Les premiers tissus en laine ou fibres végétales datent d’au moins 6 000 ans av. J.-C. ainsi que l'atteste l'archéologie. Dès le Néolithique (dico) sont inventées les techniques de base encore utilisées aujourd’hui, par entrecroisement perpendiculaire des fils de chaîne et de trame afin de produire une surface textile cohérente et résistante. Destinées à l'habillement et à l'aménagement domestique, ces techniques vont connaître des perfectionnements successifs à partir d'un nombre croissant de plantes.
Ateliers palatiaux en Mésopotamie, soieries impériales en Chine, lins sacrés de l’Égypte antique ou encore draps des Flandres et cotonnades indiennes témoignent de l'importance sociale du tissage à toutes les époques, y compris la nôtre, avec l'industrie de l'habillement en Asie (Chine, Inde, Bangladesh),les textiles de luxe ainsi que les textiles techniques en Europe...
Le tissage, une invention des chasseurs-cueilleurs
Notre ancêtre Homo Sapiens se sédentarise durant le Néolithique. Tout en continuant à cueillir et à chasser, il complète ses moyens de subsistance avec la culture de céréales et la domestication d’animaux comme les chèvres et les mouflons (futurs moutons). « Au lieu de tuer l’animal pour se vêtir de sa toison, notre ancêtre va l’élever, le tondre, filer la laine et la tisser » (Pierre Ryall, Le tissage à la main, Presse de l’Est, 1977).
Les traces de l’activité de tissage mises à jour par les archéologues aident à reconstituer les instruments utilisés pour produire les premiers tissus il y a 6 000 ans avant J.-C. : pesons, peigne ou encore fusaïole (dico).
Ötzi, momie glacée découverte en 1991 dans un névé à la frontière italo-autrichienne, était ainsi vêtue de cuir, cependant que son manteau de pluie était en sparterie (note) de fibres végétales.
Différentes hypothèses expliquent l’apparition de la technique du tissage au Néolithique :
• L’installation d’une communauté dans un même lieu pendant un temps long ;
• L’implantation d’un équipement dans un lieu protégé ;
• Des matières telles que le lin, le chanvre, l’ortie, le tilleul, etc. issues des plantes semées et récoltées ;
• Une longue préparation du support (la chaîne) sur lequel viendra s’entrecroiser le fil de trame.
Du Néolithique à nos jours, un fil continu
Ces éléments réunis, notre lointain ancêtre inventa alors deux techniques de tissage qui ont toujours cours : le rouissage et le filage.
• Le rouissage consiste à faire macérer les tiges de plantes textiles (lin, chanvre, etc) afin de faciliter la séparation de l’écorce filamenteuse de la tige de la plante. Plusieurs procédés existent : par immersion prolongée dans l’eau – méthode utilisée en Bourgogne dans des bassins appelés nasoirs ou rouissoirs lors de la culture du chanvre - ou par exposition à la chaleur et à l’humidité des sols, pratique que l’on retrouve aujourd’hui dans les champs de lin. Quant au filage, il s’agit de transformer la fibre en un fil.
• Le tissage consiste à entrecroiser des fils tendus, appelés la chaîne, avec un fil libre et continu nommé la trame. Les fils de chaînes sont en tension entre deux barres, les ensouples.
La trame, enroulée sur une navette, est passée entre les fils de chaîne dont certains sont baissés et d’autres levés grâce à une ou plusieurs barres de lisses. La lisse est une simple boucle de ficelle attachée d’un côté à la barre de lisses et de l’autre à un fil de chaîne.
Les premiers métiers à tisser étaient rudimentaires mais peu différents des métiers à tisser « à bras » encore utilisés. Hier comme aujourd'hui, il s’agit soit de lever, soit de baisser certains fils de chaîne qui sont attachés par groupes alternés sur une ou plusieurs barres de lisses.
• Le tissage horizontal apparaît en Égypte vers 1 000 av. J.-C. En Chine, peu de temps après, survient un équipement complémentaire qui facilite grandement le tissage : les pédales.
Les fils de chaîne sont reliés à ces pédales par les lisses, permettant de lever un fil sur deux pour créer la foule, espace entre les deux fils de chaîne, permettant de passer le fil de trame au moyen d’une navette. Entre chaque rang ou duite, le fil est tassé par un peigne qui est rabattu sur le rang précèdent. Les bras et les pieds du tisserand travaillent en rythme.
En Afrique, le tissage du Kenté produit de longues bandes de textile qui sont ensuite cousues entre elles pour obtenir des étoffes de grandes largeurs. Le métier est horizontal à pédale, une seule paire de lisses et un fil de chaîne tendu par un contrepoids. Les dessins sont nombreux et très colorés, facilité par l’étroitesse de la bande.
En Amérique du Sud, une technique ancestrale est toujours à l’œuvre : le tissage à la ceinture ou Backstrap loom. Il se pratique sur un métier horizontal que l’on fixe à une ceinture portée par le tisserand. Le tissu ainsi obtenu, peut être utilisé pour confectionner des vêtements, des sacs ou encore des accessoires de décoration
A - Une corde sert à fixer le métier à tisser à un arbre ou un poteau.
B - Les barres d'extrémité maintiennent la chaîne (fils verticaux) aux extrémités supérieure et inférieure du métier.
C/D - Les barres de foule assurent le croisement des fils de chaîne.
E - La barre de lisses soulève un fil de chaîne sur deux.
F - La latte permet d'écarter les fils de chaîne sur deux pour laisser passer la bobine (G). Elle sert également à tendre la trame (fils horizontaux) pendant le tissage.
G - La bobine, contenant le fil de trame, passe d'un côté à l'autre de la chaîne.
H - Cette ceinture, portée dans le dos par la tisseuse, la relie au métier. La tisseuse contrôle la tension de la chaîne en se penchant en avant ou en arrière (Muséum d'Histoire naturelle d'Oklahoma).
Variétés des matières et profusion des textiles
Avant l’invention des fibres artificielles au XIXe siècle, les tisserands ont utilisé les matières et les fibres disponibles dans leur environnement.
Le lin, le chanvre (note) et l’ortie sont les fibres naturelles utilisées par nos ancêtres du Néolithique en Europe. Précisons que des tissus en lin furent découverts dans les tombes égyptiennes et que cette fibre fut abondamment utilisée lors des pratiques funéraires dès l’Ancien Empire (2 700 à 2 200 av. J.-C.).
Dans le reste du monde, de nombreuses espèces de végétaux sont utilisées depuis plusieurs millénaires. Le coton, dont la présence se trouve confirmée dès la haute Antiquité en Mésopotamie, va connaître un tel essor qu’il va ruiner l’industrie européenne du lin et du chanvre dont l’exploitation intensive porte préjudice à la nature : usage de pesticides, d’engrais, irrigation abondante des cultures.
L’alfa (Stipa tenacissima), mentionnée dans les ouvrages de Pline et Strabon, est une plante dont les fibres sont utilisées dans la confection de paniers, nattes, cordages et chaussures. Le jute, principalement produit en Inde et au Bangladesh, sert à réaliser des sacs en toile mais intervient aussi dans la fabrication des géotextiles.
Originaire d’Asie et cultivée depuis environ 4 700 ans, la ramie (Boehmeria nivea) est l’une des plus anciennes plantes textiles et papetières utilisées au monde. Elle a été introduite en Europe et en Amérique au XVIIIe siècle.
Dans la familles des palmiers, citons le raphia (raphia farinifera) et le cocotier (Cocos nucifera). Originaire de Madagascar et d'Afrique, le raphia est utilisé en sparterie pour la fabrication d’objets en fibres dures mais aussi pour la construction de meubles et d’habitations.
Quant au cocotier, dont les premières évocations se trouvent dans les contes des Mille et Une Nuits ainsi que dans la Topologie chrétienne de Cosmas Indicopleustès au VIe siècle, il est parfois appelé « l'arbre aux cent usages » ou « l'arbre de vie » (note), et sera exploité à des fins très diverses : outre la pulpe de coco comestible, ses fibres serviront à fabriquer des objets et comme matériau de construction.
La laine, ressource liée à la domestication des mouflons (vers 4 000 ans av. J.-C.), est une matière utilisée après de multiples opérations : tonte, lavage de la toison, cardage et filage. Pendant la période médiévale, des centres d’élevage et de transformation de la laine se développent en Flandre, en Picardie, en Angleterre et en Italie. Ses qualités isolantes et sa légèreté en font encore un textile très prisé et recherché.
En France, la laine est aujourd’hui considérée comme un sous-produit de l’élevage et un déchet agricole. La tonte des moutons produit environ 14 000 tonnes de laine dont environ 500 tonnes sont transformées en France. Moins de 4 % des volumes sont donc recyclés. La dévalorisation de la filière consécutive aux difficultés de traitement de la laine a fait l’objet en 2024 puis le 20 mai 2025 d’une question écrite à l’Assemblée nationale requérant l’avis de l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) .
Entre 3 000 et 2 000 ans av. J.-C., la soie, obtenue en dévidant les fils des cocons du Bombyx mori (Bombyx du mûrier) est attestée en Chine. Cette matière fut importée en Europe jusqu’au développement de la sériciculture à partir du XVIIe siècle.
Au XIXe siècle, la révolution industrielle contribue à l’accroissement des produits textiles proposés à la vente et s’accompagne du développement des modes de commercialisation. En 1889, Hilaire de Chardonnet invente une soie artificielle, composée de cellulose et collodion.
En 1904, conjuguée à des matières naturelles comme le coton ou le bambou, apparaît la rayonne (ou viscose) ; en 1939, les dérivés d’hydrocarbure sous brevet américain produisent nylon, polyesters, tergal, rhovyl, etc. La France est actuellement pionnière dans la recherche de textile aux propriétés spécifiques : ignifuges, isolants, etc.
L’utilisation de teintures ouvre depuis 6 000 ans tout un panel de possibilités pour produire des tissus colorés aux motifs variés.
Jusqu’au XIXe siècle, les colorants sont d’origine naturelle essentiellement végétale (la garance, les lichens, le noyer, l’indigo, le pastel, etc). Des propriétés tinctoriales peuvent aussi être trouvées dans le monde animal : le pourpre impérial provient du murex, le cramoisi de la cochenille. D’origine minérale, on trouve le bleu outremer obtenu par le broyage du lapis-lazuli. La corporation des teinturiers est organisée en fonction des couleurs et matériaux à teindre.
Dès le XVIIIe siècle, les progrès de la chimie permettent d’inventer des principes actifs colorants issus des plantes tinctoriales. Au siècle suivant, la production industrielle de colorants de synthèse s’élargit avec des produits plus résistants.
Source de créativité, les modes de croisements des fils de chaîne et des fils de trame, appelés armures, ouvrent d’infinies possibilités pour produire une variété de tissus décorés pour l’habillement et l’ameublement. Il existe trois armures dites fondamentales : toile, sergé et satin.
Innovations majeures pour les métiers à tisser à bras
Le textile est d’abord d’usage utilitaire. Les toiles résistantes et fonctionnelles sont tout autant recherchées que les tissus précieux aux couleurs chatoyantes et aux dessins complexes. Mêler la soie au fil d’or ou le coton à la laine était l’apanage des canuts lyonnais qui ont fait la preuve de leur excellence en tissant « les chasubles d’or » ecclésiastiques (note).
La production en grande quantité de textile est rendue possible dès l’installation des pédales sur un métier horizontal. Elles servent à soulever tour à tour un certain nombre de lisses, c’est-à-dire de cadres différents pour créer les motifs enchevêtrés. Les mains sont libérées pour passer les navettes de toutes les couleurs dans la « foule ».
La technique de tissage « à la tire » est très ancienne. Elle permet de lever jusqu’à 100 combinaisons de fils de chaîne à différents moments. Ces combinaisons étaient attachées à de nombreuses lisses qu'une deuxième personne devait soulever tour à tour :
« On sait peu de choses quant à la date et au lieu de naissance précis de cette invention géniale et décisive. Il semble qu’elle prît place au Moyen-Orient, vraisemblablement en Syrie, avant le VIIe siècle. Au fil du temps, la technique très sophistiquée du métier à la tire se propagea amplement, jusques et y compris en Extrême-Orient et à la pointe occidentale du Vieux Monde ». (Isabelle Riaboff, docteur en ethnologie. Depuis 2005, elle se consacre à l'étude des traditions de tissage de Fès.)
Les métiers à la tire ont permis la réalisation des étoffes les plus raffinées, jusqu’à leur disparition brutale en raison du succès de leur rejeton mécanisé, le métier dit Jacquard, apparu en 1801.
À Lyon, au musée des Canuts, est racontée l’histoire de l’invention du métier Jacquard.
Joseph Jacquard, enfant, fils de canuts, a passé de longues journées sous le métier de son père, à tirer les lisses. Très ingénieux, il recherche des solutions pour remplacer le travail des « tireurs de lacs » (cordes), souvent occupé par des enfants. Il met au point le métier Jacquard, qui combine trois innovations techniques : des aiguilles, des cartes perforées et un cylindre. Le dessin à reproduire sur le tissu est traduit sur des cartes perforées placées au-dessus du métier à tisser. Comme l’orgue de Barbarie, un trou dans le carton et le fil est entraîné. Les cartes perforées permettent de guider des crochets qui soulèvent les fils de chaînes. Un seul tisserand suffit. C’est le premier système mécanique programmable.
Le métier Jacquard n’a pas été adopté facilement car il a provoqué des suppressions d’emplois au sein des tisserands lyonnais.
La production textile s’accélère au XIXe siècle avec l’utilisation de la navette volante inventée en 1733. Jusque-là, le fil de trame, porté par une navette, était lancé par le tisserand à travers la foule qui le rattrapait de l’autre côté.
Lorsqu’un textile était souhaité en grande largeur, largeur supérieure à l’envergure d’un homme (bras tendu à l’horizontal), deux personnes devaient se positionner de part et d’autre du métier pour réceptionner la navette et la relancer. Le lance navette ou navette volante évite cela et permet à un seul tisserand de produire un textile.
Métier Jacquard et navette volante restent omniprésents dans les ateliers de tissage jusqu’à l’apparition des métiers mécaniques. Les sociologues travaillant sur le sujet estiment que la navette volante est à l’origine de la révolution industrielle.
Mécanisation du tissage
En France, les manufactures textiles ont été favorisées par Colbert sous le règne de Louis XIV. La production française était alors de médiocre qualité comparée aux textiles importés.
En août 1669, Colbert instaure des règlements généraux sur la qualité et installe des manufactures, ensembles composés d’ateliers de lavage de la fibre, de teinturerie, de filage, de tissage. C’est ainsi, que la manufacture de tapisserie des Gobelins à Paris, créée initialement par Henri IV en 1601, devient manufacture royale des Gobelins en 1662.
Les premiers métiers mécaniques utilisant la machine à vapeur sont apparus dès 1786. Une seule machine entraîne alors plusieurs dizaines de métiers. Puis, de 1789 au Premier Empire, les innovations conduisent à la mécanisation d’une production de meilleure facture.
Avec la révolution industrielle, l’attitude des consommateurs évolue : il recherche de la diversité et du commerce de détail. Les magasins dits « de nouveautés » comme « Le Bon Marché » ouvrent leurs portes. Les premières matières synthétiques apparaissent.
Pour présenter ce qu’est la mécanisation du tissage, observons les différences entre le métier de tisserand sur un métier à bras et un métier mécanique. Voici le témoignage sur les derniers détenteurs d’un atelier de tissage à domicile connu en Côte d’Or :
Paul Picard, a hérité son métier de tisserand et son matériel de son père et de son grand-père. Il tisse des draps en chanvre jusqu’en 1950. Il équipe son fils, Jean, d’un métier à tisser mécanique en 1952, sur lequel il produit des draps en Lin-Coton (métis) jusqu’en 1962 (note). Paul préparait sa chaîne sur un ourdissoir ancré dans le mur, et son fil de trame avec une canetière à main. Il lance la navette à travers la foule crée, en mobilisant deux pédales. Il parvient à tisser 4 mètres de toile par jour, d’1,10 mètre de largeur.
Mécanisation amplifiée, production intensifiée, les métiers se sont spécialisés autour des besoins des industries de tissage. Le transport du fil de trame est tellement rapide qu’il ne se voit pas à l’œil nu. Il résulte de la découverte l’utilisation de flux d’air pour transporter ce fil à travers la chaîne. L’informatisation appliquée aux métiers Jacquard ouvre des possibilités décuplées de dessins, d’armures et de couleurs.
Les artistes formés aux arts décoratifs ont été sources d’innovation pour les industriels du textile. Anni Albers (1899-1994), artiste du Bauhaus, définissait le tissage comme « l’entrelacement de deux groupes distincts de fils à angle droit » qui a pour spécificité de construire, à travers un seul geste, le fond et la forme, le canevas et le motif, comme un art de la construction. L’abstraction textile et l’art textile ont droit de cité dans le monde de l’art depuis la fin du XXe siècle.
Le tissage est une aventure humaine qui nous relie à tous les peuples du monde. Paradoxalement, aujourd’hui, la production textile se concentre dans les pays dit émergents (Inde, Indonésie, Turquie, etc), mais ce sont les pays riches qui en font un usage sans mesure avec de graves conséquences sur l’environnement par la production de déchets, tant durant la production qu’après l’usage.
En France, l’abandon de cette industrie a laissé des régions entières dans une crise sociale et économique majeure. Les ouvriers du tissage de la vallée de la Somme et du département des Vosges ont vécu le départ douloureux de l’entreprise Boussac Saint-Frères à la fin des années 1970. Aujourd’hui, quelques industries et petites entreprises résistent malgré tout. Elles produisent vaille que vaille des textiles de qualité avec le souci de préserver l’environnement.




Tisserands, fibres et toiles









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