Francis Bacon (1909 - 1992) - Le peintre de l'insoutenable - Herodote.net

Francis Bacon (1909 - 1992)

Le peintre de l'insoutenable

Monstrueux ! Quel autre terme pourrait-on choisir pour qualifier l'art de Francis Bacon ? Personne ne peut en effet rester indifférent face aux visages déformés et aux corps mutilés qui caractérisent les œuvres du peintre britannique. Déjà présenté comme l'« artiste vivant le plus important » de son temps il n'a, près de trente ans après sa disparition, rien perdu de son pouvoir de fascination.

Pour mieux comprendre comment ses créations peuvent à la fois attirer et rebuter le spectateur, allons de Dublin à Madrid revivre avec lui la genèse d'une œuvre qu'on ne peut oublier.

Isabelle Grégor

Triptyque, 1976, Francis Bacon, collection privée, DR.

Un garçon fragile

Un « salaud de père » : c'est ainsi que Francis Bacon désigna Edward, cet entraîneur de chevaux anglais qui lui a permis de venir au monde en Irlande, le 28 octobre 1909. L'ancien militaire ne porte d'ailleurs que peu d'intérêt à son second fils, jeune garçon souffreteux incapable de suivre une scolarité normale à cause d'un asthme sévère.

Eddy Bacon, le père de Francis Bacon, conduit le vainqueur Repeater II à l'hippodrome de Punchestown, dans le comté de Kildare, le 13 avril 1910, DR. L'agrandissement montre Francis Bacon et sa mère, 1912, © Courtesy The Estate of Francis Bacon and the Knott family, DR.Délaissé par sa mère, il passe ses premières années entre le Dublin des temps troublés et le Londres de la Grande Guerre. À cette enfance faite de solitude succède une adolescence marquée par des tensions familiales qui aboutissent à une rupture totale, en 1925. Voici comment Bacon a raconté l'épisode : « Un jour, mon père m'a surpris en train d'essayer la lingerie de ma mère. Je devais avoir 15 ou 16 ans. Il m'a chassé de la maison ».

Le voilà sténographe, standardiste, cuisinier... Tout est bon pour survivre en profitant de toutes les possibilités offertes par le Londres des années 20.

Nicolas Poussin, Le Massacre des innocents, 1627-1628, Chantilly, musée Condé, DR.Mais la capitale anglaise semble bien sage en comparaison de Berlin que notre jeune avide de plaisirs découvre quelques années plus tard. C'est là qu'il apprend à accepter son homosexualité et à oublier qu'elle reste un crime dans son pays.

En 1927, on le retrouve à Paris où il connaît un véritable choc culturel face au Massacre des Innocents de Nicolas Poussin. Il est fasciné par le « plus beau cri de toute la peinture », tout comme il ne peut oublier l'émotion ressentie devant les tableaux de Picasso. À 20 ans, il n'a plus de doute : même s’il n’a aucune formation, il sera peintre.

Des tapis réalisés par Francis Bacon et noués à la main à l'usine de tapis Royal Wilton en 1929 et conçus pour être suspendus. L'agrandissement montre le paravent de Bacon créé vers 1930 et considéré comme son premier triptyque, présenté comme un retable et peint sur trois panneaux, DR.

Le trouble et l'inquiétude

Dans le bouillonnement de l'entre-deux-guerres, le jeune Londonien s'empresse de se nourrir de toutes les influences possibles, du réalisme au surréalisme, de l'abstraction au cubisme. Il est particulièrement sensible à l'architecture qui lui inspire les premiers meubles créés dans le petit garage qu'il a transformé en atelier de décoration. C'est là qu'il organisera ses premières expositions avec l'aide du peintre Roy de Maistre qui l'incite à mettre la main au pinceau.

Francis Bacon, Crucifixion, 1933, coll. privée, DR.Notre grand timide, qui se définira comme un « débutant tardif en tout », finit par se faire remarquer en 1933 grâce à la figure fantomatique de sa Crucifixion. Le succès est de courte durée puisque l'exposition suivante, dans le sous-sol d'un ami, incite le Times à s'interroger sur sa peinture : véritable art ou simple défoulement ?

Pour Bacon, l'urgence est de trouver de l'argent pour alimenter cette soif du jeu qui le plonge dans une vie de bohème. Les années de guerre le trouvent dans son atelier transformé en lieu de mondanité consacré au jeu, au vin et aux débats sur l'art. Le jouisseur y vit avec Nanny, la vieille bonne de son enfance qui l'a suivi dans ses errements.

On ne saura jamais ce qu'elle a pensé de ses Trois études pour des figures au pied d'une crucifixion (1944), œuvre qu'il a réalisée « dans le but délibéré de créer un trouble et de l'inquiétude ».

Pour le peintre de 35 ans qui a détruit la majeure partie de ses créations précédentes, le triptyque marque le véritable début de sa carrière. Il a trouvé un style, il peut laisser libre cours à ses angoisses.

Francis Bacon, Trois études de figures au pied d'une crucifixion, 1944, Londres, Tate Modern, DR.

« Une voracité sans âme »

En avril 1945, le critique John Russel visite la galerie qui expose les Trois études pour des figures au pied d'une crucifixion de Francis Bacon.
« Certains en sortirent à peine rentrés : juste à droite de la porte se trouvaient des images tellement angoissantes que l'esprit se bloquait à leur vue. Leur anatomie était moitié humaine moitié animale, et elles étaient enfermées dans un espace aux proportions étranges, au plafond bas, sans ouverture. Elles pouvaient mordre, creuser et sucer ; leurs cous étaient longs comme des anguilles, mais en dehors de cela leur fonctionnement était mystérieux. [...] Les trois figures avaient en commun une voracité sans âme et une gloutonnerie automatique et incontrôlée, une puissance de haine à la fois délirante et indifférenciée. Toutes étaient comme acculées dans un coin, n'attendant que le moment où elles pouvaient faire tomber le spectateur à leur niveau. Ce fut une consternation générale » (John Russel, Francis Bacon, 2004).

Francis Bacon, Tête VI, (détail), 1949, Londres, Hayward Gallery, DR. L'agrandissement montre la célèbre Étude d’après le portrait du pape Innocent X de Vélasquez, Francis Bacon, 1953, Des Moines (USA), Des Moines Art Center, DR.

Le cri

Les années d'après-guerre sont pour l'artiste celles des rencontres qui vont lui permettre de multiplier les expositions et de se faire un beau carnet d'adresses, notamment auprès des grands collectionneurs et galeristes.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-04 17:59:20

 
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