1940-1944 : un historien engagé

Entretiens avec Marc Ferro (3/5)

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« Sa souveraineté rétrécit, mais Pétain s’y accroche comme à un trésor »

- 3ème entretien : la déchéance
Vous montrez dans votre biographie de Pétain que les premières lignes de son argumentaire sont : « J’ai toujours été un résistant. » Dans quelle mesure ces propos vous apparaissent-ils fondés ?

Pétain approuve tout de même l’envoi de volontaires Français pour combattre sous les couleurs allemandes, dans la division SS Charlemagne par exemple. À ma connaissance, il n’existe aucun équivalent dans l’Histoire de vaincus qui rejoignent ainsi de leur plein gré l’armée du vainqueur. Par ailleurs, Pétain organise lui-même les persécutions de résistants. Cependant, pour être tout à fait loyal avec la réalité, il les réprime moins pour fait de résistance que pour insubordination, comme il avait brisé les mutineries de 1917. Pétain est un militaire pour qui la discipline est une valeur cardinale. C’est la raison pour laquelle, une fois à la tête de l’État, il désapprouve tout ce qui n’émane pas de lui, en matière de résistance comme de collaboration.

Pétain et Laval dans le parc du pavillon Sévigné à Vichy, vers 1942.

S’il renvoie Pierre Laval en décembre 1940, c’est parce qu’en nouant des relations privilégiées avec Hitler, ce dernier tente de se substituer à l’autorité personnelle du Maréchal, de réduire le vainqueur de Verdun à un rôle de « potiche sur la cheminée à reluire de temps en temps », comme Laval le dit lui-même. La collaboration que Pétain mène par la suite avec Darlan peut se définir comme une « collaboration souveraine » ou « donnant-donnant », selon la terminologie qui a cours à Vichy. Cette politique est rendue possible par des clauses de l’armistice qui, jusqu’à la fin 1942, sont jugées « honorables » par la plupart des chefs militaires français, puisqu’elles maintiennent la flotte française, ses colonies et l’existence d’une zone libre. En matière économique, elles semblent soutenables sur le papier. Mais dans la réalité, elles sont rapidement bafouées et les richesses du pays accaparées.

Vous détaillez cela dans le livre. Premièrement, la surévaluation du mark revient à payer une indemnité d’occupation supérieure de 50 à 60% à ce qui était annoncé initialement. Deuxièmement, le pillage des usines, principalement dans le Nord de la France mais aussi en zone libre… Comment Pétain n’a-t-il pas réagi face à cela ?

Le premier problème de Pétain consiste à faire revenir les prisonniers. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la plupart des prisonniers de guerre ont conservé un relativement bon souvenir du Maréchal : il est le seul ou presque à penser à eux, comme aux pires heures de Verdun. Par contre, il tient très peu compte du pillage des richesses, c’est vrai, et le pays demeure « une France croupion », selon le vœu d’Hitler, qu’il formule expressément dans une lettre. Qu’une usine de textile soit réquisitionnée par les Allemands à Roubaix ou une usine d’avions, même en zone libre, cela lui échappe complètement. Ça ne fait pas partie de son logiciel de pensée ni de son univers : il réfléchit en militaire. D’ailleurs, s’il accepte l’idée d’un Service du Travail Obligatoire (STO), c’est d’abord parce que les Allemands le lui présentent comme un échange : les jeunes vont travailler en Allemagne, des anciens combattants reviendraient au pays…

À Paris, l’armée d’occupation sélectionne les futurs travailleurs du STO, Coblence, Bundesarchiv.

En 1995, le Président Jacques Chirac a reconnu la responsabilité de l’État Français dans la rafle du Vel’ d’Hiv’, information que vous attestiez déjà dans votre ouvrage. Comment comprendre cet évènement ?

La politique de Vichy était de garder un maximum de souveraineté. Par conséquent, l’État Français préférait confier à la police française le soin d’arrêter les juifs plutôt que de laisser les Allemands gérer les arrestations. Pétain y voyait un moyen de rester maître de sa population.

À quel point Pétain était-il antisémite ?

Il avait des sympathies maurassiennes certaines. Dès octobre 1940, Vichy instaure le statut des Juifs, qui limite drastiquement l’accès aux juifs dans l’administration. Serge Klarsfeld a clairement identifié l’écriture de Pétain sur les documents, qui aggrave de sa main les mesures contre les juifs. Mais en même temps, il faut aussi reconnaître que l’homme qui lui écrivait ses discours, Emmanuel Berl, était juif et que lorsqu’il était académicien, Pétain avait voté à deux reprises pour la nomination d’écrivains juifs. Mais le plus frappant est que pendant ses quatre années au pouvoir, pas une fois Pétain ne mentionne les juifs dans ses discours, ni pour les défendre bien sûr, ni pour les attaquer. Il n’en parle simplement pas. Tandis que Pierre Laval, qui n’est pas antisémite lui-même, multiplie publiquement les références aux juifs parce qu’il s’imagine que ce sera un moyen d’obtenir les faveurs des Allemands.

Cette attitude de Vichy, qui consistait à quémander pour obtenir des faveurs de l’occupant, a-t-elle été suivie d’effet ?

Non, bien sûr.

De manière générale, quel est le rapport de Pétain à la souveraineté de l’État Français ?

Pétain ne pense qu’à la perpétuer – sans grand succès, d’ailleurs.

Le mark surévalué et les usines réquisitionnées malgré les conditions d’armistice, n’était-ce pas des preuves que, dès l’origine, il n’était plus souverain ?

Je vous l’ai dit, ce n’est pas son monde ! Lui se concentre sur les ministères régaliens, comme on dirait aujourd’hui : l’armée, les frontières, les prisonniers, etc. Bien sûr, même en matière de régalien, sa souveraineté est considérablement rétrécie au cours des quatre ans. Mais plus elle rétrécit, plus il s’y accroche comme à un trésor. Même lorsqu’il est contraint de se rendre à Sigmaringen, dans cette commission qui n’est plus qu’un gouvernement en exil sans prise réelle sur les choses, il conserve toujours l’idée de son pouvoir, en refusant par exemple de signer certains décrets…

Dès novembre 1943, il n’a plus aucun pouvoir pour choisir les lois et les nominations dans son gouvernement, tout est imposé par les Allemands…

Oui, le 29 novembre, Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich, envoie à Pétain un ultimatum dans lequel il déplore le manque d’implication du Maréchal dans la collaboration et énumère un certain nombre « d’étapes » qui, selon lui, forme un « chemin qui s’éloigne, de plus en plus, de Montoire » : renvoi de Laval, résistance des généraux vichystes en Afrique du Nord, maintien des relations avec l’Angleterre et surtout les États-Unis… En conséquence, il exige que toutes les décisions de Vichy soient désormais approuvées directement par l’occupant.

« La démission du Maréchal »

Comme les Allemands sont à peu près certains que Pétain va rejeter cet ultimatum, qu’il refusera de s’effacer complètement derrière l’Allemagne, le 3 décembre 1943, Otto Abetz anticipe la démission du Maréchal et rédige de sa main un texte de propagande incroyable, qui n’avait jamais été rendu public et que j’ai retrouvé aux Archives.
Je le dévoile dans le livre. Voilà ce qui est écrit, en substance : « À l’origine du départ de Pétain, il y a la tragédie personnelle d’un vétéran » dont « la personne a servi à couvrir les machinations de la camarilla militaire et d’intrigants de l’acabit du docteur Ménétrel et de ses acolytes anglo-américains. En les tolérant, il a mis le pays au bord de la banqueroute extérieure et intérieure ». Et le texte conclut : « Le départ du Maréchal Pétain a maintenant ouvert un champ libre à la vraie France ».
Ce texte n’a jamais été commenté, comme si Pétain avait finalement cédé à l’ultimatum du 29 novembre 1943…

Mais pourquoi ? Vous écrivez dans le livre qu’il déclare lui-même à ses proches : « J’en ai assez d’assumer des responsabilités pour une autorité que je n’ai pas. » Pourquoi n’a-t-il pas démissionné ?

Parce que certains ne quittent jamais le pouvoir ! Ce n’est pas seulement par goût, c’est une maladie. Observez l’Histoire de France et citez-moi quelqu’un qui ait quitté le pouvoir volontairement. À part ceux qui savaient qu’ils ne seraient pas réélus (rires).

Dans quelle mesure a-t-il effectivement « résisté » aux Allemands ?

Cet ultimatum du 29 novembre 1943 énumère des actions qui, parce qu’elles lui sont reprochées par les Allemands, seraient plutôt à mettre à son crédit. Tout au long de l’Occupation, c’est vrai, il ne cesse de faire les yeux doux aux États-Unis pour qu’ils entrent dans la guerre. C’est en cela qu’on a pu parler de « double-jeu ». Pourtant, au moment où les Américains débarquent en Afrique du Nord, il donne l’ordre de tirer au motif qu’il ne les aurait « pas invités ». L’obsession de sa souveraineté, toujours ! C’est ce qui explique qu’il ait même envisagé de débarquer en Afrique Noire pour chasser le « général félon ». Il a la haine de De Gaulle dans le sang ! Autre élément à mettre à son crédit : sa colère devant les massacres de Français, même si sa politique de collaboration le réduit à l’impuissance, comme nous l’avons vu avec le cas de Châteaubriant. Lorsque Pétain apprend le massacre d’Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944, il convoque l’ambassadeur d’Allemagne et le réprimande très durement. Je rapporte ses termes dans le livre : « Vous brûlez les villages, vous massacrez les enfants, vous souillez les églises, vous couvrez votre pays de honte. Vous êtes une nation de sauvages. » On voit bien que l’enchantement initié quatre ans plus tôt par Otto Abetz n’opère plus…

Le général Giraud, prisonnier de guerre, durant sa promenade quotidienne en Allemagne, vers 1940-41.

De quand date votre prise de conscience personnelle ?

Le général Giraud accueille De Gaulle à sa descente d’avion, au printemps 1943.J’étais étudiant en hypokhâgne à Grenoble, au lycée Champollion. J’ai un peu honte à le dire, mais je suis âgé maintenant, alors je peux avouer : le 11 novembre 1942, quand certains criaient « Vive De Gaulle ! », moi je préférais scander « Vive Giraud ! » Oui, j’étais impressionné par ce général haut en couleurs et un peu vantard, qui clamait qu’il était parvenu à s’évader sans dommage d’un camp allemand. À l’inverse, de Gaulle m’inquiétait un peu à cause de son nom à particule. Un détail sans doute, mais étant donné qu’à l’époque déjà, je me classais à gauche – sans trop savoir pourquoi ! – je restais circonspect devant le groupe d’aristocrates que formaient de Gaulle, de Lattre, de Larminat et d’Argenlieu.

Annie Kriegel, résistante.À la fin 1943, l’une de mes camarades de classe, Simone Voisin, avait plus ou moins perçu mes opinions politiques. Un jour, elle m’a demandé : « Marc, est-ce que tu es des nôtres ? » Voilà comment j’ai été amené à rejoindre le petit groupe de résistants formé par Annie Becker, la future Annie Kriegel, avec d’autres étudiants issus de la classe prépa philo. Je me rappelle qu’au cours d’une de nos réunions clandestines, Simone a remarqué que je parlais un peu allemand, et m’a affecté comme première mission de reconnaître les accents des soldats de la Wehrmacht aux portes de la ville.

Je ne comprends pas bien l’intérêt pour la résistance de reconnaître les accents allemands…

Il y en avait un évident, mais que je n’ai pas compris tout de suite. Comme nous pensions qu’un débarquement aurait lieu dans le Midi et que les Alliés ne manqueraient pas de remonter jusqu’à Grenoble par la route des Alpes, il fallait rapidement identifier le pays d’origine des bataillons en poste devant la ville. On pourrait ainsi éviter d’attaquer les positions gardées par des Allemands pour se concentrer sur celles tenues par des Autrichiens, des Polonais ou des Tchèques. Nous savions que beaucoup avaient été engagés contraints et forcés, leur opposition aurait été à coup sûr beaucoup moins farouche.

La mission a-t-elle été concluante ?

Je n’en ai jamais rien su. Tout ce que je peux vous dire c’est que mes observations ont été transmises à Londres. Reconnaissance des accents des unités en poste devant Grenoble : aussi étrange que cela puisse paraître, ce fut ma première mission dans la Résistance... [Suite des entretiens]

Publié ou mis à jour le : 2021-02-06 18:55:58

 
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