19 novembre 2017 - Gilles Kepel : « Éviter une guerre entre l’Arabie et l’Iran » - Herodote.net

19 novembre 2017

Gilles Kepel : « Éviter une guerre entre l’Arabie et l’Iran »

De passage à Buenos Aires, Gilles Kepel, spécialiste de l'Islam, a été interrogé par notre collaboratrice Claudia Peiró pour le magazine en ligne Infobae...
[voir la version espagnole de l'article ]   [Voir la vidéo de l'entretien]

Invité par l’Ambassade de France en Argentine, le politologue Gilles Kepel a analysé deux bonnes nouvelles : la chute du califat de l’État islamique, avec la perte de ses capitales Rakka et Mossoul, et la défaite en France de ce qu’il appelle « terrorisme djihadiste de troisième génération » en France. Une troisième nouvelle suscite par contre son inquiétude : la tension extrême entre l’Arabie séoudite et l’Iran.

Claudia Peiró : Vous soutenez que la menace du terrorisme jihadiste a beaucoup diminué en France. Comment l’expliquez-vous ? Ne devons-nous plus nous inquiéter de la radicalisation des jeunes musulmans ?

Gilles Kepel : notez d’abord que la grande majorité des musulmans de France ne sont pas radicalisés. Nous avons affaire à un groupe dont nous voyons qu’après la grande vague d’attentats de 2015 et 2016, qui a laissé 239 morts, il est aujourd’hui incapable de continuer ses actions.

Ces radicalisés n’ont pas pu mobiliser les masses musulmanes et provoquer une guerre civile en France comme ils l’auraient voulu. Leur objectif était de prendre en otage les élections présidentielles et législatives de cette année en France. Ils auraient été ravis que Marine Le Pen gagne car cela leur aurait permis de dire « vous voyez ? les Francais sont des racistes et des fascistes, il n’y a d’autre solution que de se regrouper sous la bannière de Daesh ! ».

En fait, la France avait été assez largement épargnée par le terrorisme djihadiste jusqu’en 2012.

Certes, il y avait eu des attaques en 1995, après la guerre civile en Algérie, en particulier avec Khaled Kelkal qui avait commis des attentats dans des trains et dans le métro, mais la masse de pères de famille en Algérie, ce que l’on appelle en argot les « darons », qui dominaient cette société, refusaient de soutenir ces groupes.

Aujourd’hui, c’est différent car ceux qui commettent les attentats sont des jeunes pour la plupart nés et éduqués en France, d’origine immigrée ou convertis.

Claudia Peiró : À propos du procès Merah, vous dites que les autorités françaises n’ont pas compris à quel type de de terroristes on avait affaire…

Gilles Kepel : Oui, notre grande erreur a été de ne pas comprendre la nature des attentats commis par Mohamed Merah en 2012. Le procès de son frère a permis de voir comment il avait été capté, socialisé dans ce que nous pourrions appeler des réseaux jihadistes de troisième génération, ceux qui ont été conçus par l’idéologue d’origine syrienne éduqué en France Abu Musab al-Suri.

Pour cet ingénieur, le djihadisme pyramidal de Ben Laden, un djihadisme léniniste si vous voulez, avait débouché sur le 11-Septembre. Ce fut une opération parfaitement exécutée du point de vue des tueurs mais elle avait échouée à mobiliser les masses parce qu’elle venait d’en haut. Il fallait donc remplacer ce djihadisme pyramidal par un djihadisme d’en bas, en réseau, réticulaire, en rhizome.

Abu Musab al-Suri s’était aperçu que les jeunes d’origine maghrébine ou subsaharienne étaient mal intégrés en France, que le salafisme progressait, et qu’il était donc possible de se servir d’eux pour commettre des attentats dans leur proximité immédiate. Ces attentats devaient susciter une surréaction de la société. Alors viendrait une deuxième phase avec un renforcement des ghettos qui permettrait de constituer des bases opérationnelles et ensuite une guerre généralisée.

C’était son schéma, tel qu’on pouvait le lire dans son livre de 2005, Appel à la résistance islamique mondiale. Il a beaucoup contribué à changer les mentalités, en parallèle avec la montée en puissance, en Irak, du groupe de Abu Musab al Zarqaoui. Celui-ci a créé un territoire sunnite insurrectionnel pour s’opposer à la montée en puissance du chiisme. Il a débouché sur la création de l’État Islamique à Rakka et à Mossoul.

Et la convergence entre Abu Musab et Al Suri et Al Zarqaoui a abouti à la situation que nous connaissons.

Claudia Peiró : Vous ne croyez donc pas à la théorie des « loups solitaires » ?

Gilles Kepel : Non. Mohamed Merah a été l'avant-garde du phénomène que je viens d’expliquer, mais les services français du renseignement n’e l’ont pas compris. Ils ont effectivement cru que c’était un « loup solitaire », ce qui est une imbécilité venue des États-Unis, les lone wolf.

Ce n’était pas du tout ça. Au contraire, Mohamed Merah a été socialisé dans un réseau djihadiste près de Toulouse, dans une petite ville qui s’appelle Artigat, dans un groupe qui avait un gourou syrien.

Ensuite, lui, ses frères et ses amis sont partis s'entraîner dans les madrasas salafistes en Égypte et au Yémen. Lui-même a appris à manipuler les armes auprès des talibans du Pakistan. Et dans le procès de son frère, on a appris qu’il savait très bien se servir de son pistolet mitrailleur et passait du tir en rafale au tir par balles avec beaucoup de dextérité.

Ce n’est donc pas du tout un lone wolf qui se serait formé tout seul. Il utilise la dissimulation, va en boîte, sort, mais cela n’a pas d’importance pour lui car il projette de mourir en martyr et tous ses péchés lui seront pardonnés.

Claudia Peiró : De quoi accusé son frère que l’on vient de juger ?

Gilles Kepel : De complicité et de participation à une entreprise criminelle en vue de commettre une opération terroriste. Le jugement n’a pas retenu la complicité mais seulement la participation et c’est pourquoi il a été condamné à vingt ans de prison au lieu de la perpétuité, mais le parquet a fait appel.

Ce procès est arrivé trop tard. Celui qui aurait dû être jugé, Mohamed Merah, a été tué par les groupes d’intervention de la police et on ne sait pas très bien pourquoi.

Un procès comme celui-ci a une fonction sociale cathartique parce qu’il doit permettre à la société de « faire son deuil ». Or, le résultat a créé une grande frustration de la partie civile, des victimes et laissé le sentiment que la police n’a pas admis ses erreurs.

Claudia Peiró : L’enquête n’aurait-elle pas été bien menée ?

Gilles Kepel : En réalité, les policiers de Toulouse ont très bien mené l’enquête. Ils ont tout de suite identifié Merah mais à Paris, leurs chefs les ont orientés vers la piste d’extrême droite.

Les attentats ayant eu lieu pendant des élections, à la fin du mandat de Nicolas Sarkozy, on ne sait pas quelles interférences politiques ont pu avoir lieu. Ce n’est pas clair…

Claudia Peiró : Croyez-vous que la menace de ce genre de terrorisme a diminué en France ?

Gilles Kepel : Le terrorisme djihadiste de troisième génération a été battu après ses 239 morts, parce que tous ses réseaux ont été démontés.

De plus, ce terrorisme se fondait sur une coordination entre Rakka et Mossoul d’un côté, les banlieues françaises de l’autre. Le 13-Novembre en est l’exemple typique, avec un commando d’un douzaine de personnes qui sont rentrées spécialement à travers la Belgique pour attaquer le Bataclan.

Cela n’est plus possible car l’État islamique n’existe plus. Militairement, il a été détruit. Par ailleurs, les terroristes ont fait beaucoup d’erreurs car, contrairement à Ben Laden, qui avait des gens très bien entraînés, la théorie de la troisième génération laissait à des acteurs populaires le choix de leur cible et de leur mode d’action.

Cela leur a permis de passer sous le radar de la police, c’est vrai, mais ils n’ont pas été capables de tenir la distance intellectuellement.

Par exemple, à un moment donné, ils ont voulu envoyer des femmes commettre des attentats, malgré les réserves des milieux salafistes. L’objectif était de signifier aux hommes qu’ils n’étaient pas assez courageux. Mais elles n’étaient pas du tout formées et ont tout de suite été arrêtées par la police. Il y a eu des photos où on les voyait saisies par les mains impies des policiers et, pour les salafistes, celui qui avait exposé la pudeur des sœurs devant la police devait être puni.

Claudia Peiró : Qu’en est-il des motifs qui ont rendu possible ce genre de violence ?

Gilles Kepel : Le djihadisme de troisième génération est devenu inefficient mais comme l’a bien montré le procès Merah, l’idéologie est toujours là. La plupart des djihadistes étant en prison, les prisons servent aujourd'hui d’incubateur de cette idéologie. Mais on voit dans leurs échanges facebook que ces djhadistes sont déboussolés et à la recherche d’une nouvelle stratégie.

Le problème, donc, c'est que le djihadisme a été vaincu militairement et policièrement, mais idéologiquement et socialement, ses racines sont toujours là. En conséquence de quoi le président Emmanuel Macron se veut aujourd'hui inébranlable par rapport à la sécurité ; c'est pourquoi il ne craint pas de nommer le terrorisme islamiste, contrairement à son prédécesseur qui ne voulait rien nommer du tout. D'un autre côté, il veut modifier les lois du travail pour améliorer la situation dans les banlieues populaires. Cet effort ne peut aller que dans le bon sens même s'il n'y a pas un lien mécanique entre la marginalisation des banlieues et les djihadistes, qui sont généralement des personnes instruites et avec des emplois.

Le Moyen-Orient en question

Claudia Peiró : La défaite de Daech ne remet-elle pas au premier plan l'affrontement entre l’Arabie séoudite et l’Iran?

Gilles Kepel : La tension entre ces deux pays est aujourd'hui à son maximum et c’est pourquoi le président Macron s’est arrêté en Arabie séoudite, à l’occasion de son voyage pour inaugurer le Louvre Abou Dhabi.

Il a fait connaissance avec le prince Mohamed Ben Salman, qui vient de faire une purge dans son pays en mettant aux arrêts plusieurs hommes d’affaires et hauts fonctionnaires, un peu comme lorsque Louis XIV a fait venir à Versailles tous les grands seigneurs de la Fronde et jeté en prison le surintendant Fouquet de façon à consolider son pouvoir personnel et mener à sa guise des campagnes militaires.

L'Arabie séoudite a vu l’Iran enchaîner les succès ces dernières années sans pouvoir le freiner. Elle souffre d'être dépendante de la rente pétrolière, redistribuée aux princes avant d’arriver à la population, ce qui freine les prises de décisions et ne permet pas de répondre au défi iranien.

J’ignore si le pari du prince héritier Mohamed Ben Salman réussira, mais s’il ne l’avait pas fait, le système séoudien se serait effondré parce qu’il n’y a plus de pétrole à 100 dollars ; à cause du fracking, on peut en avoir à 25 dollars le baril. Les États-Unis produisent 12 millions de barils par jour actuellement.

Dans les prochaines années, avec le baril à 20-25 dollars, la baisse de consommation dans les pays de l’OCDE, les énergie alternatives et la généralisation du fracking, le Moyen-Orient ne pèsera plus grand-chose comme exportateur du quart du pétrole consommé dans le monde.

Son importance géopolitique va se réduire parce que les États-Unis non plus d’intérêt à intercéder dans tous les conflits, parce que le pétrole n’est plus central, et aussi parce que le conflit israélo-arabe, qui était l’irritant clé de l'inscription du Moyen-Orient dans le système mondial est aujourd’hui en partie marginalisé par le conflit entre sunnites et chiites.

Cela place l’Europe en première ligne parce que les conflits qui se produisent au Moyen-Orient ont un écho immédiat dans notre territoire. De là le souhait d’Emmanuel Macron de se placer en médiateur entre le prince séoudien et les leaders iraniens.

Claudia Peiró : Croyez vous à la possibilité d'une guerre ouverte entre l’Arabie Saoudite et l’Iran ?

Gilles Kepel : On veut l’éviter. Les guerres éclatent lorsque les protagonistes croient qu’elles sont dans leurs intérêts. Mais avant, il y a beaucoup de bluffs...

L’Iran, comme la Russie, est aujourd’hui en position dominante dans la région, mais ces deux pays sont fragiles, avec des économies mal intégrées et très dépendantes du secteur pétrolier. Même avec de gros investissements asiatiques, l'Iran ne peut pas se permettre un nouvel affrontement.

Si Trump confirmait sa volonté de d'abolir l’accord sur l’énergie nucléaire, les Iraniens seraint à nouveau marginalisés économiquement. Pour l'éviter, ils ont plus que jamais besoin d’une médiation européenne.

Claudia Peiró : Quel peut être l'avenir de la Syrie ?

Gilles Kepel : En Syrie, le groupe soutenu par la Russie et l’Iran a gagné la bataille, même s’il reste encore d’importantes concentrations de djihadistes dans la région d’Idlib et près de la frontière turque, ce qui évidemment pose le problème de ce qu’ils vont devenir.

On craint que ces groupes quittent la Turquie en direction de l’Afrique du Nord et passent ensuite en Europe. C’est une affaire qui n’est pas complètement réglée. Ce sera certainement l’occasion d’un chantage avec les pays européens. Néanmoins, le problème n’est pas seulement la fin de la guerre mais aussi la reconstruction de la Syrie. Ni la Russie ni l’Iran n'en ont les moyens. Cela ne peut que venir de la mobilisation des capitaux occidentaux et l'on va donc devoir négocier.

Claudia Peiró (pour Infobae (Buenos Aires, Argentine)
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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