23 septembre 1940

De Gaulle échoue devant Dakar

De Gaulle en route pour Dakar en septembre 1940, à gauche du major général SpearsÀ l'aube du 23 septembre 1940, le général de Gaulle se présente avec quelques petits bâtiments de guerre des Forces françaises libres devant Dakar, chef-lieu du Sénégal et de l'Afrique occidentale française (AOF). Il est accompagné par une flotte britannique réunissant deux cuirassés, un porte-avions et des destroyers, sous le commandement de l'amiral Sir Andrew Cunningham. C'est l'opération « Menace ».

De Gaulle tente d'obtenir le ralliement à la France Libre du gouverneur de la colonie mais en guise de réponse, celui-ci fait bombarder la flotte. Après trois jours d'hésitations, de Gaulle et ses alliés britanniques se replient. C'est une humiliation immense pour de Gaulle, trois mois à peine après avoir lancé son Appel et fondé la France Libre. Le Premier ministre britannique Winston Churchill est lui-même atteint par ricochet et violemment attaqué aux Communes... 

Alban Dignat

Le port de Dakar vers 1940

Une opération à haut risque

Décidé à maintenir la France dans la guerre contre l'Allemagne, Charles de Gaulle a d'abord voulu rallier à la France Libre les gouverneurs de l'empire colonial et en premier lieu ceux d'Afrique noire. Le premier à répondre à ses attentes  fut, le 26 août 1940, le gouverneur du Tchad Félix Éboué, un Français à peau noire originaire de Guyane.

L'affaire est plus compliquée dans les autres colonies d'Afrique équatoriale française (AEF) : Cameroun, Gabon, Congo et Oubangui-Chari (aujourd'hui Centrafrique) malgré le soutien des Britanniques. Ceux-ci veulent empêcher que le régime de Vichy ne gêne leur colonie voisine du Nigeria et accordent donc leur aide aux émissaires de De Gaulle, notamment René Pleven, Claude Hettier de Boislambert, le général Edgard de Larminat et un nouveau-venu qui fera parler de lui, le capitaine Philippe Leclerc de Hauteclocque.

Le 27 août, Boislambert et Leclerc passent du Nigeria au Cameroun et, au culot, obtiennent le ralliement des autorités de Douala, le grand port de la colonie. Là-dessus, ils se rendent à Yaoundé et obtiennent également la reddition des autorités. À Brazzaville (Bas-Congo), le 28 août, le général de Larminat et le commandant Delange, à la tête d'un bataillon, obtiennent sans coup férir la reddition du gouverneur général de l'AEF Husson. Les autorités de Bangui (Oubangui) ne résistent guère plus. Seul le gouverneur du Gabon, le général Marcel Têtu (!), résiste et reste fidèle à Vichy...

De Gaulle a tout lieu d'être satisfait de ce côté-là. Dans les jours qui suivent, les territoires les plus lointains se rallient à leur tour à la France Libre. Il faut dire qu'ils n'ont pas d'autre choix, Vichy n'ayant pas les moyens de les retenir. C'est Saint-Pierre-et-Miquelon, aux portes du Canada, ainsi que les Établissements français des Indes et d'Océanie.  

Il en va tout autrement avec l'AOF et son gouverneur général Pierre Boisson, « un homme énergique, dont l'ambition, plus grande que le discernement, avait choisi de jouer la cause de Vichy » (L'Appel). Il est hérissé qui plus est par le souvenir de l'attaque de Mers el-Kébir. Conscient de ne pouvoir le rallier à sa cause, de Gaulle envisage de débarquer à Conakry, en Guinée, quelques hommes qui rejoindraient Dakar en ralliant  les éléments rencontrés au passage, tel le Cid (« Nous partîmes cinq cents mais par un prompt renfort... » !

Mais le 6 août, à Downing Street, Churchill le convainc d'y renoncer. L'opération nécessiterait d'immobiliser une escadre de soutien britannique : impossible car l'urgence est de protéger l'Angleterre contre un éventuel débarquement allemand. Il faut une opération rapide et donc une attaque directe sur Dakar... qui, assure Churchill, se solderait par une reddition immédiate de la colonie à la vue de l'imposante flotte franco-britannique !

Légionnaires du corps expéditionnaire réuni par de Gaulle en vue de rallier Dakar (septembre 1940)De Gaulle finit par acquiescer. Il réunit trois avisos, deux chalutiers, quatre cargos ainsi que deux paquebots hollandais pour le transport de la troupe, au total deux mille hommes. Le tout accompagné par l'escadre de Cunningham. L'expédition quitte discrètement Liverpool le 31 août et gagne dans un premier temps le port de Freetown, dans la colonie britannique de Sierra Leone, au sud du Sénégal.

Avant le départ, on n'a pu éviter une discussion d'épiciers sur le sort de l'or que la Banque de France a mis à l'abri à Bamako et dont les alliés ne manqueraient pas de s'emparer. Il est convenu qu'il servirait à payer aux Américains les fournitures destinées à la France Libre.

Là-dessus tombe une mauvaise nouvelle : des radiogrammes informent l'expédition qu'une escadre française de trois grands croiseurs et trois croiseurs légers a quitté Toulon et franchi sans encombre le détroit de Gibraltar. De Gaulle apprendra plus tard qu'elle a échappé à la flotte anglaise de Gibraltar par un malheureux concours de circonstances : le télégramme destiné à informer les Anglais était tombé à Londres au moment d'un bombardement, quand les personnes qui auraient dû le transmettre étaient aux abris.

Le capitaine Thierry d'Argenlieu et le général de Gaulle sur le Westmoreland en route pour Dakar (septembre 1940)Il ne fait pas de doute pour le chef de la France Libre que Vichy veut avec cette flotte ramener l'AEF dans son giron. Une catastrophe pour la France Libre !  De Gaulle convainc l'amiral Cunningham de l'intercepter. L'amiral Bourragué, à la tête de ladite escadre, est tout autant surpris de croiser sur sa route une flotte franco-anglaise. Mais au lieu de se replier sur Casablanca comme l'exige l'amiral anglais, il s'enferme dans le port de Dakar ! Voilà le gouverneur Boisson prévenu de l'arrivée d'une flotte ennemie et, qui plus est, renforcé par l'arrivée de nouveaux navires, en complément du puissant cuirassé Richelieu, qui avait déjà subi une attaque aérienne le 7 juillet. 

De Gaulle convainc Churchill et Cunningham de tenter malgré tout l'opération sur Dakar. C'est ainsi que la flotte se présente à l'aube du 23 septembre devant le port. Pas de chance, un brouillard épais dissimule leur arrivée aux yeux des habitants. Tant pis pour l'effet de sidération espéré.

Deux petits avions décollent des navires et se posent sur un aérodrome voisin avec à leur bord trois officiers destinés à parlementer avec les autorités. Ils sont aussitôt capturés. D'autre part, faisant fi de quelques tirs de DCA, deux vedettes amènent des parlementaires au port, sous la conduite du capitaine de frégate Thierry d'Argenlieu. Les parlementaires s'adressent au commandant du port et demanden à voir le gouverneur. Las, le commandant les somme de repartir et leur fait tirer dessus. D'Argenlieu est blessé.

Vers 11h, le croiseur Cumberland de l'amiral étant lui-même touché par des tirs de canon, Cunningham adresse par radio à la place un message : « Je ne tire pas sur vous. Pourquoi tirez-vous sur moi ? » Pour toute réponse, on le somme de se retirer au-delà des vingt miles, ce à quoi il se refuse bien évidemment. De Gaulle envoie en désespoir de cause un petit détachement vers le port voisin de Rufisque. Les hommes subissent là aussi le feu des batteries terrestres et doivent se replier au prix de plusieurs morts et blessés. De Gaulle et Cunningham envisagent de s'en tenir à un blocus du port.

France Libre : une humiliation cinglante en guise de baptême

L'amiral Andrew Browne Cunningham, 1er vicomte Cunningham de Hyndhope en 1947 (7 janvier 1883 ; 12 juin 1963)Mais dans les chancelleries, à Washington et Londres, on commence à faire des gorges chaudes de cet échec piteux devant les troupes de Vichy. Churchill, lui-même mis en cause pour sa gestion de l'affaire, somme l'amiral de lancer malgré tout une attaque sur le port.

Le lendemain donc, l'amiral Cunningham engage le combat. Il fait tirer sur la ville, sous le regard consterné du général de Gaulle, présent sur l'un de ses navires. Mais le gouverneur ne fléchit pas et l'amiral se résout à regagner Freetown le 25 septembre.

Pour la première fois de sa vie, et sans doute la seule, le général de Gaulle aurait alors songé au suicide ! Il en est rapidement dissuadé quand les hommes de son expédition tout comme ses représentants d'Afrique équatoriale lui renouvellent leur fidélité et leur détermination... L'épreuve va renforcer in fine sa détermination et l'enfermer dans son personnage hiératique ainsi qu'il le confie dans ses Mémoires : « Le fait d'incarner, pour mes compagnons, le destin de notre cause, pour la multitude française le symbole de son espérance, pour les étrangers la figure d'une France indomptable au milieu des épreuves, allait commander mon comportement et imposer à mon personnage une attitude que je ne pourrais plus changer. Ce fut pour moi, sans relâche, une forte tutelle intérieure en même temps qu'un joug bien lourd ».

Publié ou mis à jour le : 2020-09-20 20:03:50

 
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