans après la découverte de l'Amérique, la circumnavigation de Magellan et Elcano a définitivement montré que la Terre est ronde et surtout plus grande qu'on ne voulait bien l'imaginer (sa rotondité avait déjà été établie par les savants sumériens et grecs de l'Antiquité), que l'Amérique est un continent à part et qu'il est possible d'atteindre l'Extrême-Orient par l'Ouest.
Ces révélations encouragèrent les Français à se lancer à leur tour dans les grandes expéditions maritimes.
En arrivant aux îles du Cap Vert, l'une des dernières étapes avant Lisbonne, Juan Sebastián Elcano eut une surprise. D'après son journal de bord, on était un mercredi. Or, ses interlocuteurs du cru lui affirmèrent qu'on était jeudi ! D'où venait l'erreur ? Sebastián Elcano et ses contemporains ignoraient les décalages horaires et le changement de date liés à la rotation de la Terre. Aussi finirent-ils par conclure à une erreur dans le journal de bord.
C'est en retrouvant bien plus tard cette anecdote dans une bibliothèque espagnole que Jules Verne aurait eu l'idée de son roman Le tour du monde en quatre-vingts jours (son héros Phileas Fogg fait le tour du monde en sens inverse d'Elcano et gagne de justesse son pari du fait du même phénomène, lié aux fuseaux horaires).
Bibliographie
La référence qui fait autorité sur le voyage de Magellan et Elcano est l'ouvrage dirigé par Michel Chandeigne (alias Xavier de Castro) : Le voyage de Magellan (1519-1522) - La relation d'Antonio Pigafetta et autres témoignages (2007, 1068 pages).














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