22 mars 1798 - La Suisse «une et indivisible» - Herodote.net

22 mars 1798

La Suisse «une et indivisible»

Le 22 mars 1798, les révolutionnaires français transforment la Suisse en une « République Helvétique » unitaire sur le modèle de la Grande Nation (la France).

C'en est fini de l'ancienne Confédération helvétique, établie depuis 500 ans. Sa neutralité garantie par les traités de Westphalie (1648) n'est plus qu'un souvenir.

Gabriel Vital-Durand
La Suisse au « siècle des Lumières »

A la veille de la Révolution française (fin du XVIIIe siècle), la Suisse apparaît comme une terre de contrastes.

Les cantons primitifs qui avaient formé alliance au Moyen Âge pour tirer parti du trafic international lucratif à travers le col du Saint-Gothard ont rassemblé d'autres territoires au fil des siècles. A partir des guerres d'Italie, ils ne se soucient plus de jouer un rôle sur la scène européenne et se préoccupent seulement de grignoter le plateau qui sépare les Alpes du Jura, vestige de l'ancienne Lotharingie.

Le bon sens et une conscience aiguë de leurs intérêts communs permettent aux cantons de trouver des compromis entre les villes et les campagnes, les protestants et les catholiques. Mais des conflits intérieurs menacent parfois l'édifice comme la deuxième guerre de Villmergen, qui se termine en 1712 par la victoire du parti protestant.

Au XVIIIe siècle, la Confédération est constituée de treize cantons souverains ainsi que de leurs alliés et de leurs sujets. Les cantons restent jaloux de leurs prérogatives. Ils sont seuls habilités à lever l'impôt, à armer des troupes, à frapper monnaie. À la différence de l'époque contemporaine, il n'y a pas lieu à querelle linguistique, car les populations de langue française ou italienne n'ont pas accès au pouvoir politique.

Les villes acquièrent une belle prospérité aux XVIIe et XVIIIe siècle, en produisant des textiles, de l'horlogerie, en développant leurs activités bancaires parfois jusqu'au bout du monde. Les corporations de métiers (les « Zünfte ») défendent avec vigueur leurs privilèges et l'accès à la condition de bourgeois dans les villes reste très réglementé (comme aujourd'hui). Dans le canton de Berne, le plus étendu, les membres du Petit Conseil se font appeler « nobles, illustres, puissants et souverains Seigneurs » ou plus simplement « leurs Excellences ».

Derrière une façade de démocratie, les oligarchies constituées par quelques familles patriciennes ont confisqué le pouvoir, notamment dans les cantons de Berne, Bâle et Zurich, et le préservent jalousement au détriment des territoires sujets, de conquête récente, qui sont gouvernés par des baillis. On dit couramment d'un caractère affirmé dans le Pays de Vaud qu'il est « raide comme la justice de Berne ».

À noter le cas particulier de la principauté de Neuchâtel, alliée à la confédération bien qu'officiellement sous la souveraineté du roi de Prusse. Certains esprits réformateurs tentent parfois violemment de faire évoluer cet état de choses mais ne rencontrent guère de soutien dans la population (Davel à Lausanne en 1723, Péquignat dans le Jura en 1739, Henzi à Berne en 1749, Chenaux à Fribourg en 1781).

Il convient de noter que les gouvernements cantonaux, s'ils sont volontiers despotiques, ne sont ni malhonnêtes ni dispendieux. On n'imagine pas plus d'« affaire du collier de la Reine » à Berne en 1785 que de nos jours des « vacances de luxe à l'île Maurice » au Conseil fédéral... Si la prospérité est à la source d'une certaine fermentation sociale, elle permet aussi un grand épanouissement intellectuel au cours du XVIIIe siècle. Les mathématiciens Bernoulli et Euler, les médecins Tissot et Tronchin, mais aussi Rousseau, Pestalozzi, Constant, à Genève, Candolle, Saussure et bien d'autres illustrent brillamment les arts et les lettres.

Au milieu d'une Europe où les États-nations ont développé des moyens d'administration et d'intervention considérables, l'autorité exercée par la Diète des cantons est restée toute nominale, et les ressources militaires insignifiantes. Selon un observateur saint-gallois, « si je voulais faire signer aux XIII cantons et aux pays alliés une déclaration portant que nous avons de la neige en hiver, une douzaine de référendums n'y suffiraient pas ». Peu importe au demeurant car, depuis la guerre de Trente ans au XVIIe siècle, le pays n'a pas connu de menace d'invasion.

L'émigration offre un dérivatif à nombre de jeunes gens entreprenants dont certains font fortune jusqu'en Perse, en Russie ou dans les jeunes États-Unis. Beaucoup d'émigrants se distinguent dans les techniques et la manufacture (Perronet à Paris, Oberkampf à Jouy-en-Josas). Le «service étranger», c'est-à-dire le mercenariat, se pratique sur une grande échelle en France et dans les principautés italiennes, en Espagne, en Hollande et au-delà...

Les traités ont accordé aux Suisses des privilèges d'établissement en France d'où une émigration particulièrement importante qui va donner aux événements parisiens et aux idées révolutionnaires un retentissement immédiat en Suisse.

Séductions françaises et révolutionnaires

Lorsque les Français s'engagent en 1789 dans la Révolution, les idées nouvelles trouvent en Suisse un écho favorable chez les paysans et ceux-ci s'insurgent notamment contre de vieux droits féodaux qui n'ont plus de contrepartie véritable. Dans les villes où la censure est la règle, des feuilles révolutionnaires circulent sous le manteau, des clubs se constituent sur le modèle français pour répandre les nouvelles et échanger les propositions les plus improbables. La crise économique fait le reste et l'on assiste à des insurrections populaires en Valais, à Schaffhouse et à Zurich.

La sympathie des populations est quelque peu partagée. Si les patriciens qui gardent la main sur les affaires publiques sont horrifiés par l'assaut des Tuileries, le 10 août 1792, et l'exécution de la famille royale en 1793, les bourgeois et les pays sujets (Vaud, Tessin) ont conscience qu'un nouvel ordre des choses pourrait leur être favorable. De surcroît, le courant de pensée suscité par Jean-Jacques Rousseau et les philosophes encourage des esprits réformateurs à précipiter une réforme radicale de la société. Parmi eux Constant, La Harpe, Ochs, Germaine de Staël...

En 1791, une campagne de banquets célèbre dans le Pays de Vaud l'anniversaire de la prise de la Bastille mais elle est réprimée rudement par la justice de Berne et plusieurs exécutions sont prononcées !

Il se crée un « Club helvétique » à Paris et, en 1792, Étienne Clavière, un Genevois émigré après les échecs des tentatives populaires à Genève, devient ministre des finances de la Convention. Marat lui-même est un médecin neuchâtelois dont les talents de publiciste enragé ont fait un martyr après son assassinat à Paris en 1793.

En 1792, par la voix du conventionnel La Réveillère, « La Convention nationale déclare, au nom de la nation française, qu'elle accordera aide et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et charge le pouvoir exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples ». Cinq ans plus tard, sous le Directoire, les troupes françaises entrent en pays bâlois et à Bienne. Le général Ménard se tient en réserve avec une division cantonnée dans le Pays de Gex (janvier 1798).

La République Lémanique est proclamée par insurrection populaire à Lausanne les 23-24 janvier. Les troupes françaises viennent aussitôt appuyer le nouveau pouvoir. Elles entrent à Lausanne le 28 et exigent une contribution de guerre.

En 1798, l'agitation politique s'étend sur le plateau suisse : révolte paysanne à Bâle, insurrections dans le pays de Vaud. La capacité militaire de la Confédération n'est plus à la hauteur de son antique réputation. Dans ce contexte insurrectionnel, plusieurs cantons adoptent des constitutions démocratiques. L'attrait du « trésor de Berne » n'en devient que plus fort pour le Directoire en faillite financière, et deux colonnes d'invasion, sous le commandement des généraux Brune et Schauenbourg, viennent se heurter le 2 mars aux forces bernoises hâtivement rassemblées sous la direction du général Charles Louis d'Erlach (son aïeul Jean Louis d'Erlach avait été maréchal de France sous Louis XIV).

Les combats de Fraubrunnen et du Grauholz se terminent par la déroute des Bernois. Les autres cantons n'ont pas répondu à l'appel de leur allié et, pour comble d'infortune, le malheureux général est assassiné par ses troupes au cours de la retraite. La capitulation qui suit le 5 mars 1798 consacre la fin de l'Ancien régime en Suisse. La ville de Mulhouse, la région de Delémont et la république de Genève sont annexés à la Grande Nation (la France). Brune fait parvenir à Paris l'ours Martin qui quitte la fosse de Berne pour le Jardin des Plantes, où il retrouve les girafes confisquées au Jardin royal d'acclimatation d'Amsterdam !

Un gouvernement de l'étranger

Le Directoire s'étant déterminé à abolir l'ancienne Confédération, il charge le Bâlois Ochs de rédiger une constitution selon l'air du temps :

- La capitale est fixée en alternance à Aarau, Lucerne et Berne, un drapeau tricolore (vert, rouge et jaune) est institué, les principes révolutionnaires sont adoptés.

- Le nouvel État se veut une République une et indivisible, avec institution d'une nationalité suisse, suppression des douanes intérieures, unification des monnaies et des unités de mesure...

- De nouveaux cantons sont créés pour constituer des entités de statut identique et de taille comparable, d'autres sont regroupés (Waldstätten, Säntis), les anciens statuts de territoires alliés et sujets sont supprimés.

Un tel édifice, si éloigné des traditions locales, se révèle aussitôt menacé. Les députés issus des cantons ainsi définis ont des obédiences inconciliables et les forces fédéralistes sont déterminées à miner une construction aussi contraire à leurs convictions. Les révolutionnaires eux-mêmes sont divisés en patriotes unitaires et républicains. La suppression des impôts traditionnels prive le nouvel État de ressources indispensables et le régime d'occupation étrangère n'arrange rien.

Une sanglante révolte secoue le canton de Nidwald à l'automne 1798, laquelle est durement réprimée par l'occupant français. De 1800 à 1802, pas moins de quatre coups d'État vont ébranler la jeune République. Le Premier Consul Napoléon Bonaparte met un terme à cette expérience unitaire en abolissant la République et en restaurant une Confédération par l'Acte de médiation.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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