23 mai 1618

La Défenestration de Prague

Le 23 mai 1618, quelques dizaines de nobles protestants de Bohême, conduits par le comte Heinrich Matthias de Thurn et le comte Andreas Schlick, montent au château royal de Prague, le « Hradschin ».

Ils vont rencontrer les représentants de l'empereur allemand, qui est aussi roi de Bohême. Mais la confrontation tourne à l'aigre et, de façon quelque peu disproportionnée, elle va déclencher trois décennies de troubles qui vont mettre l'Allemagne et l'Europe centrale à feu et à sang, la guerre de Trente Ans...

La défenestration de Prague (gravure colorisée de l'époque)

Impérial mépris

Depuis longtemps déjà, la grande majorité des habitants de Bohème avaient rompu avec la foi catholique. Les régions germanophones s'étaient tournées vers le luthérianisme cependant que les populations tchèques étaient restées fidèles à la réforme hussite. Les tensions étaient nombreuses avec le pouvoir impérial (catholique).

Les nobles protestants de Bohême s'échauffent quand, au début de l'année 1618, ils apprennent que l'archevêque de Prague a fait détruire un temple protestant à Klostergrab (aujourd'hui Hrob).

Matthias 1er de Habsbourg, empereur du Saint-Empire et roi de Bohême (Vienne, 24 février 1557 ; 20 mars 1619)Ils s'en plaignent aux gouverneurs Jaroslav von Martinitz et Wilhelm von Slavata qui représentent l'empereur Matthias Ier de Habsbourg à Prague. Ils leur rappellent que le précédent empereur Rodolphe II de Habsbourg, leur avait garanti en 1609 le droit de pratiquer leur religion par une lettre de majesté solennelle (« Majestätsbrief »).

Les gouverneurs faisant la sourde oreille, ils s'adressent directement à l'empereur, à Vienne, et l'avertissent de leur intention de réunir une assemblée des protestants de Bohême. Ils reçoivent en retour une lettre par laquelle il proscrit toute réunion et menace les contrevenants de poursuites judiciaires.

Le 21 mai 1618, les protestants se rassemblent à Prague en guise de protestation. Là-dessus, ils apprennent qu'un nouveau temple protestant est sur le point d'être fermé à Braunau (aujourd'hui Broumov), sous le prétexte qu'il aurait été érigé en terrain épiscopal catholique.  

Querelle de cour d'école

Comte Heinrich Matthias von Thurn  (24 février 1567, Lipnice ; 28 janvier 1640, Pärnu, Livonie)Le 23 mai, les manifestants décident de clarifier la situation. Dans la salle du conseil du château, le comte de Thurn et ses amis, qui se présentent comme les « Défenseurs de la Foi », rencontrent les deux gouverneurs impériaux. 

Ils déplorent que l'empereur Matthias, sans héritier direct et très malade, ait promis la couronne de Bohême à son cousin Ferdinand, archiduc de Styrie.

Or, Ferdinand est connu pour être un catholique intransigeant, partisan de la Contre-Réforme.

Il se montre peu soucieux de respecter la paix d'Augsbourg, conclue un demi-siècle plus tôt par les protestants et les catholiques du Saint Empire romain germanique.  

Les nobles accusent Ferdinand d'avoir ordonné la fermeture du temple de Braunau. Ils soupçonnent aussi les deux gouverneurs d'avoir eux-mêmes écrit la lettre de menace de l'empereur.  

Le château de Prague, ou Hradschin, aujourd'huiLa rencontre au château de Prague tourne au pugilat. Les deux gouverneurs, que la rumeur publique accuse des pires méfaits, sont poursuivis d'une salle à l'autre du château.

Tout à son excitation, l'un des nobles, Wenzel von Ruppa, suggère de les défenestrer « à la façon de Bohême », allusion à une précédente défenestration, un siècle plus tôt, le 30 juillet 1419, qui avait valu à sept échevins catholiques une fin horrible : connue sous le nom de Praguerie, elle avait débouché sur les guerres hussites, première guerre de religion identifiée comme telle...  

Sitôt dit, sitôt fait. Les deux gouverneurs sont saisis à bras le corps et jetés par la fenêtre. Ils tombent d'une hauteur de seize mètres mais leur chute est amortie par un tas de fumier. Leur greffier Fabricius, saisi à son tour, suit la même trajectoire.

Du château, les trois hommes essuient des coups d'arquebuse mais arrivent néanmoins à s'enfuir...

On ne plaisante plus

Cette deuxième défenestration de Prague (Prager Fenstersturz en allemand) va entraîner, de fil en aiguille, l'Europe centrale dans la guerre de Trente Ans.

Les États de Bohême ne se soucient pas que Ferdinand reçoive le titre impérial mais ils ne veulent pas de lui comme roi de Bohème. Quand meurt l'empereur Matthias, le 20 mars 1619, ils offrent en conséquence la couronne royale à l'Électeur palatin Frédéric V. Ce jeune prince de 23 ans a l'avantage à leurs yeux d'être marié à Élizabeth Stuart, fille du roi d'Angleterre Jacques Ier, et les nobles de Bohème espèrent que celui-ci, principal souverain de confession protestante, leur apportera son concours si besoin est.

Après beaucoup d'hésitations, Frédéric V accepte la couronne. En retour, il vote en qualité de Prince-Électeur pour l'accession de son rival Ferdinand II à la tête du Saint Empire romain germanique !  

Couronné à Prague le 4 novembre 1619, Frédéric V, mal conseillé et ignorant des us et coutumes de ses nouveaux sujets, multiplie les maladresses tout en engageant la guerre contre les Impériaux commandés par Jean de Tilly. Celui-ci a très vite raison des rebelles et les écrase à la bataille de la Montagne Blanche, près de Prague, le 8 novembre 1620. Frédéric V est mis au ban de l'empire et dépouillé de ses biens ainsi que de la dignité électorale, laquelle est transférée à la Bavière. Surnommé « roi d'un hiver » (Winterkönig) en raison de son très court règne, il devra s'exiler à La Haye avec son épouse à laquelle il donnera malgré tout un total de treize enfants ! 

La guerre de Trente Ans commence pour de bon. Elle va laisser l'Allemagne exsangue et consacrera pour plus de deux siècles son anéantissement politique. Le prestigieux royaume de Bohême va y perdre aussi son indépendance pour renaître en 1918 sous le nom de Tchécoslovaquie.

Publié ou mis à jour le : 2019-05-23 12:16:36

 
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