Moeurs

Français en fête

Musiciens ambulants, mosaïque pompéïenne, musée de Naples, 100 avant JC

Faire la fête ? Quelle idée ! À l'époque du « Travailler plus... », il peut sembler déraisonné de perdre ainsi son temps et son argent...

Pourtant, à toutes les époques et sous toutes les latitudes, l'être humain s'est employé avec beaucoup d'imagination à multiplier ces occasions de réjouissance ou de recueillement.

Reflet des mentalités du moment, la fête, comme l'indique l'origine latine du mot (« dies festus »), est un jour « frappé » d'un signe spécial, un temps sacralisé. Plongeons-nous dans son univers coloré...

Isabelle Grégor

Rome en fête : tous ensemble !

55 ! C'est le tout petit nombre de jours ouvrables ou « fastes » que les Romains devaient consacrer au travail si l'on retire du calendrier les jours « néfastes » réservés aux dieux et les jours mixtes. Les fêtes ont donc un poids considérable dans la vie quotidienne : elles soulignent le lien avec les divinités et contribuent à la cohésion sociale.

Obligation sociale, la fête permet de montrer son attachement à la communauté ou à l'empereur. Pas question de faire triste mine quand tous rendent grâce aux dieux, célèbrent un triomphe militaire ou s'enthousiasment pour les héros des jeux du cirque ! Certaines fêtes privées, comme les obsèques, peuvent aussi devenir spectacles.

L'Église à l'assaut du calendrier

Avec l'arrivée de la religion chrétienne, les données changent. Finies, mythologies romaines et superstitions celtiques ! Il importe de faire disparaître les anciennes croyances. Pour cela, l'Église dispose de l'arme parfaite : le calendrier.

Les païens célébraient Mithra et la naissance du soleil fin décembre ? Ce sera désormais Noël et le rappel de l'Incarnation du Christ. Les Romains aimaient à se rassembler pour favoriser la fécondité de la nature en mangeant des galettes en l'honneur de Proserpine ? Le renouveau sera à présent symbolisé par la crêpe, en forme de soleil, de la Chandeleur, commémoration de la Présentation du Christ au Temple. Pensons aussi aux feux de la Saint-Jean, le 24 juin, directement inspirés de cultes païens et notamment celtes.

C'est ainsi qu'après l'An Mil, dans la chrétienté, un jour sur trois est chômé en raison des fêtes. Les célébrations religieuses rythment le calendrier mais l'année est également riche en festivités profanes. Les fêtes personnelles, communautaires et politiques sont prétexte à processions, joutes, tournois, festins... qui renforcent sans cesse les liens sociaux.

La fête : un rite de passage

Et si la vie n'était qu'une succession de fêtes ? Du baptême aux anniversaires, de la communion aux noces de platine, les grandes étapes de l'existence donnent lieu à des réjouissances, d'ordre religieux ou simplement personnel. Il s'agit de marquer l'appartenance de l'individu à une famille, à une communauté, à la société tout entière.

Ces festivités s'accompagnent de rites souvent anciens, à l'exemple du lancer de riz sur les mariés pour apporter la fécondité au couple. Même ceux qui ont du mal à se faire une place dans la collectivité ne sont pas oubliés : c'est le cas des jeunes filles célibataires de 25 ans, invitées à coiffer sainte Catherine le 25 novembre. Du côté des garçons, le service militaire et sa « quille » si convoitée ont longtemps fait office d'entrée dans le monde des adultes. Si les rites du deuil ont peu ou prou disparu, la mort reste l'occasion de retrouvailles dans le souvenir de la personne décédée.

Moyen Âge : les rues s'animent

Oyez ! Oyez ! C'est la fête dans les rues ! Nous sommes au XIIe siècle et les villes commencent à surgir de terre. Avec elles, voici les grandes foires et braderies qui attirent toute la population d'alentour. Certaines ont traversé les siècles, comme la Grande Braderie de Lille, le premier dimanche de septembre. Les « nouveaux riches » veulent montrer leur puissance en orchestrant de fastueuses fêtes patronales, et les corporations d'artisans rivalisent d'imagination pour prendre place dans cette nouvelle organisation sociale.

Dans les cités enrichies par le commerce, « ducasses » et défilés de Géants donnent l'occasion aux citadins de toutes conditions de resserrer leurs liens dans la bonne humeur. Au pied d'un mât de cocagne, au coeur d'un charivari, au milieu d'une farandole, sur un char bariolé, costumé en sauvage ou en fou, chacun profite d'une vie qu'il sait précaire.

Les fêtes étudiantes : les plus folles !

Les bourgeois s'en méfient, les autorités les surveillent... Voici les confréries d'étudiants qui envahissent les rues dans un grand élan de défoulement joyeux. Animées par des « abbés » élus par leurs soins, elles se lancent dans des jeux scéniques imaginatifs, chers à Rabelais. À l'occasion du carnaval, les chahuteurs laissent libre cours à une éloquence satirique et libertine que le pouvoir observe avec suspicion. Tout ce beau monde retrouve cependant son sérieux pour la cérémonie de doctorat, organisée à la cathédrale ; puis c'est la traversée de la ville en cortège au son du hautbois, conclue par un festin bien mérité.

Le père cent (ou percent, cent jours avant le baccalauréat... ou la fin du service militaire) et les monômes des carabins (étudiants en médecine) prolongent aujourd'hui cette tradition.

Le clergé ferme les yeux sur les débordements et se préoccupe davantage d'éliminer les superstitions et figures païennes qui peuplent encore l'imaginaire des campagnes. Les divinités de la nature sont en effet toujours bien présentes, dissimulées dans les sources, les animaux ou encore les menhirs. L'Église choisit de les assimiler. Ce sera notamment le rôle de La Légende dorée, ouvrage rédigé au XIIIe siècle par le dominicain italien Jacques de Voragine. S'appuyant sur les traditions locales, il inscrit le merveilleux dans la religion chrétienne à travers l'épopée de ses héros, saints guerriers ou protecteurs.

Dans le même temps, des fêtes sont instaurées aux grandes dates du calendrier agraire qui reprend ainsi à son compte les rites ancestraux destinés à assurer la fertilité. Dans les trois jours précédant l'Ascension, les paysans ont recours aux Rogations, prières et processions de printemps pour prévenir les calamités et attirer la bénédiction du ciel sur les champs et les troupeaux. Ils prient aussi et processionnent à la Fête-Dieu, 60 jours après Pâques. Ils célèbrent Saint Vincent le 22 janvier pour s'assurer de belles vendanges...

La Renaissance à la mode italienne

Au XVIe siècle, en Italie, la redécouverte des humanités n'empêche pas que les fêtes gardent leur caractère subversif contre lequel se dresse par exemple le prédicateur Savonarole. La péninsule est alors en effet le paradis des fêtards mais aussi des comédiens, avec l'apogée de la commedia dell'arte. Pas de fête sans farce !

En France, carnavals et concours de théâtre prennent place au côté des cérémonies religieuses, parodiées à la même époque par de tumultueux charivaris.

Tapage et désordre sont les mots d'ordre de ces défilés organisés pour moquer une personne ou une union, comme celle qui provoqua le drame du bal des Sauvages où six compagnons du roi Charles VI moururent brûlés vifs.

On pense que c'est aussi la raillerie qui serait à l'origine de notre poisson d'avril : pour tourner en dérision les distraits qui avaient oublié que le 1er avril, sur décision du roi Charles IX en 1564, avait laissé sa place au 1er janvier pour commencer l'année, on prit l'habitude de leur faire croire des boniments. Avaient-ils quand même droit aux traditionnelles étrennes du jour de l'an, héritées des Romains ? L'histoire ne le dit pas...

XVIIe et XVIIIe siècles : ces fêtes qui dérangent

Mais la fête n'a pas, aux yeux de l'Église et de la cité, que des aspects positifs. On regarde en particulier d'un méchant œil cette habitude héritée des Romains de mettre à bas toutes les règles de la société au cours du mois de février. Le carnaval est la négation même de l'ordre et de l'harmonie ! Et à l'époque d'un Roi-Soleil centralisateur, qui supprime l'autonomie des villes, ce type de contestation n'est plus possible. Tout rassemblement susceptible de désordre et de débauche est proscrit. Cette tendance est appuyée par l'influence de la Réforme protestante puis des jansénistes qui appellent à une religion plus intériorisée, loin de toute manifestation collective exubérante.

À la même époque, l'économie devient une priorité, moins pour le bien-être du peuple que pour l'enrichissement de l'État. En 1669, Colbert fait envoyer à tous les évêques des lettres du roi les exhortant à procéder à des retranchements dans le calendrier de leur diocèse !

Cette volonté de lutter contre ces pertes de temps est partagée par les Lumières, qui trouvent dans ce combat une nouvelle occasion de lutter contre des superstitions jugées barbares. Les révolutionnaires reprennent le flambeau en supprimant les fêtes traditionnelles communautaires pour en créer d'inédites, dignes de la nouvelle ère qui s'annonce. En 1792, les Géants de Dunkerque finissent donc dans les flammes... Mais que l'on se rassure, ils sont réapparus et aujourd'hui bien vivants !

L'industrie arrive : au travail !

L'intermède révolutionnaire est de courte durée : dès 1798, la population reprend ses vieilles habitudes. Et qu'importe que l'Empire napoléonien tente à son tour de limiter les fêtes au nombre de quatre ! Les rites anciens sont de retour, en particulier dans les campagnes où la rechristianisation bat son plein avec des succès mitigés.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l'industrie et les villes entrent en concurrence avec les campagnes et la ruralité. De nouveau, le temps n'est pas aux réjouissances mais au travail qui dispose même de sa propre fête depuis 1890, placée sous le signe du muguet porte-bonheur.

L'État supplée l'Église comme pourvoyeur de lien social. Dans les années 1880, la République triomphante officialise la fête nationale, rite patriotique et militaire fixé au 14 juillet. Le 22 septembre 1900, le président de la République Émile Loubet célèbre l'anniversaire de la 1ère République en invitant tous les maires de France. 22.000 répondent à l'invitation et se retrouvent pour un banquet géant sous de hautes tentes dressées dans le jardin des Tuileries !

La foi dans le progrès se manifeste à travers de grandes Expositions universelles qui drainent les foules du monde entier (1889, 1900).

Enfin, l'hygiénisme, la redécouverte du corps et le goût de la lutte conduisent au développement des compétitions sportives : renaissance des Jeux Olympiques, création des grands tournois de tennis, du tour de France cycliste etc.

Quand le commerce s'empare des fêtes

On ne peut aujourd'hui échapper aux fêtes : il suffit de se promener dans une rue commerçante pour avoir l'œil attiré, suivant les époques, par les cocottes de Pâques, les cœurs de la Saint-Valentin ou même les dragons du nouvel an chinois.

Dans notre société de consommation, ces occasions de vendre ne pouvaient échapper aux spécialistes du marketing ! Sait-on ainsi que la couleur du père Noël est directement inspirée de la marque Coca-Cola qui s'empara de ce « cousin » de saint Nicolas en 1931 ? Doit-on se réjouir de l'invasion des monstres d'Halloween, depuis le début du millénaire, ou encore de l'hommage rendu aux secrétaires tous les ans en mai depuis 1951 ? Même la fête des Pères, si populaire dans les familles, est en France l'œuvre d'un fabricant de briquets.

De la même façon, on n'hésite pas à déplacer certaines manifestations comme le carnaval pendant le week-end, pour plus de commodité, et à s'organiser entre villes pour ne pas risquer de se faire concurrence lors de l'explosion estivale avec les fêtes votives. Il faut en effet ménager les touristes ! Cette progression montre bien que, comme tout ce qui répond à un besoin humain, la fête vit, meurt et ressuscite selon l'évolution des modes de vie.

XXe siècle : la société des loisirs

Le XXe siècle marque un changement radical dans la conception des fêtes. À la suite de la laïcisation de la société, les familles se replient sur elles-mêmes. On ne célèbre plus un saint ou un épisode biblique mais l'anniversaire des enfants ou le succès à un examen. Les fêtes mettant en valeur la cellule familiale triomphent : Noël devient incontournable, tout comme la fête des Mères.

Dans les campagnes, les saignées de la Grande Guerre et l'exode rural affectent les rituels traditionnels. Les fêtes votives (en l'honneur du saint patron de la commune) déclinent mais sont relayées par d'autres formes de sociabilité : repas de chasseurs, lotos associatifs.....

Certes, les manifestations civiles marquant la cohésion de la nation sont toujours respectées, à l'exemple du 14 juillet ou du 11 novembre, mais on préfère aujourd'hui se regrouper autour du drapeau lors des grands événements sportifs. Comment oublier le délire dans lequel fut plongée la France à la suite de la victoire de la Coupe du monde de football en 1998 ? Le mot d'ordre est désormais : « convivialité », ce qui explique par exemple le succès du réveillon du Nouvel An ou de la fête de la Musique, créée de toutes pièces en 1982, ainsi que des parades catégorielles : « gay parade », « techno parade », proches des anciens défilés de Géants.

Aujourd'hui, la fête, devenue moins une célébration qu'une occasion de réjouissances, reprend de la vigueur, y compris avec le renouveau de pratiques anciennes. Comme les congés, elle exprime avant toute chose la volonté de se libérer des contraintes du travail. Même si l'on parle à satiété de l'avènement d'une « société des loisirs », nous n'en sommes pas encore revenus au Moyen Âge, quand un jour sur trois était chômé.


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Sacré dimanche !
Publié ou mis à jour le : 2019-10-24 13:13:24

 
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