25 janvier 1801

Le futur Louis XVIII chassé de Russie

Le 25 janvier 1801, le comte de Provence, frère cadet de feu Louis XVI, franchit piteusement la frontière orientale de la Prusse en provenance de la Russie sous le nom d'emprunt de «comte de Lille».

Pour les quelque quarante personnes de sa petite cour en exil, fidèles à la cause de la monarchie, qui le suivent dans ses disgrâces à travers l'Europe, il est le titulaire légitime du trône de France sous le nom de Louis XVIII. Mais pour la grande majorité des Français, son retour sur le trône apparaît des plus hypothétiques tandis que triomphe sur tous les fronts le Premier Consul Napoléon Bonaparte.

Lors de sa fuite de Russie, le prétendant est accompagné d'une certaine «Marquise de Meilleraye» qui n'est autre que sa nièce, Marie-Thérèse-Charlotte, surnommée Madame Royale, fille de Louis XVI et Marie-Antoinette.

Maximilien Girard
Coup de sang du tsar Paul 1er

On pourrait aisément penser qu'il ne s'agit là que d'une pérégrination savamment préparée à l'avance de «Sa Majesté, héritière de trente-trois Rois» qui, lassée de son brumeux refuge de Mitau en Courlande, aurait désiré déménager. Seulement, la précipitation qui a marqué le départ des émigrés français de leur asile russe laisse entendre que cette décision n'a pas été du ressort de leur prétendant, redevable hôte du tsar Paul Ier qui avait daigné l'accueillir sur son sol.

De façon plus probable, il semble que ce soit ce dernier qui, sujet à l'une de ses nombreuses lubies, ait sèchement intimé l'ordre au titulaire de la royauté capétienne de quitter sans délais son Empire. Et le Roi en exil d'obéir sans ronchonner, étant tout de même, malgré sa très haute naissance, en terre étrangère et, de surcroît l'humble obligé du souverain.

Même les Rois et, lorsque l'on y réfléchit bien, surtout les Rois et, encore davantage les Rois interdits de séjour dans leur propre royaume, devraient vraiment trier soigneusement et avec grande précaution les membres de leur entourage quand ceux-ci sont susceptibles de les mettre dans des situations plus qu'embarrassantes, vis-à-vis de leurs confrères royaux.

Cinq jours plus tôt, le mardi 20 janvier 1801, après le souper, Louis entre dans les appartements de sa nièce, la duchesse d'Angoulême, et lui annonce, plutôt pâle et désorienté, ainsi qu'à l'abbé Edgeworth de Firemont, dernier aumônier de Louis XVI, que Paul Ier lui donne, pour la seconde fois, l'ordre de quitter immédiatement le château de Mitau, que les exilés occupent, et la Russie. Les passeports envoyés par le tsar, accompagnés de la lettre non-ouverte que Louis XVIII lui avait adressée quelques jours auparavant, ayant appris la nouvelle vers le 13, en vue de l'amadouer afin d'obtenir quelque délais, sont assez explicites : la présence des Français est plus que gênante ; ils sont tout bonnement mis à la porte de l'Empire des Romanov et advienne que pourra !

L'attitude de Paul Ier à l'égard des Français qu'il avait accueillis à bras ouverts, en souvenir de l'agréable voyage qu'il avait effectué en France du temps de Louis XVI et Marie-Antoinette, avec la grande-duchesse Maria Fédorovna son épouse, apparaît comme inexplicable. Pourquoi un tel acharnement contre ce pauvre Prince qui depuis juin 1791 sillonne l'Europe, ballotté par l'avancée croissante des troupes du Directoire, puis du Consulat et l'attitude versatile des chefs d'État étrangers ? Chacun sait que le tsar passe pour un homme instable, sujet à des crises de mélancolie, de paranoïa, ou même de violence. Alors, qui ou quoi a-t-il pu le mettre dans cette colère qui transparaît nettement à travers son courrier ?

Incorrection des Français

Il ne faut pas chercher bien loin pour trouver les responsables. Ceux-ci ne sont autres que le Marquis d'Avaray et le duc d'Havré, proches de Louis XVIII. Le premier n'a pu s'empêcher un jour d'écrire au second une lettre dans laquelle il se moquait de la Cour russe, décalée et faisant pâle figure à côté du faste du Versailles d'antan. D'Havré, qui trouvait la plaisanterie à son goût, ne s'est pas retenu de la lire à la jeune femme avec laquelle il s'amusait à tout autre chose. Seulement cette dernière, fort discrète, se trouvait être une espionne au service du monarque russe et parvint sans mal à se saisir de la fatale épître ! Lorsque Paul Ier la reçut, il éclata en injures : il ne partageait visiblement pas l'humour des Français qu'il logeait à ses frais. Et l'on connaît la suite.

C'est ainsi que le 21 janvier 1801 sont vendus dans la cour du château de Mitau les «effets du Roi et de sa suite». Le gouverneur russe, qui a depuis longtemps oublié les courbettes, va même jusqu'à réclamer grossièrement des pots de chambre encore sales. Le lendemain, le convoi de la monarchie se met en route pour une destination inconnue. Le voyage s'annonce d'ores et déjà chaotique. L'hiver bat son plein et les cochers gèlent sur leurs sièges. Les chemins sont peu praticables en cette saison et l'un des chariots verse, le conducteur est blessé.

Mais les membres de la petite Cour ne sont pas encore au bout de leur peine. Les auberges sont infâmes où sont entassés des paysans odoriférants qui insupportent les narines délicates et dans lesquelles des officiers qui refusent de céder leurs chambres aux dames viennent encore assombrir le tableau. Un matin, Madame Royale et ses femmes sortent de la chambre où elles s'étaient entassées pour la nuit, rouges comme des homards. Après avoir manqué de périr gelées la veille, elles sont quasiment rôties par le chauffage qui s'était emballé !

Le 24 janvier est la plus éprouvante des étapes : les voitures de Louis et de sa suite sont bloquées par une violente tempête. Elles sont obligées de rebrousser chemin. Louis et la duchesse d'Angoulême, accompagnés de Coco, fidèle chien de l'Orpheline du Temple, qui ne l'a pas quittée depuis les Tuileries, préfèrent aller à pied bien qu'ils s'enfoncent profondément dans la neige. En outre, le Roi, âgé de quarante-six ans, commence à souffrir de la goutte.

Finalement, après de gros efforts, quand on pense que Sa Majesté a dû renoncer depuis longtemps à ses tables garnies et à ses menus ogresques, souvenirs des splendeurs versaillaises, les exilés arrivent à la frontière prussienne. C'est alors que Louis presse sa nièce de dissimuler dans ses jupes les papiers plus ou moins confidentiels de la monarchie qu'il conservait dans deux portefeuilles (avec les douaniers, on ne sait jamais!). Heureusement, tout se passe pour le mieux, et la reine de Prusse, qui a été avertie du sort des émigrés qui ne savent pas où se rendre, leur obtient de son époux le droit de demeurer à Varsovie. Louis XVIII et Marie-Thérèse, rejointe par son mari Louis-Antoine de Bourbon, s'installeront dans l'ancienne résidence de Stanislas Leszczynski, l'arrière-grand-père du Roi. Naturellement, cela n'empêchera pas Louis d'écrire au comte d'Artois son frère, futur Charles X, que sa situation «est au comble de la détresse» !

En fin de compte, Louis XVIII ne tirera malheureusement pas de leçon de cette malencontreuse aventure car au moment de son retour en France en 1814, persuadé de la supériorité du sang royal coulant dans ses veines, il traitera de haut et froissera par là même le nouveau tsar Alexandre Ier, fils de Paul Ier, bien que celui-ci ait ouvré pour le rétablissement des Bourbons. Et l'Empereur russe s'en souviendra lors de la Seconde Restauration, en 1815, en ne ménageant pas l'importance des réparations à payer par la France dans le traité de Paris.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 09:50:14

 
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