27 janvier 2020

Faut-il commémorer la libération d’Auschwitz ?

Beaucoup de personnes, à travers le monde, connaissent la date du 27 janvier depuis qu’en novembre 2005, l’assemblée générale de l’ONU décida que « les Nations Unies proclameront tous les ans le 27 janvier Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste » (les ministres de l’enseignement du Conseil de l’Europe avaient déjà envisagé en 2002 de mettre en place une telle journée mais le choix de la date devait être fixé à la convenance de chaque État).

C’est le ministre israélien des affaires étrangères de l’époque, Sylvain Shalom, qui avait proposé le 27 janvier, le jour anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz par l’armée soviétique. Mais s’agit-il vraiment d’une « libération » ?

Alain Michel, historien israélo-français (Jérusalem)

Un jour tragique pour beaucoup

Le 27 janvier 1945 fut  un jour tragique pour beaucoup de détenus d’Auschwitz comme ce  jeune juif apatride, né à Metz et arrêté le 6 janvier 1944 à Lyon par Klaus Barbie : Charles Stein, c’est son nom, est le beau-père de l’auteur de ces lignes ; il « fêtait » ce 27 janvier 1945 ses dix-sept ans.  Hélas pas avec les Soviétiques. C’est que dix jours avant l’arrivée de l’Armée rouge, comme des dizaines de milliers de prisonniers des différents camps d’Auschwitz, il  avait été évacué de Haute-Silésie vers le centre de l’Allemagne, car les nazis désiraient continuer à exploiter ces esclaves dans leurs usines, pour produire les armes qui renverseraient peut-être le cours de la guerre !

Après avoir marché plusieurs jours dans un froid de -15 degrés, puis avoir été transporté dans des wagons découverts qui servaient normalement au transport du minerai, il était enfin arrivé au camp de Buchenwald, où il vivrait encore trois mois d’enfer. Pour Charles Stein, comme pour des dizaines de milliers de survivants d’Auschwitz, le 27 janvier n’a donc pas été le jour de la libération mais une étape de plus dans l’horreur et dans la souffrance.  

Libération « par hasard »

Le 11 avril 1945, les soldats américains arrivèrent eux-mêmes à Buchenwald et « libérèrent » ce camp de concentration. Dans son ouvrage Auschwitz, 60 ans après (Robert Laffont, 2005, p. 25) Annette Wieviorka rappelle les conditions de ces libérations : « Ainsi, les camps du complexe d’Auschwitz comme les camps de l’Ouest, ceux de la vieille Allemagne, Ohrdruf, Buchenwald, Bergen-Belsen… ont été découverts au hasard des opérations militaires, par des unités avancées ».

Dans le choix  de la date de commémoration de la Shoah, cette question du hasard témoigne d’une première tension entre la Mémoire et l’Histoire. La date du 27 janvier était-elle la meilleure date pour se souvenir des victimes de cette tentative nazie de supprimer le peuple juif ? Car ce que cette date marque avant tout, c’est l’indifférence du monde face aux Juifs et aux non-Juifs victimes d’Hitler et de ses complices. Auschwitz était connu des alliés, comme le fait que des millions d’êtres humains soit avaient été massacrés, soit avaient été asservis.

Prenons un exemple :  au moment où Charles Stein, en compagnie de son père et de son frère, qui eux périront à Auschwitz, attendent à Drancy le départ vers l’Est, fin janvier 1944 (ils partiront par le convoi n° 67 le 3 février 1944), aux États-Unis l’Encyclopedia Britannica fait paraître son supplément annuel  qui relate ce qui s’est passé dans le monde au cours de l’année 1943. En réunissant trois articles, antisemitism, judaism et refugees, on obtient une description pratiquement complète et détaillée de la Shoah en Europe cette année-là.  Des milliers d’Américains pouvaient donc comprendre ce que les nazis accomplissaient. Pourtant, ces mêmes Américains n’en prendront conscience qu’au printemps 1945 (ou bien plus tard).  Bien entendu, plus on monte dans la hiérarchie et plus cette information, depuis au moins fin 1942, était connue, disséquée, analysée, sans que pour cela des considérations opératoires en soient tirées.

 Finalement, la  tension entre la présentation de la mémoire aujourd’hui, et la réalité historique de l’époque aboutit à une conclusion évidente : ce qu’il faut commémorer, ce n’est pas seulement la mémoire des victimes, mais peut-être d’abord et avant tout la honte, pour la communauté des nations, d’avoir laissé commettre ce crime sans précédent, de n’être pas intervenu pour empêcher, ralentir, intervenir, manifester.

Autres dates, autres lieux emblématiques

Dans le fond, peut-être qu’à la place du 27 janvier, aurait-il été préférable de choisir une autre date. Ainsi, en décalant d’un mois cette commémoration, la journée dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste aurait rappelé le souvenir de ces femmes allemandes qui, du 27 février au 6 mars 1943, ont manifesté en plein Berlin, dans la rue Rosenstrasse, défiant la Gestapo et la dictature nazie, afin d’obtenir la libération de leurs maris juifs qui avaient été internés en vue de leur déportation vers Auschwitz. Une histoire de courage et de solidarité humaine, qualités qui sont indispensables si nous voulons « prévenir les crimes contre l’humanité », comme l’ont proposé les ministres de l’éducation du Conseil de l’Europe.

Une autre question peut également être posée. Auschwitz est devenu pour la mémoire contemporaine le symbole de la Shoah. Mais est-ce que ce lieu, malgré toutes les horreurs qui s’y furent accomplies, est un bon symbole de la Shoah et de son histoire ? N’a-t-il pas acquis ce statut d’abord et avant tout du fait des nombreux témoins qui ont survécu, environ 25 000, et ont pu ainsi raconter leurs expériences. Mais si plus d’un million de Juifs y ont été assassinés, en l’espace de deux ans et demi (du printemps 1942 à fin 1944), d’autres lieux ont été témoins de massacres systématiques sans que les victimes puissent en témoigner.

Car Auschwitz représente en réalité une sorte d’exception, le croisement entre camps de travail et camps d’extermination, un mélange qui n’aurait pas dû se produire. Mais la Shoah en tant que volonté d’extermination du peuple juif, possède des lieux bien plus caractéristiques. On pense, bien entendu, à la « Shoah par balles », dans laquelle plus de deux millions de Juifs ont été assassinés. Grâce au travail extraordinaire du Père Desbois, nous connaissons à la fois les emplacements de ces massacres, ainsi qu’un certain nombre de témoignages d’habitants qui ont assisté, et parfois participé à ces crimes, le plus souvent sous la contrainte. Mais il n’est pas aisé de prendre comme symbole historique de la mémoire un ensemble de lieux qui sont répartis sur plusieurs pays et des milliers d’emplacements.

Dans le livre qu’elle vient de publier, Treblinka 1942-1943, une usine à produire des morts juifs dans la forêt polonaise, (Calmann-Lévy et Mémorial de la Shoah, 2019), Michal Hausser Gans nous fait une autre proposition. Dans le centre d’extermination de Treblinka, qu’elle étudie et analyse, un million de Juifs environ ont été assassinés (à peu près autant qu’à Auschwitz). Mais ceci s’est réalisé en 13 mois seulement, avec un personnel extrêmement réduit, très peu de moyens techniques, et avec un résultat convoité par les nazis : faire disparaître le plus discrètement possible, pratiquement sans survivants (une soixantaine) et sans laisser de traces.

Si le but des nazis était effectivement de réduire en cendres le plus rapidement et le plus discrètement possible les Juifs d’Europe, alors Treblinka est sans conteste le lieu le plus symbolique de la Shoah.

Publié ou mis à jour le : 2020-02-06 13:41:40

 
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