Sciences et innovations

Comment trouver ce qu'on ne cherche pas

Qu’ont en commun Horace Wells, Wilhelm Röntgen, George de Mestral, Stephanie Kwolek et Alexander Fleming ? 

Pas grand chose en apparence. Wells est considéré comme le pionnier de l’anesthésie au protoxyde d’azote en raison de sa découverte réalisée en 1844 ; Röntgen a découvert les rayons X en 1895 ; Fleming a découvert la pénicilline en 1928 ; de Mestral est connu  pour l’invention de la bande velcro en 1941 et Kwolek a inventé en 1965 le kevlar.

Tous ont cependant en commun d'être devenus célèbres suite à une découverte ou une invention en apparence inattendue, fortuite ou simplement chanceuse. Ce type de réussite est associé aujourd’hui au concept de « sérendipité », d'après un conte : Les Aventures des trois princes de Serendip. Dans les faits, on va le voir, la chance et le hasard ont peu de place dans la réussite, y compris dans ces cas-là.

Joelle Forest, enseignante-chercheuse à l’Institut National des Sciences Appliquées (INSA) de Lyon

En 1846, Horace Wells fit une démonstration publique de l'anesthésie avec du gaz hilarant, mais le patient gémissait de douleur. Illustration tirée de la revue scientifique suédoise Populär Historia.

De la sérendipité à l’Eurékalyse

En 1719 ont été publiées Les Aventures des trois princes de Serendip par le Chevalier Louis De Mailly.

Les Aventures des trois princes de Serendip, Louis de Mailly, suivi de Voyage en sérendipité, Nouvelle édition commentée des contes parus en 1719, Goy-Blanquet D., Paveau M-A., Volpilhac A. (2011), Éd. Thierry Marchaisse.Inspiré d’un conte perse, ce texte relate l’histoire des trois fils de Giafer, puissant monarque qui régnait au pays de Serendip. Afin de parfaire leur éducation, ce dernier les envoie parcourir le monde. Tout au long de leur chemin, les trois princes ne cessent de faire des découvertes surprenantes et inattendues, aux conséquences imprévues...

Ce texte inspire à l’écrivain anglais Horace Walpole le concept de sérendipité qu’il définit le 28 janvier 1754. Il demeurera cependant l’apanage de quelques littéraires érudits jusqu’à la première moitié du XXème siècle, date à laquelle la communauté scientifique s’en empare.

Prenant le contrepied d’une conception de l’innovation qui serait guidée par une démarche rigoureuse ultra rationnelle , le concept de « sérendipité » s’est diffusé dans les milieux de la recherche depuis la fin des années 1950.

Nous suggérons pour le public non spécialisé un néologisme inspiré du grec et plus explicite : Eurékalyse, afin de désigner le processus qui mène à des découvertes en apparence fortuites.

Quand l’inattendu frappe à la porte

Dans la recherche scientifique comme en toute chose, la réalité est complexe. Elle ne peut pas être réduite à un enchaînement simple de causes et d'effets. Les découvertes ne sont donc pas toujours le fruit d'une intention claire et délibérée... Comme le note avec justesse le sociologue Edgar Morin : « L’histoire s’avance, non de façon frontale comme un fleuve, mais par déviations qui viennent d’innovations ou créations internes, ou d’événements ou accidents externes. » (Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Seuil, 2000.).

De nombreux exemples, très célèbres pour certains, viennent conforter ces propos :

- Le four à micro-ondes

Le Magnétron. L'agrandissement montre Percy Spencer dans son laboratoire, Spencer family archives.Prenons l’exemple du four à micro-ondes. Ingénieur chez Raytheon, Percy Spencer était chargé d’améliorer un magnétron, pièce centrale du radar qui transforme l'énergie cinétique en énergie électromagnétique sous forme de micro-ondes. Un jour il constate que la barre chocolatée qui était dans sa poche s’est ramollie alors qu’il faisait fonctionner le magnétron. Il en déduit que le magnétron dégage de la chaleur en même temps que les micro-ondes.

Il n’est pas le premier à découvrir les propriétés chauffantes des micro-ondes. Les scientifiques le savaient déjà de même que les ouvriers de l’atelier qui venaient se réchauffer les mains sur le magnétron en hiver. Il est en revanche le premier à imaginer que les micro-ondes pourraient être utilisées pour cuire des aliments.

L’exemple du four à micro-ondes n’est pas un cas isolé.

Katsushika Hokusai a utilisé un bleu de Prusse pour peindre La Grande vague de Kanagawa, vers 1830, Metropolitan Museum of Art, New York.

- Les nuances de bleu

En 1706, Johann Jacob Diesbach, fabriquant de couleurs à Berlin, manque de potasse pour précipiter une décoction de cochenille additionnée d’alun et de sulfate de fer. Au lieu d’obtenir le rouge carmin attendu, la nouvelle potasse qu’il utilise donne un très beau bleu. Ce phénomène n’a qu’une explication possible : elle est liée au seul ingrédient « nouveau », en l’occurrence la potasse qui s’avère altérée (elle avait été calcinée avec du sang) et a agi sur le sulfate de fer. Le bleu de Prusse, qui sera d’abord commercialisé sous le nom de « bleu de Berlin », était né.

Force est d’ailleurs de constater que l’histoire a parfois la fâcheuse tendance à se répéter. En 2008, l’équipe du professeur Mas Subramanian mène, à l'université d'État de l'Oregon, des recherches sur les propriétés électriques de nouveaux matériaux en vue de leur application dans le domaine de l’électronique.

YInMn, le nouveau pigment bleu découvert par accident en 2009.En 2009, l’un de ses doctorants chauffe à 1093° Celsius un mélange d’oxydes d’yttrium, d’indium et de manganèse. À la sortie du four, ce n’est pas un nouveau matériau intéressant pour l’électronique qui apparaît mais un nouveau pigment au bleu éclatant qui sera baptisé « bleu YInMn ». Mas Subramanian pressent d’emblée l’enjeu de ce nouveau pigment inorganique aujourd’hui commercialisé par la Shepherd Color Company.

- La vulcanisation

L’histoire de la découverte du procédé de vulcanisation relève elle aussi de la sérendipité. En effet, depuis des années Charles Goodyear tentait désespérément (il sera emprisonné plusieurs fois pour dettes) de trouver un caoutchouc qui résiste aux variations de chaleur.

En 1830, il traite le caoutchouc à l’acide nitrique mais ce traitement de surface s’avère provisoire et ne résiste pas aux grandes chaleurs. En 1839 il présente sa nouvelle formule, un mélange de caoutchouc et de soufre, chez Woburn. Excédé de leurs réactions, Charles Goodyear s’agite. Le morceau de gomme qu’il a dans les mains lui échappe et atterrit sur le poêle.

Appareil pour vulcaniser le caoutchouc par la vapeur sèche, illustration extraite de l'ouvrage Les merveilles de l'industrie ou, Description des principales industries modernes, Louis Figuier, Paris, Furne, Jouvet, [1873-1877], tome II.

Confus Charles Goodyear s’empresse de le retirer et s’aperçoit que curieusement le mélange n’a pas fondu mais « vulcanisé ». Sans le vouloir, il vient d’inventer la vulcanisation du caoutchouc. L’ajout du soufre permet en effet, après cuisson, de former des ponts entre les chaînes moléculaires qui rendent la matière beaucoup plus élastique et donc plus stable à long terme.

- La pénicilline

Citons enfin, la découverte de la pénicilline, le 3 septembre 1928, par Alexander Fleming est, elle aussi, associée au concept de sérendipité (note). En effet, ce dernier, alors médecin au Saint Mary Hospital de Londres, mène des recherches sur les staphylocoques et cultive ces bactéries dans des boîtes de Petri. De retour de vacances, il découvre, que l’une de ses boites de pétri, qu’il a oubliée sur sa paillasse, a été contaminée par les souches d'un champignon microscopique, Penicillium notatum, de son voisin de paillasse…

Le hasard ne suffit pas à « bien faire les choses »

Allant un peu vite en besogne, un certain nombre de commentateurs en sont ainsi venus à définir la sérendipité comme le fruit d’un heureux hasard, renouant ainsi avec l’adage « le hasard fait bien les choses ». Si une telle conception a le mérite de s’émanciper d’une vision déterministe de l’histoire et s’oppose à l’idée de destin, elle est cependant trompeuse.

En effet, outre le fait que cette conception charge le hasard d’une intention et constitue ce faisant un déni du hasard, la sérendipité, réduite à un hasard heureux, ne correspond ni au sens original présent dans le conte, ni à la réalité des grandes découvertes ou innovations imputées à la sérendipité. À la lecture des trois princes de Serendip, on s’aperçoit que cette dernière fait en réalité référence à un état d’esprit marqué par un sens aigu de l’observation, la curiosité, une capacité à s’interroger et à tirer profit d’un événement inattendu.

Revenons sur l’histoire de la pénicilline. Au départ il y a certes une boîte de Pétri non nettoyée par Alexander Fleming où s’est développée, pendant ses congés, une moisissure.

Découverte du docteur Alexander Fleming : les Staphylocoques ne peuvent pas se développer à proximité de Penicillium notatum, @CultureSciences-Chimie.Cependant, et comme l’a souligné ce dernier, il y a fort à parier que d’autres bactériologistes avaient eux aussi observé le même phénomène mais, faute d’intérêt pour des substances antibactériennes naturellement présentes, ils ont simplement jeté les cultures.

« Toujours aux aguets », Fleming remarque donc le halo d'inhibition autour de la colonie de penicillium (alors que les staphylocoques ont proliféré partout) et émet l'hypothèse que ce dernier synthétise une substance qui bloque le développement de la bactérie à l’instar de ce qu’il avait observé sept ans plus tôt en découvrant la protéine lysozyme impliquée dans la défense contre les infections bactériennes.

Pensant qu’il avait trouvé une enzyme plus efficace que le lysozyme, il décide d’analyser cette moisissure et mène alors nombre d’expériences en vue de tester notamment la stabilité de la pénicilline à différentes températures et dans le temps, de même que son efficacité sur différentes bactéries.

Les résultats de ces expériences seront publiés en 1929 dans un article du British Journal of Experimental Pathology dans lequel il affirme « It has been demonstrated that a species of penicillium produces in culture a very powerful antibacterial substance which affects different bacteria in different degrees » (« Il a été démontré qu'une espèce de pénicillium produit en culture une substance antibactérienne très puissante qui affecte différentes bactéries à différents degrés. »)

La leçon de Claude Bernard, 1889, Léon Augustin Lhermitte, Paris, Académie de médecine. De gauche à droite : Nestor Gréhant (écharpe), Victor Dumontpallier, Louis-Charles Malassez, Paul Bert, d'Arsonval, Claude Bernard, Le Père Lesage, Dastre.

On ne devient pas génie par hasard

L’histoire de la découverte de la pénicilline est riche d’enseignements. Elle permet de s’émanciper de la vision romantique de la sérendipité dans laquelle le héros de l’histoire serait le hasard qui ferait bien les choses. En effet, l’événement inattendu ne produit pas par lui-même la découverte mais crée juste l’occasion de la faire.

Il ne suffit pas simplement d’être là « au bon moment » car n’est pas prince de Sérendip qui le veut. Encore faut-il avoir l’attention suffisamment aiguisée pour être capable de repérer ledit événement lorsqu’il se présente : la sérendipité ne saurait exister sans un esprit curieux capable de « voir » le fait inattendu.

En effet, nous sommes paradoxalement bien souvent des « malvoyants » du quotidien. Entendons par là que nous avons tendance à ne voir, comme le soulignait déjà Claude Bernard, que ce que l’on cherche et nous occultons tout ce qui ne rentre pas dans notre cadre d’analyse : « Je constatai donc là un fait nouveau, imprévu par la théorie et que l’on n’avait pas remarqué, sans doute, parce que l’on était sous l’empire d’idées théoriques opposées auxquelles on avait accordé trop de confiance » (Bernard, 1943, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, p. 229).

Or, et comme le soulignait l’historien des sciences Louis Leprince-Ringuet : « Celui qui trouve ce qu’il cherche fait en général un bon travail d’écolier ; pensant à ce qu’il désire, il néglige souvent les signes, parfois minimes, qui apportent autre chose que l’objet de ses prévisions. Le vrai chercheur doit savoir faire attention aux signes qui révèleront l’existence d’un phénomène auquel il ne s’attend pas. » (Leprince-Ringuet, 1957,  Des atomes et des hommes, pp. 57-58).

La sérendipité exige aussi un esprit capable de faire face à l’imprévu et d’explorer des contrées inconnues, ce qui n’est pas toujours une posture confortable… comme nous le rappellent les trois princes du conte de Serendip, emprisonnés en raison même de leur curiosité.

C’est précisément cette liberté d’emprunter des chemins de traverse et d’accepter de se perdre pour arriver à bon port que revendique le 3 juillet 1949 Alexander Fleming à l’occasion de l’inauguration de l’Oklahoma Medical Research Foundation : « les grandes découvertes ont été faites le plus souvent par des chercheurs libres de suivre les pistes que le hasard ou la chance leur ont fournies dans les laboratoires scientifiques. » (Fleming, 1949 in Catellin, 2014, p. 136). Soulignons l’actualité de ce discours dans le cadre de l’organisation de la recherche et de l’innovation.

Les Hommes de progrès, Christian Schussele, 1862. De gauche à droite : William Thomas Green Morton, James Bogardus, Samuel Colt, Cyrus Hall McCormick, Joseph Saxton, Charles Goodyear (accoudé à la table), Peter Cooper, Jordan Lawrence Mott, Joseph Henry, Eliphalet Nott, John Ericsson, Frederick Sickels, Samuel FB Morse, Henry Burden, Richard March Hoe, Erastus Bigelow, Isaiah Jennings, Thomas Blanchard, Elias Howe.

Des esprits préparés

L’histoire de la découverte de la pénicilline permet dans un second temps de souligner que la sérendipité est aussi la marque d’un « esprit préparé » pour reprendre les termes de Louis Pasteur (1854). Préparé d’une part parce qu’Alexander Fleming n’est pas le premier à songer à cette relation entre moisissures et microbes (note) et, d’autre part parce qu’à l’époque il travaille sur l’évolution des colonies de staphylocoques (note).

Cette idée n’est pas nouvelle, elle est déjà présente dans le conte Les Aventures des trois princes de Serendip. Avant de faire l’expérience de la sérendipité, les trois jeunes princes de Sérendip ont acquis de nombreuses connaissances qui agissent comme un terreau favorable.

Mélange à la main de la diatomite et de la nitroglycérine à Isleten (Suisse), vers 1880, musée Nobel de Stockholm.L’importance d’un esprit préparé est également visible dans les innovations sérendipiennes à l’instar de la genèse de la dynamite.

Alfred Nobel parvint à stabiliser la nitroglycérine parce qu’il était très au fait de la problématique de la maîtrise de la puissance de la nitroglycérine (Boutillier, 2018). Il sut en conséquence saisir le caractère anormal d’un accident : un flacon tombé dans la sciure sur le sol de son laboratoire n’avait pas explosé ! Cette observation lui permit d’entrevoir des perspectives nouvelles qu’il explora avec soin et donnèrent au final naissance au bâton de dynamite.

C’est d’ailleurs le principal argument qu’avança Charles Goodyear pour refuser qu’on qualifie son invention « d’accidentelle ». Selon lui, l'incident de fourneau ne pouvait être signifiant que pour un individu qui connaissait le sujet et pouvait en tirer une inférence. C’est aussi la thèse que défendirent C. Bohuon et C. Monneret dans leur ouvrage Fabuleux hasards (2009), partant de l’histoire de la découverte d’une trentaine de médicaments à l’instar de la découverte, en 1957, du chlordiazepoxide par Léo Sternbach ou de l’aspartame par Jim Slatter, en 1965.

Percy Spencer (à droite) présente ses magnétrons devant le quartier général de l'armée américaine, Spencer family archives.

Un éloge de la pensée paresseuse ?

L’histoire de la découverte de la pénicilline permet enfin de souligner que la sérendipité suppose non seulement la réceptivité à l’inattendu mais aussi un travail minutieux de mise à l’épreuve de l’hypothèse ou concept imaginé. En effet, si la capacité d’observation et d’imagination est une condition nécessaire de la découverte ou de l’innovation sérendipienne, elle est cependant non suffisante.

Revenons sur la genèse du four micro-ondes. Si Percy Spencer émet l’hypothèse qu’il est possible de cuire des aliments en utilisant de l’énergie électromagnétique encore faut-il le prouver. Il mène à cette fin diverses expériences avec des grains de maïs (qui éclatent très vite et se transforment en pop-corn) puis sur un œuf. Ces dernières lui permettent de valider la production de chaleur sous l’effet des micro-ondes qui font chauffer les molécules d’eau contenues dans les aliments en les faisant vibrer.

Method of treating foodstuff (Procédé de traitement des denrées alimentaires), Inventeur, Percy L. Spencer, Brevet 2,495,429 déposé le 8 Octobre 1945 et délivré le 24 janvier 1950 à l’entreprise Raytheon.Il cherche également un moyen pour répartir les ondes le plus uniformément possible dans la cavité du four. Conscient du potentiel de cette invention, Raytheon dépose en 1945, un brevet qui présente le caractère novateur de ce procédé (l’utilisation de l’énergie électromagnétique pour cuire des aliments) et le dispositif dont on trouvera le schéma ci-contre (note brevets).

On retrouve le même schéma dans l’invention du stéthoscope (instrument utilisé par les médecins pour mieux entendre les bruits du thorax) par René Théophile Hyacinthe Laënnec en 1816.

À l’époque, en effet, la technique de percussion mise au point par Léopold Avenbrugger (1722-1809) « laisse encore beaucoup à désirer » (Laennec, 1819, p.4) tant par les biais qu’elle présente (l’intensité du son est fonction du contenu de la pièce) que dans les possibilités qu’elle offre pour diagnostiquer les pathologies cardiaques. Il en va de même de l’auscultation immédiate, en collant directement l’oreille à la poitrine « impraticables dans les hôpitaux (…) à peine proposable chez la plupart des femmes » (Laënnec, 1819, De l'auscultation médiate, ou traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, p. 4).

Laennec à l'hôpital Necker ausculte un phtisique devant ses élèves, 1816, Théobald Chartran, Paris, péristyle de la Sorbonne.

Laënnec invente le stéthoscope

Se remémorant des gamins qui s’amusaient à coller leurs oreilles sur l’extrémité d’une poutre pour entendre le bruit émis par une épingle qui grattait l’autre bout de la poutre, Laënnec a soudainement l’idée de mettre à profit ce phénomène acoustique pour écouter les battements du cœur d’une jeune personne : « J'imaginais que l'on pourrait peut-être tirer parti, dans le cas dont il s’agissait, de cette propriété des corps. Je pris un cahier de papier, j'en formai un rouleau dont j'appliquai une extrémité sur la région précordiale, et posant l'oreille à l'autre bout je fus aussi surpris que satisfait d'entendre les battements du cœur d'une manière beaucoup plus nette et plus distincte que je ne l'avais jamais fait par application directe de l'oreille. » (note) (Laënnec, 1819, De l'auscultation médiate, ou traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, p. 8).

Si le principe de l’auscultation médiate procède d’une intuition fondée sur une observation inopinée, l’invention du stéthoscope n’arrive à son terme qu’à l’issue d’un long processus de réflexion analytique. René Théophile Hyacinthe Laënnec doit valider l’efficacité de cet instrument, ce qu’il fait en mettant en œuvre une série d’observations à l’hôpital Necker (note).

Dessins du stéthoscope et des poumons : De l'auscultation médiate, ou traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, Laennec R-T-H. (1819), J-A. Brosson et JS Chaudé Éditions. Le 29 juin 1818, il présente à l’Académie royale des sciences son mémoire sur l'auscultation à l’aide de divers instruments d’acoustique, employés comme moyen d’exploration dans les maladies des viscères thoraciques. Un an plus tard il publie De l'auscultation médiate, ou traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur destiné à convaincre ses contemporains de l’utilité de l’usage du cylindre (Laënnec, 1819, préface p. xxv).

Ce travail est couplé à un long processus de conception du stéthoscope. Il s’aperçoit qu’un cylindre perforé et évasé à son extrémité sous forme d’entonnoir donne une meilleure intensité au son. Il constate que les corps les plus denses communiquent moins les battements du cœur que les corps d’une densité moyenne à l’instar du papier ou du bois. Il considère la question des dimensions de l’objet (trop large il plaque mal à la poitrine, trop long il est difficile à maintenir dans la bonne position).

l’Eurêkalyse

Il ressort de ce qui précède que le concept de sérendipité réfère, pour reprendre les termes de Pek van Andel et Danièle Bourcier, à « l’art de faire des trouvailles c’est-à-dire de faire une inférence réussie à partir d’une observation surprenante » (van Andel, Bourcier, p. 217) (note) ou, pour le dire autrement, de faire des découvertes ou innovations à partir d’un événement inattendu : une barre chocolatée qui fond dans la poche de Percy Spencer, une moisissure dans la boîte de Pétri d’Alexander Fleming etc.

Considérer la sérendipité comme un « art » pose avec acuité les mérites propres du scientifique/innovateur capable « d’exploiter » l’inattendu. Doté d’un esprit curieux, un peu visionnaire, ce dernier est à la fois capable de sortir des sentiers tous tracés et de tester avec rigueur la validité de son hypothèse ou concept imaginé. Le terme de « trouvaille » met l’accent sur la faculté de découvrir ou créer quelque chose de nouveau sans l’avoir cherché.

En revanche le concept de sérendipité laisse dans l’ombre la question de l’origine de l’observation surprenante (note), puisqu’il s’agit d’un « art » qui débute « à partir » de l’observation surprenante. Or, ne pas considérer l’origine de l’événement inattendu revient à occulter les conditions qui conduisent au dit événement et revient à minimiser l’influence d’un concours de circonstances inédit et sans lequel aucune des découvertes ou innovations évoquées dans la présente contribution aurait vu le jour.

Afin de prendre en compte ce concours de circonstances inédit, nous proposons d’utiliser le concept d’Eurêkalyse. Ce dernier renvoie à l’ensemble des découvertes et innovations pour lesquelles un concours de circonstances inédit est à l’origine d’un événement inattendu qui devient signifiant pour un individu (note) et se transforme en découverte ou innovation après avoir été validé méthodiquement.

Avec l’Eurêkalyse, on s’éloigne de l’image d’Épinal d’Archimède sortant tout nu de son bain dans les rues de Syracuse courant en criant « Eurêka, Eurêka » au profit de celle d’un individu qui sait se saisir de l’inattendu pour ouvrir des perspectives inédites qu’il explore en mettant en œuvre sa rationalité analytique. Ainsi conçue, l’Eurêkalyse valide la thèse selon laquelle l’innovation résulte du mariage fécond de la rationalité créative et de la rationalité analytique.

L’Eurêkalyse ne doit pas être lue comme un simple un pied de nez à la conception classique de la Science ou de l’innovation mais plus modestement comme la volonté de raconter la genèse des découvertes et innovations telles qu’elles se sont effectivement déroulées, au lieu de réécrire l’histoire et de cacher tout ce qu’elle comporte d’aventureux.

L’Eurêkalyse pose également la question de savoir dans quelle mesure notre système éducatif nous donne la capacité de nous saisir de l’inattendu. Elle nous invite enfin à nous interroger sur les risques d’une recherche de plus en plus dirigée, voire orientée.

Bibliographie

Andel P. van, Bourcier D. (2009), De la sérendipité dans la science, la technique, l’art et le droit – Leçons de l’inattendu, L’Act Mem, Libres Sciences,
Bernard C. (1943), Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Editions Joseph Gibert,
Bohuon C., Monneret C. (2009), Fabuleux hasards : Histoire de la découverte des médicaments, Hors Collection, EDP Sciences,
Boutillier S. (2018), « Industrialist and Inventor : Alfred Nobel’s Dynamite Invention », in Chouteau M., Forest J., Nguyen C (eds), Science, Technology and Innovation Culture, Innovation, Entrepreneurship, Management Series, Volume 3, Wiley/ISTE, pp. 61-78,
Catellin S. (2014), Sérendipité. Du conte au concept. Préface L. Loty, Éditions du Seuil,
Fleming A. (1929), « On the antibacterial action of cultures of a penicillium, with special reference to their use in the isolation of B Infleunzae », British Journal of Experimental Pathology, Vol X, N° 3,
Fleming A. (1944), « The discovery of penicillin », British Medical Bulletin, Volume 2, Issue 1, pp. 4-5. Forest J. (2017), « Il n’y a pas de génie solitaire », La Recherche, décembre 2017, n° 530, p. 36,
Goy-Blanquet D., Paveau M-A., Volpilhac A. (2011), Les Aventures des trois princes de Serendip, par Louis de Mailly, suivi de Voyage en sérendipité, Nouvelle édition commentée des contes parus en 1719, Éditions Thierry Marchaisse,
Laennec R-T-H. (1819), De l'auscultation médiate, ou traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, J-A. Brosson et JS Chaudé Éditions,
Leprince-Ringuet L. (1957), Des atomes et des hommes, II, Psychologie nouvelle du chercheur, Éditions Fayard.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net