1356

Froissart raconte la bataille de Poitiers

Jean Froissart est le premier historien de langue française. Né à Valenciennes vers 1337, il fréquente les cours européennes et, passionné par les exploits chevaleresques, raconte dans de volumineuses Chroniques les guerres entre Français et Anglais... Ses récits sont lyriques et enjoués mais aussi empreints d'un grand souci d'exactitude, l'auteur ayant interrogé assidûment les témoins des événements...

Voici ci-après des extraits du récit de la bataille de Poitiers, où fut capturé le roi Jean II le Bon (1356). Les illustrations viennent des manuscrits réalisés peu après la mort de Froissart.

On peut retrouver les manuscrits originaux de Froissart sur le site en anglais des universités de Sheffield et Liverpool : The Online Froissart

Comment le prince de Galles, quand il vit la bataille du duc de Normandie branler, commanda à ses gens chevaucher avant.

Quand les gens d'armes virent que cette première bataille (armée) était déconfite et que la bataille du duc de Normandie branlait et se commençait à ouvrir, si leur vint et recrut force, haleine et courage trop grossement ; et montèrent erraument (promptement) tous à cheval qu'ils avaient ordonnés et pourvus à demeurer delez (près) d'eux. Quand ils furent tous montés et bien en hâte, ils se remirent tous ensemble et commencèrent à écrier à haute voix, pour plus ébahir leurs ennemis : «Saint Georges ! Guyenne !» Là dit messire Jean Chandos au prince un grand mot et honorable : «Sire, sire, chevauchez avant, la journée est vôtre. Dieu sera huy (aujourd'hui) en votre main : adressons-nous devers votre adversaire, le roi de France : car celle part gît tout le fort de la besogne. Bien sais que par vaillance il ne fuira point : si nous demeurera, s'il plaît à Dieu et à Saint-Georges, mais qu'il soit combattu : et vous dites orains (à présent) que huy on vous verrait bon chevalier». Ces paroles évertuèrent tellement le prince qu'il dit tout haut : «Jean, allons, allons, vous ne me verrez jamais huy retourner, mais toujours chevaucher avant». Adonques dit à sa bannière : «Chevauchez avant, bannière, au nom de Dieu et de Saint-Georges !» Et le chevalier qui la portait fit le commandement du prince. Là fut la presse et l'enchas (mêlée) grand et périlleux : et maints hommes y furent renversés. Si sachez que qui était chu il ne se pouvait relever, si il n'était trop bien aidé.

[...]

Quand la bataille du duc de Normandie, si comme je vous ai dit, vit approcher si fortement les batailles du prince qui jà (déjà) avaient déconfit les maréchaux et les Allemands, et étaient entrés en chasse, si en fut la plus grand'partie fout ébahie, et entendirent les aucuns (certains) et presque tous à sauver, et les enfants du roi aussi, le duc de Normandie, le comte de Poitiers, le comte de Touraine, qui étaient de ce temps moult (très) jeunes et de petits avis : si crurent légèrement ceux qui les gouvernaient. Toutefois messire Guichard d'Angle et messire Jean de Saintré, qui étaient auprès du comte de Poitiers, ne voulurent mie (pas) retourner ni fuir, mais se boutèrent au plus fort de la bataille. Ainsi se partirent, par conseil, les trois enfants du roi et avec eux plus de huit cents lances saines et entières qui oncques (jamais) n'approchèrent leurs ennemis : et prirent le chemin de Chauvigny.
[...]

Comment le roi de France fit toutes ses gens aller à pied, lequel se combattait très vaillamment comme bon chevalier ; et aussi faisoient ses gens.

Vous avez bien ouï parler de la bataille de Crécy, et comment fortune fut moult merveilleuse pour les Français : aussi à la bataille de Poitiers elle fut très merveilleuse, diverse et très félonnesse pour eux ; car les Français étaient bien de gens d'armes sept contre un. Or regardez si ce ne fut mie grand'infortuneté pour eux, quand ils ne purent obtenir la place contre leurs ennemis. Mais au vrai dire, la bataille de Poitiers fut trop mieux combattue que celle de Crécy ; et eurent toutes manières de gens d'armes mieux loisir d'aviser et considérer leurs ennemis, qu'ils n'eurent à Crécy ; car la dite bataille de Crécy commença au vespre (soir) tout tard, sans arroi et sans ordonnance, et celle de Poitiers matin, à heure de prime, et assez par bon convenant (ordre) si heur (chance) y eût été pour les Français. Et y advinrent trop plus de beaux et de grands faits d'armes sans comparaison qu'ils ne firent à Crécy, combien que tant de grands chefs de pays n'y furent mie morts, comme ils furent à Crécy. Et s'acquittèrent si loyalement envers leur seigneur tous ceux qui demeurèrent à Poitiers, morts ou pris, qu'encore en sont les hoirs (héritiers) à honorer les vaillants hommes qui combattirent à recommander. Ni on ne peut pas dire ni présumer que le roi Jean de France s'effrayât oncques de choses qu'il vit ni ouït dire : mais demeura et fut toujours bon chevalier, et bien combattant : et ne montra pas semblant de fuir ni de reculer quand il dit à ses hommes : «A pied, à pied !» et fit descendre tous ceux qui à cheval étaient, et il même se mit à pied devant tous les siens, une hache de guerre en ses mains, et fit passer avant ses bannières au nom de Dieu et de Saint-Denis, dont messire Geoffroy de Charny portait la souveraine ; et aussi par bon convenant la grosse bataille du roi s'en vint assembler aux Anglais. Là eut grand hutin (bruit) fier et crueux (cruel), et donnés et reçus maints horions de haches, d'épées et d'autres bâtons de guerre. Si assemblèrent le roi de France et messire Philippe son fils mains-né (puîné) à la bataille des maréchaux d'Angleterre, le comte de Warvich et le comte de Suffolck ; et aussi y avait-il là des Gascons, monseigneur le captal de Buch, le seigneur de Pommiers, messire Aymeri de Tarse, le seigneur de Mucidan. le seigneur de Longueren, le souldich de l'Estrade.

Bien avait sentiment et connaissance le roi de France que ses gens étaient en péril ; car il voyait ses batailles ouvrir et branler, et bannières el pennons trébucher et reculer, et par la force de leurs ennemis reboutés (repoussés) : mais par fait d'armes il les cuida (crut) bien toutes recouvrer. Là criaient les Français : Montjoye ! Saint-Denis ! et les Anglais : Saint-Georges ! Guyenne !

[...]

Comment il y eut grand'occision des Français devant la porte de Poitiers ; et comment le roi Jean fut pris.

... Là fit le roi Jean de sa main merveilles d'armes, et tenait la hache dont trop bien se défendait et combattait.

A la presse rompre et ouvrir (pressé de toutes parts) furent pris assez près de lui le comte de Tancarville et messire Jacques de Bourbon, pour le temps comte de Ponthieu, et messire Jean d'Artois comte d'Eu ; et d'autre part un petit plus en sus, dessous le pennon du captal, messire Charles d'Artois et moult d'autres chevaliers. La chasse de la déconfiture (la poursuite des fuyards) dura jusques aux portes de Poitiers, et là eut grand'occision et grand abatis de gens d'armes et de chevaux : car ceux de Poitiers, refermèrent leurs portes et ne laissaient nullui (personne) entrer dedans : pourtant y eut-il sur la chaussée et devant la porte si grand'horribleté de gens occire, navrer (blesser) et abattre, que merveilles serait à penser : et se rendaient les Français de si loin qu'ils pouvaient voir un Anglais : et y eut là plusieurs Anglais, archers et autres, qui avaient quatre, cinq ou six prisonniers ; ni on n'ouït oncques de telle meschéance (malchance) parler, comme il advint là sur eux.

Le sire de Pons, un grand baron de Poitou, fut là occis, et moult d'autres chevaliers et écuyers ; et pris le vicomte de Rochechouart, le sire de Poïane. et le sire de Partenay : et de Xaintonge, le sire de Montendre ; et pris messire Jean de Saintré et tant battu que oncques plus n'eut santé : si le tenait-on pour le meilleur et le plus vaillant chevalier de France ; et laissé pour mort entre les morts, messire Guichard d'Angle, qui trop vaillamment combattit celle journée.
Là combattit vaillamment et assez près du roi messire Geffroy de Chargny ; et était toute la presse et la huée sur lui. pourtant qu'il portait la souveraine bannière du roi : et il même avait sa bannière sur les champs, qui était de gueules (rouge) à trois écussons d'argent. Tant y survinrent Anglais et Gascons de toutes parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la bataille du roi de France ; et furent les Français si entouillés (mélangés) entre leurs ennemis qu'il y avait bien, en tel lieu était et telle fois fut, cinq hommes d'armes sur un gentilhomme.

Là fut pris messire Baudoin d'Ennequin de messire Berthelemien de Bruhes ; et fut occis messire Geffroy de Chargny, la bannière de France entre ses mains ; et pris le comte de Dampmartin de monseigneur Regnault de Cobehen. Là eut adoncques trop grand'presse et trop grand boutis (ruée) sur le roi Jean, pour la convoitise de le prendre : et le criaient ceux qui le connaissaient, et qui le plus près de lui étaient : «Rendez-vous, rendez-vous, autrement vous êtes mort.» Là avait un chevalier de la nation de Saint-Omer, que on appelait monseigneur Denis de Mortbeque, et avait depuis cinq ans servi les Anglais, pour tant qu'il avait de sa jeunesse forfait le royaume de France (violé l'hommage le liant au roi) par guerre d'amis et d'un homicide qu'il avait fait à Saint-Omer, et était retenu du roi d'Angleterre aux sols et aux gages. Si chéy (il échu) adoncques si bien à point audit chevalier qu'il était de-lez (près) du roi de France et le plus prochain qui y fut quand on tirait ainsi à le prendre : si se avance en la presse, à la force des bras et du corps, car il était grand et fort, et dit au roi, en bon français, où le roi s'arrêta plus qu'à autres : «Sire, sire, rendez-vous.» Le roi qui se vit en dur parti et trop efforcé de ses ennemis, et aussi que la défense ne lui valait rien, demanda en regardant le chevalier : «A qui me rendrai-je ? à qui ? Où est mon cousin le prince de Galles ? Si je le voyais, je parlerais.»

-- «Sire, répondit messire Denis, il n'est pas ci : mais rendez vous à moi. je vous mènerai devers lui.»

-- «Qui êtes-vous» ? dit le roi

-- «Sire, je suis Denis de Mortbeque, un chevalier d'Artois ; mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je ne puis au royaume de France demeurer et que j'y ai tout forfait le mien.» Adoncques répondit le roi de France, si comme je fus depuis informé, ou dut répondre : «Et je me rends à vous.» Et lui bailla son dextre (droit) gand. Le chevalier le prit, qui en eut grand'joie. Là eut grand'presse et grand tiris (poussée) entour le roi : car chacun s'efforçait de dire : «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Et ne pouvait le roi aller avant, ni messire Philippe son mains-né fils.

Comment il y eut un grand débat entre les Anglais et les Gascons sur la prise du roi Jean ; et comment le prince envoya ses maréchaux pour savoir où il était.

Le prince de Galles qui durement était hardi et courageux, le bassinet (heaume) en la tête était comme un lion bel et crueux, et qui ce jour avait pris grand'plaisance à combattre et à enchâsser ses ennemis, sur la fin de la bataille était durement (fort) échauffé ; si que messire Jean Chandos. qui toujours fut de-lez lui, ni oncques ce jour ne le laissa, lui dit : «Sire, c'est bon que vous arrêtiez ci et mettiez votre bannière haut sur ce buisson : si se retrairont (rallieront) vos gens qui sont durement épars ; car Dieu merci la journée est vôtre et je ne vois mais nulles bannières ni nuls pennons français ni conroy (ordre) entre eux qui se puisse rejoindre ; et si vous rafraîchirez un petit, car je vous vois moult échauffé.» A l'ordonnance de monseigneur Jean Chandos s'accorda le prince, et fit sa bannière mettre sur un haut buisson, pour toutes gens recueillir, et corner ses ménestrels ; et ôta son bassinet.

Tantôt furent ses chevaliers appareillés, ceux du corps et ceux de la chambre : et tendit-on là un petit vermeil pavillon où le prince entra ; et lui apporta-t-on à boire et aux seigneurs qui étaient de-lez lui. Et toujours multipliaient-ils, car ils revenaient de la chasse : si s'arrêtaient là ou environ, et s'embesognaient entour leurs prisonniers.

Si tôt que les maréchaux tous deux revinrent, le comte de Warvich et le comte de Suffolck, le prince leur demanda s'ils savaient nulles nouvelles du roi de France. Ils répondirent : «Sire, nennil, bien certaines ; nous croyons bien ainsi qu'il est mort ou pris ; car point n'est parti des batailles.» Adoncques le prince dit en grand'hâte au comte de Warvich et à monseigneur Regnault de Cobehen : «Je vous prie, parlez de ci et chevauchez si avant qu'à votre retour vous m'en sachiez à dire la vérité». Ces deux seigneurs tantôt derechef montèrent à cheval et se partirent du prince, et montèrent sur un tertre pour voir entour d'eux : si aperçurent une grand'flotte de gens d'armes tous à pied et qui venaient moult lentement. Là était le roi de France en grand péril ; car Anglais et Gascons en étaient maîtres et l'avaient jà tollu (enlevé) à monseigneur Denis de Mortbeque et moult éloigné de lui, et disaient les plus forts : «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Toutefois le roi de France, qui sentait l'envie qu'ils avaient entre eux sur lui, pour eschiver (esquiver) le péril, leur dit : «Seigneurs, seigneurs, menez-moi courtoisement, et mon fils aussi, devers le prince mon cousin, et ne vous riotez (disputez) plus ensemble de ma prise, car je suis sire et grand assez pour chacun de vous faire riche.» Ces paroles et autres que le roi lors leur dit, les saoula (contenta) un petit ; mais néanmoins toujours recommençait leur riote, et n'allaient pied avant de terre qu'ils ne riotassent. Les deux barons dessus nommés, quand ils virent cette foule et ces gens d'armes ainsi ensemble, s'avisèrent qu'ils se trairaient (dirigeaient) celle part : si férirent coursiers des éperons et vinrent jusques là et demandèrent : «Qu'est-ce là. qu'est-ce là ?» Il leur fut dit : «C'est le roi de France qui est pris, et le veulent avoir plus de dix chevaliers et écuyers.» Adoncques, sans plus parler, les deux barons rompirent, à force de chevaux, la presse, et firent toutes manières de gens aller arrière, et leur commandèrent, de par le prince et sur la tête, que tous se traissent (reculassent) arrière et que nul ne l'approchât, s'il n'y était ordonné et requis. Lors se partirent toutes gens qui n'osèrent ce commandement briser, et se tirèrent bien arrière du roi et des deux barons, qui tantôt descendirent à terre et inclinèrent le roi tout bas ; lequel roi fut moult lie (heureux) de leur venue : car ils le délivrèrent de grand danger.

Or vous parlerons un petit encore de l'ordonnance du prince qui était dedans son pavillon, en attendant les chevaliers dessus nommés.

Comment le prince donna à messire Jacques d'Audelée cinq cents marcs d'argent de revenue ; et comment le roi de France fut présenté au prince.

Si très tôt que le comte de Warvich, et messire Regnault de Cobehen se furent partis du prince, si comme ci-dessus est contenu, le prince demanda aux chevaliers qui entour lui étaient : «De messire James d'Audelée. est-il nul qui en sache rien ?»

-- «Oil (oui), sire, répondirent aucuns chevaliers qui là étaient et qui vu l'avaient : il est moult navré et est couché dans une litière assez près d'ici.»

-- «Par ma foi, dit le prince, de sa navrure suis moult durement courroucé : mais je le verrais moult volontiers. Or sache-t-on, je vous prie, s'il pourrait souffrir le apporter ci ; et si il ne peut, je l'irai voir.» Et y envoya deux chevaliers pour faire ce message. «Grands mercis, dit messire James, à monseigneur le prince quand il lui plaît à souvenir d'un si petit bachelier que je suis.» Adoncques appela-t-il de ses varlets jusques à huit, et se fit porter en sa litière là où le prince était. Quand le prince vit monseigneur James, si se abaissa sur lui, el lui fit grand'chère, et le reçut doucement, et lui dit ainsi : «Messire James, je vous dois bien honorer, car par votre vaillance et prouesse avez vous huy acquis la grâce et la renommée de nous tous : et y êtes tenu par science certaine pour le plus preux.»

-- «Mon seigneur, répondit messire James, vous pouvez dire ce qu'il vous plaît, je voudrais bien qu'il en fût ainsi ; et si je me suis avancé pour vous servir et accomplir un vœu que j'avais fait, on ne me le doit pas tourner à prouesse, mais à outrage (outrance).»

Adoncques répondit le prince et dit : «Messire James, je et tous les autres vous tenons pour le meilleur de notre côté : et pour votre grâce accroître et que vous ayez mieux pour vous étoffer (enrichir) et suivre les armes, je vous retiens à toujours mais pour mon chevalier, à cinq cents marcs de revenu par an, dont je vous assignerai bien sur mon héritage en Angleterre.»

-- «Sire, répondit messire James, Dieu me doint desservir (mériter) les grands biens que vous me faites.»

A ces paroles prit-il congé du prince, car il était moult faible : et le rapportèrent ses varlets arrière en son logis. Il ne pouvait mie encore être très éloigné, quand le comte de Warvich et messire Regnault de Cobehen entrèrent au pavillon du prince et lui firent présent du roi de France : lequel présent ledit prince dut bien recevoir à grand et à noble. Et aussi fit-il vraiement, et s'inclina tout bas contre le roi de France, et le reçut comme roi, bien et sagement, ainsi que bien le savait faire ; et fit là apporter le vin et les épices ; et en donna lui même au roi, en signe de très grand amour.

Ci dit quand grands seigneurs il eut pris avec le roi Jean, et combien il y eut de morts ; et comment les Anglais fêtèrent leurs prisonniers.

Ainsi fut cette bataille déconfite que vous avez ouïe, qui fut ès champs de Maupertuis, à deux lieues de la cité de Poitiers, le dix-neuvième jour du mois de septembre, l'an de grâce Notre Seigneur mil trois cent cinquante-six. Si commença environ petite prime, et fut toute passée à nonne, mais encore n'étaient point tous les Anglais qui chassé avaient retourné de leur chasse et remis ensemble : pour ce avait fait mettre le prince sa bannière sur un buisson, pour ses gens recueillir et rallier, ainsi qu'ils firent : mais ils furent toutes basses vêpres ainçois (avant) que tous furent revenus de leur chasse. Et fut là mort, si comme on recordait (racontait) toute la fleur de la chevalerie de France : de quoi le noble royaume de France fut durement affaibli : et en grand'misère et tribulation ceshéy, ainsi que vous orrez (entendrez) ci-après recorder.

Avec le roi et son jeune fils, monseigneur Philippe, y eut pris dix-sept comtes, sans les barons, les chevaliers et les écuyers ; et y furent morts entre cinq cents et sept cents hommes d'armes, et six mille hommes, que uns, que autres.

Quand ils furent tous en partie retournés de la chasse, et revenus devers le prince qui les attendait sur les champs, si comme vous avez ouï recorder, si trouvèrent deux (fois) tant de prisonniers qu'ils n'étaient de gens. Si eurent conseil l'un par l'autre, pour la grand'charge qu'ils en avaient, qu'ils en rançonneraient sur les champs le plus, ainsi qu'ils firent. Et trouvèrent, les chevaliers et les écuyers prisonniers, les Anglais et les Gascons moult courtois : et en y eut ce propre jour mis à finance grand'foison, ou reçus simplement sur leur foi à retourner de dans le Noël ensuivant à Bordeaux sur Gironde, où là rapporter les paiements.

Quand ils furent ainsi que tous rassemblés, si se retrait (retira) chacun en son logis, tout joignant où la bataille avait été. Si se désarmèrent les aucuns, et non pas tous ; et firent désarmer leurs prisonniers ; et les honorèrent tant qu'ils purent, chacun les siens ; car ceux qui prenaient prisonniers en la bataille étaient leurs, et les pouvaient quitter (tenir quitte) et rançonner à leur volonté.

Si pouvait chacun penser et savoir que tous ceux qui là furent en cette fortunée bataille avec le prince de Galles, furent riches d'honneur et d'avoir, tant parmi les rançons des prisonniers comme parmi le gain d'or et d'argent qui là fut trouvé, tant en vaisselle et en ceintures d'or et d'argent et riches joyaux, en malles farcies de ceintures riches et pesantes, et de bons manteaux. D'armures, de harnois et de bassinets ne faisaient-ils nul compte ; car les Français étaient là venus très richement et si étoffément que mieux ne pouvaient, comme ceux qui cuidaient (pensaient) bien avoir la journée pour eux.

[...]

Comment le prince de Galles donna à souper au roi et aux grands barons de France, et les servit moult humblement.

Quand ce vint au soir, le prince de Galles donna à souper au roi de France et à monseigneur Philippe son fils, à monseigneur Jacques de Bourbon, et à la plus grand'partie des comtes et des barons de France qui prisonniers étaient. Et assit le prince le roi de France et son fils monseigneur Philippe, monseigneur Jacques de Bourbon, monseigneur Jean d'Artois, le comte de Tancarville, le comte d'Estampes, le comte de Dampmartin, le seigneur de Joinville, et le seigneur de Partenay, à une table moult haute et bien couverte : et tous les autres barons et chevaliers aux autres tables. Et servait toujours le prince au devant de la table du roi, et par toutes les autres tables, si humblement comme il pouvait. Ni oncques ne se voulut seoir à la table du roi, pour prière que le roi sut faire : ains (mais) disait toujours qu'il n'était mie encore si suffisant qu'il appartint de lui seoir à la table d'un si haut prince et de si vaillant homme que le corps de lui était, et que montré avait à la journée. Et toujours s'agenouillait par devant le roi, et disait bien : «Cher sire, ne veuillez mie faire simple chère, pour tant si Dieu n'a voulu consentir huy votre vouloir : car certainement monseigneur mon père vous fera toute l'honneur et amitié qu'il pourra, et s'accordera à vous si raisonnablement que vous demeurerez bons amis ensemble à toujours. Et m'est avis que vous avez grand'raison de vous esliescer (réjouir), combien que la besogne ne soit tournée à votre gré ; car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse, et avez passé tous les mieux faisants de votre côté. Je ne le dis mie, cher sire, sachez, pour vous lober (moquer) ; car tous ceux de notre partie et qui ont vu les uns et les autres, se sont par pleine science à ce accordés, et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous les voulez porter.»

A ce point commença chacun à murmurer : et disaient entre eux. Français et Anglais, que noblement et à point le prince avait parlé. Si le prisaient durement (appréciaient fort), et disaient communément que en lui avait et aurait encore gentil seigneur, si il pouvait longuement durer et vivre, et en telle fortune persévérer.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 09:50:14

 
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